‹ Le mystère de l'EucharistieChapitre 20 sur 44 · Ad Rom. vi · texte numérisé non relu

Ad Rom. vi

3. (c Gratia nihil est aliud quam quœdam inchoatio gloriae in nobis. » 11% IP% qu. xxiv, art. 3, ad. 2"°.

dit encore saint Thomas, produit dans l'âme cinq effets : le premier, est de guérir l'âme du péché qui est son mal ; le deuxième, est de porter l'âme à vouloir le bien ; le troisième, est de rendre l'âme capable d'opérer efficacement ce bien moral qu'elle désire ; le quatrième, est de faire persévérer l'âme dans le bien ; le cinquième, est de la faire parvenir à la vie éternelle ^ Et ailleurs il ajoute : « La grâce suffit à promouvoir l'homme, à le faire monter, de degré en degré, jusqu'au terme ultime, la gloire dans le sein de Dieu ^. » Et encore : « L'effet dernier et positif de la grâce est l'obtention de la gloire ^. » Ainsi la vie de la grâce est substantiellement la même que la vie de

1. (( Sunt quinque efFectus gratiae in nobis ; quorum. . . quintus est ut ad gloriam perveniat. » r, H""", qu. cxi, art. 3, corp.

2. (( Gratia gratum faciens sufficit ad hoc quod promoveat hominem per omnes gradus usque in vitam aeternam. » HT, p. qu. Ixxii, art. 7, ad. 1°.

3. (( Ultimus effectus positivus g^ratiœ est pervenire ad g^loriam. w IIP, P. qu. Ixxii, art. 7. (f Minima gratia potest mereri vitam aeternam. » Iir, P. qu. Ixii, art. 6, ad. 3"".

la gloire. Participation de la vie divine, avons-nous dit de la grâce. Et Dieu n'est-il pas éternel ? L'éternité est l'attribut essentiel de la nature divine. Et quand Dieu, par sa grâce, donne une part de sr: vie, cette communication a nécessairement un cachet d'éternité, comme la Source Infinie d'où elle découle. Si cette grâce, cette entité surnaturelle, était au contraire, de sa nature, éphémère et transitoire, comment pourrait-elle être considérée comme une émanation véritable de l'essence incréée ? Le Docteur angélique dit quelque part ce mot d'une profondeur, d'une beauté qui nous ravit d'enthousiasme, mais aussi d'une concision telle qu'on ne peut le traduire en notre langue sans recourir à une périphrase : (( dilectio Dei noniinat aliquid œternum ^ )) L'amour de Dieu pour nous,

1. (( Dilectio Dei nominat aliquid aeternum, et ideo nunquam potest dici nisi praeveniens. Sed gratia sig^nificat effectum temporalem, qui potest praecedere aliquid et ad aliquid subsequi ; et ideo gratia potest dici praiveniens et subsequens. ^) T', IP^ qu. cxi, art. iii, ad. l"*.

— et par amour il faut entendre aussi la grâce qui en dépend, — l'amour de Dieu, sa charité pour nous, a un tel caractère d'éternité qu'elle nous saisit, nous touche, nous enveloppe, avant même que nous soyons nés, quand notre être est encore à l'état idéal, à l'état potentiel. Et quand notre vie latente, enfermée dans le mystère de ses causes, devient enfin une réalité, et que la grâce divine tombe sur elle, lui est infusée, alors c'est pour toujours, c'est pour le temps et pour l'éternité ; cette grâce est un effet temporel, qui a sa répercussion nécessaire, son prolongement dans l'Infini. Ce que la grâce opère en nous est, en soi, éternel et demeure perpétuellement ^

Voilà donc ce qu'est la grâce : l'éternité, la gloire est comprise dans sa définition, comme une plante est contenue dans son germe, comme tout l'homme est dans l'enfant, comme dans la fécondité d'un principe sont renfermées ses

1. « yuod gratia semel facit, perpétue manet. )>• IIP, P qu. Ixxxviii, art. 1, ad. 4^

conclusions les plus lointaines. La grâce est grosse de la gloire ; la grâce retombe dans la gloire, comme un poids retombe vers son centre ^ ; et comme l'on ne peut pas faire que la flamme n'ait, de sa nature, un mouvement ascendant, et ne cherche à monter, l'on ne peut empêcher non plus que la grâce, flamme divine, ne s'élève vers le ciel, d'où elle tire son origine, et ne cherche à s'unir et à se fondre, à nous abîmer avec elle, dans la fournaise ardente de l'Essence Eternelle.

