Alfred de Musset. L Espoir en Dieu
plus tard dans les objets qui l'entourent, le rassasiement. C'est donc une flamme divine qui a été allumée en nous par le sacrement initial qui nous a faits chrétiens, enfants de Dieu et de l'Eglise. Et cette flamme, comment sera-t-elle entretenue et avivée, si ce n'est par un aliment qui soit conforme à son essence ? Et de même que la naissance dans la chair ne servirait de rien, serait même la plus inouïe des cruautés, si le souffle vital ne rencontrait pas immédiatement et toujours l'aliment propre à le conserver et à l'accroître, de même notre naissance selon l'Esprit aboutirait à un inconcevable dépérissement, à une désagrégation certaine, si l'âme ainsi régénérée ne trouvait à sa portée la source de grâce qui seule peut la renouveler et la conserver. N'est-il pas souverainement convenable que l'ordre surnaturel soit au moins aussi harmonieux que l'ordre de la nature ? Et la Providence qui veille à ce que nos facultés physiques, dès l'appel à la vie, puisent ici-bas de quoi se fortifier et s'accroître, n'a-t-elle pas pourvu à ce que l'âme, née de sa propre essence, mysté-
rieusement engendrée dans le sang du Fils de Dieu, continue de s'abreuver à la source originelle, et demande à un aliment purement céleste la prolongation d'une existence qui a son principe dans le ciel ? Notre naissance à la grâce, dans un sacrement qui emprunte tout son effet aux mérites du Christ, entrainait donc des conséquences auxquelles Notre Seigneur ne pouvait, en justice et en bonté, se soustraire ; cette naissance éveille dans l'âme des désirs, des appétits surnaturels : le Christ était tenu de les satisfaire ; cette naissance, transcendante à toutes lois humaines, confère des droits supérieurs encore à ceux que l'on tient de la nature. Et si le fait de naître parmi les hommes constitue notre droit à l'existence comme tel, le fait d'être régénéré par le baptême et compté par là au nombre des fils de Dieu donne droit à l'existence comme enfant de Dieu ; et si ma vie matérielle ne compte plus dès là que je ne puis lui donner un aliment proportionné à son principe et à ses aspirations, ma vie surnaturelle s'évanouirait de même s'il n'y
avait à sa portée une nourriture qui fût en harmonie avec elle, un pain supersubstantiel, une eau jaillissante qui emporte l'âme jusque dans la vie éternelle.
L'institution d'un sacrement qui, sous une forme ou sous une autre, serve à l'âme d'aliment, et lui conserve la vie qu'elle a reçue par le baptême, apparaît donc comme la conséquence nécessaire de notre régénération dans l'ordre surnaturel. Il manquerait quelque chose de vraiment essentiel à l'économie du salut si le souffle supérieur qui nous anime ne rencontrait pas la force capable de renouveler sa vi-
gueur et de le maintenir subtil et agissant. Aussi faut-il conclure à la convenance absolue, à la nécessité d'un signe sensible dont la raison d'être, la fonction soit de prolonger par sa vertu, de conserver et d'activer le principe vital déposé en nous par le baptême ^ Et ce signe existe, c'est
1. « Sicut ad vitam spiritualem oportuit esse baptismum, qui est spiritualis generatio, ita opor-
la Sainte Eucharistie. Ah ! l'Eucharistie ! Notre Seigneur attendait ce moment pour opérer un mystère d'amour, pour réaliser une merveille de tendresse. Et si, quand je prononce ce mot d'Eucharistie, quand je songe à tout ce que renferme cette chose, la parole expire sur mes lèvres et mon cœur défaille, c'est que ce sacrement dépasse de beaucoup tout ce que nous pouvions attendre, et qu'il y a là, de la part de Dieu, une profondeur d'affection, une marque de puissance qui nous renversent.
Oui, l'âme, engendrée par la grâce, réclamait une nourriture de grâce afin que se perpétuât en elle et que pût croître et fleurir le germe surnaturel qu'elle avait reçu. Mais le Christ son Père eût rempli tous ses devoirs à son égard en lui dispensant, comme dans les autres sacrements, une émanation de sa substance, une participation de sa vie. Or, si cela eut suffi au Divin Maître pour remplir
tuit esse sacramentum Eucharistiae, quod est spirituale alimentum. " III, p. qu. Ixxiii, art. 1. c.
intégralement son rôle de générateur et pour satisfaire à toutes les conséquences qui en résultaient, cela eut été trop peu pour son immense amour. Car la loi de l'amour, c'est le don entier de soi. Et le Christ a saisi cette occasion pour manifester au monde son amour infini : dans l'Eucharistie nous avons en effet le Christ tout entier, son essence divine et sa nature humaine, si complètement, si entièrement qu'au delà de ce don l'on ne peut rien imaginer de plus, et que dans le mystère eucharistique la puissance infinie à se communiquer, qui est en Dieu, trouve sa plus absolue réalisation et en quelque sorte son terme, son épuisement. Aussi l'enseignement catholique a bien raison d'appeler ce sacrement la consommation de tous les autres, le couronnement de la Rédemption, la perfection de la vie spirituelle ^ Et l'âme ne puise-t-elle pas, au banquet royal que lui a préparé l'amour ineffable de son Sauveur, tout ce qu'il lui
1. « Eucharistia est quasi consummatio spiritualis vitae, et omnium sacramentorum finis ». III, p. qu. Ixxiii, art. 3, c.
faut pour conserver et pour entretenir le principe de sa vie surnaturelle ? Que disje ? L'Eucharistie est une nourriture débordante ; c'est un aliment qui est trop fort et trop substantiel pour nous. L'âme est incapable de s'assimiler cette manne céleste, transcendante à ses facultés. Et alors qu'arrive-t-il ? Ce n'est pas le Christ qui se convertit en notre substance, c'est notre substance qui se convertit en celle même du Christ. « Tu ne me changeras pas en toi, disait Notre-Seigneur à saint Augustin, mais c'est toi qui seras changé en moi K )) L'incorporation au Christ, voilà l'aboutissement de ce mystère insondable. Selon la parole de l'apôtre saint Pierre, par l'Eucharistie nous devenons participants de la nature divine, t/l per hœc efficiaviini divinœ consortes naturœ ^, et plus que participants, puisque c'est en quelque sorte la fusion de notre être, et
1. Co7if. lib. VII, c. X, a med. — cit. par saint Thomas, III, p. qu. Ixxiii, a. 3, ad sec. — « Alimentum spirituale convertit hominem in seipsum. w Id. ibid.