Eh ! bien, puisque la grâce se résout en gloire, et que c'est là son terme absolu, l'Eucharistie, qui est la grâce même, doit donc avoir sa consommation, son couronnement dans la gloire. Puisqu'une parcelle, un atome de grâce nous mérite la vie éternelle, que ne feront pas les flots de grâce répandus sur nous par la fontaine eucharistique ? L'Eucharistie nous frappe en médaille à la ressemblance

1. « Id enim quod in prœsenti est... supra modum in sublimitate aeternum gloriae pondus operatur in nobis. » Il y ad Cor. iv, 17.

du Divin Maître ; elle sculpte notre âme à l'image de son Sauveur. Et n'est-il pas convenable que le portrait de Jésus, reproduit fidèlement et minutieusement en nous, par les soins de l'artiste souverain, soit serti dans l'or, encadré de diamants et de perles, que ce portrait ressorte dans l'éblouissante lumière de l'éternité, qu'il soit baigné à jamais des rayons de ces aurores dont Dieu s'entoure ? (( Cujus est ùnago hœc ? De qui est cette image ? » disait Notre Seigneur, en se faisant montrer une pièce de monnaie. On lui répondit : (( De César. » Et le Maître d'ajouter : (( Rendez à César ce qui est à César. )) Or, voici une âme humaine, ciselée, par le mystère de la communion, à l'efiiigie du Christ-Jésus.

En la voyant, le geste de son Père n'estil pas de la réclamer pour lui ? Ne dit-il pas la suite de la parole évangélique : « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu ? ^ »

1. (f Cujus est imago hœc et inscriptio? Dicunt ei : Caesaris. Respondens autem Jésus dixit illis : Reddite ergo quœ sunt Caesaris Caesari, et quae sunt Dei Deo. » Marc, xii, 16, 17.

CANADfANA 2îî«v!«noli

Mais ce n'est pas superficiellement que les traits du Christ sont gravés sur l'âme par ce sacrement ; ils le sont en profondeur ; l'empreinte que l'âme en reçoit la pénètre de part en part, au point que Jésus se l'incorpore, et que c'est cette incorporation qui nous rend participants de sa Filiation divine par un privilège d'adoption. C'est surtout par la grâce de l'Eucharistie que nous pouvons dire à Dieu : « Notre Père, Pater noster ! » C'est la présence du Christ en nous, l'opération merveilleuse par laquelle sa vie se substitue pour ainsi dire à la nôtre, qui établit, entre son Père et nous, les liens d'une surnaturelle filiation. Notre Père ! Ah ! le monde ancien ne soupçonnait même pas que l'humanité pût jamais appeler le Dieu Très Haut et Très Redoutable d'un nom si doux et si caressant. Il a fallu la révélation évangélique pour nous l'apprendre ; il a fallu la grâce du Christ pour nous rapprocher ainsi de Dieu, pour nous familiariser avec Lui au point de pouvoir lui donner le nom de Père. Et ce nom représente une

réalité. Jésus s'assimilant notre âme par l'Eucharistie, nous partag^eons les faveurs auxquelles son titre de Fils lui donne droit. Un enfant a droit à l'héritage paternel. (( Si Filii^ et hœredes », comme dit saint Paul. Nous participerons donc à l'héritage de Jésus-Christ, « Cohœredes autem Christi ^ » Et cet héritage est céleste : « Patei' noster qui es in cœlis », le Père dont nous nous réclamons par la grâce eucharistique étant dans les cieux. Et ainsi le ciel, la gloire divine, la vie éternelle, les extases béatifiantes, voilà à quoi aboutit, comme à son terme nécessaire, le mystère de la communion ^.

Page 1