I, Reg-. II
un livre qui est moins un roman qu'une thèse, a bien décrit, fortement analysé, les effets désastreux de la science, versée sans discrétion et sans mesure, dans une tête mal faite pour la contenir, dans un tempérament trop mobile et trop impressionnable pour ses solides acquisitions, ou ses spéculations parfois douloureuses. Et cette thèse navrante s'appelle le Disciple^ de M. Paul Bourget. Ou mieux, pour en revenir au terme de comparaison qui nous a servi jusqu'ici, le pain, le vin, la chair des bêtes, tout ce dont se compose la nourriture physique, tout cela est très bon en soi, et cependant peut devenir inefficace, dangereux, nuisible, principe de mort, suivant que le milieu oii il opère est refractaire ou non à sa vertu, se prête et concourt à son influence, ou y met des empêchements irréductibles. C'est ainsi que la divine Eucharistie, pour sortir ses effets généreux, pour répandre la vie dont elle déborde, demande la libre et complaisante coopération de nos facultés, leur soumission à son saint empire. C'est dans la mesure où l'âme s'est préparée à
la recevoir, qu'elle en goûte la saveur et en mérite les fruits ^
Et quand nous parlons de préparation, nous ne voulons pas parler d'une préparation de dignité, car elle est chimérique et impossible. Jamais aucune préparation ne nous mettra de pair avec la sublimité de ce sacrement. Ca été là la ofrande erreur du jansénisme d'éloigner les âmes du mystère eucharistique sous le prétexte spécieux qu'elles sont indignes de le recevoir. Cette hérésie est peut-être celle qui a fait le plus de mal à l'Eglise : elle se cachait sous des dehors honnêtes, elle se présentait sous des couleurs de révérence envers ce sacrement, et c'est pourquoi elle a séduit tant de belles âmes, tant de cœur animés des plus excellentes intentions. Mais en réalité elle procédait d'une incompréhension complète des choses ; elle faussait l'idée qu'avait eue Notre
1. Cum vero Sacramenta Novae Legfis, etsi operentur ex opère opera^o y habeant tamen majorem eflfectum quo majores dispositiones in iis suscipiendis adhibeantur, idcirco curandum est ut
Seigneur. Ce sacrement ne nous est pas donné parce que nous en sommes dignes ; il nous est donné parce qu'il faut à l'âme une nourriture qui conserve et accroisse et répare la vie surnaturelle que nous avons reçue par le baptême ; il est la conséquence du principe d'existence éternelle déposé alors en nous par la bonté de Dieu. C'est par bonté, par faveur gratuite, et sans aucun mérite préalable de notre part, que Dieu nous régénère dans l'eau baptismale ; c'est par bonté également, par faveur gratuite et sans mérite préalable chez nous, qu'il nous appelle à partager le pain. Si Notre Seigneur avait eu égard à la dignité humaine, il n'eût jamais été question ni de notre naissance surnaturelle, ni d'un aliment céleste assez fort pour nous prolonger jusqu'à la lumière de gloire. Ce sont là des dons qui dépassent infiniment
sedula ad sacram Communionem praeparatio antecedat, et congrua gratiarum actio inde sequatur, juxta uniuscujusque vires, conditionem et officia. » Décret Sacra Tridentina Synodus du 20 décembre 1905 surZû; Conimiuiioii quotidienne. Declaratio 4*.
la mesure de ce que nous sommes et de ce que nous méritons ^
Il ne s'agrit pas davantage d'une préparation d'intelligence qui nous égalise avec l'Eucharistie. L'Eucharistie étant un mystère, l'esprit humain ne peut l'embrasser dans ses limites, pas plus qu'il ne peut y enfermer l'infini. Tout ce que les plus grands théologiens peuvent faire, c'est d'en étudier les abords. Quant à en sonder les profondeurs, c'est une vaine entreprise. Tout se résout dans un acte de foi et d'adoration. S'il fallait, pour recevoir l'Eucharistie, comprendre l'Eucharistie, autant dire que ce sacrement serait inu-
1. « Des âmes très régulières du reste, des âmes adonnées à la pratique de toutes les bonnes œuvres, ont passé des années entières sans paraître une fois à la Sainte Table. Elles se sont excommuniées elles-mêmes, intimidées par les discours qu'elles entendaient et par les vaines alarmes qu'on leur donnait. )) — Bourdaloue. Sermon 'iiir la fréquente Comfnunion^ dans son Essai d'octave du Saint Sacrement^ 5*^ jour, Œuvres complètes ^ Edit. Bloud & Barrai, tome II, page 545, l*'^ colonne. « Elles se sont excomm^uniées elles-mêmes », quelle magnifique expression pour peindre les ravages du jansénisme !
tile, puisque aucune intelligence humaine n'est en harmonie avec sa grandeur.
Alors de quelle préparation voulonsnous parler? D'une préparation morale sur laquelle je demande à insister. S'être purifié de toute faute grave donne un droit strict à la réception de la sainte Eucharistie. C'est là la condition commune et essentielle, requise de quiconque veut s'approcher de la Table Sainte. Si l'âme est morte à la grâce, de quel effet l'aliment divin de ce sacrement pourraitil être dans ce cadavre spirituel ? Mais nous traitons de la communion fréquente, de la communion quotidienne. Or, suffitil pour se présenter à la Table Sainte tous les jours d'avoir la conscience libérée de tout péché mortel par une confession sincère? Cette faveur infinie requiert des dispositions que Notre Seigneur a le droit d'exiger. Et c'est au confesseur à voir si l'âme présente les garanties voulues avant de l'admettre à venir cueillir chaque jour la manne qui tombe du ciel. Et ici nous ne saurions mieux faire que de reproduire le dispositif du décret de la
Sacrée Congrégation du Concile sur la Communion quotidienne: V «La communion fréquente et quotidienne étant vivement désirée par notre Seigneur et par l'Eglise catholique, doit être accessible à tous les fidèles, . . .de sorte que nul, s'il est en état de grâce, et s'approche de la Table Sainte avec une intention droite et pieuse, ne puisse en être écarté. 2^ Or, l'intention droite consiste en ce que le communiant ne se laisse pas conduire par l'usage, par la vanité, ou par des motifs humains, mais qu'il veuille se conformer au bon plaisir de Dieu, s'unir plus étroitement à Lui par la charité et opposer ce remède divin à ses infirmités et à ses défauts. 3° S'il convient souverainement que ceux qui font la communion fréquente et quotidienne soient exempts de péchés véniels, au moins pleinement délibérés, et de l'affection à ces péchés, il suffit néanmoins qu'ils soient exempts de fautes mortelles et résolus à n'en plus commettre à l'avenir. Etant donné ce ferme propos, il n'est pas possible qu'en communiant chaque
jour on ne se débarrasse peu à peu même des péchés véniels et de Taffection à ces péchés. 4° Comme les sacrements de la Loi Nouvelle, tout en agissant ex opère ope7'ato^ produisent d'autant plus d'effet que les dispositions de ceux qui les reçoivent sont plus parfaites, il faudra donc veiller à ce que la sainte communion soit précédée d'une sérieuse préparation et suivie d'une action de grâces convenable, selon les forces, la condition et les occupations de chacun ^ »
Voilà la synthèse de la doctrine catholique et toute la pensée de l'Eglise sur ce point si important de la communion quotidienne. Quelle précision de termes !
Ces quelques lignes contiennent tout ce qu'il y a à dire en la matière. Avec quelle maîtrise l'intention large et généreuse qu'a eue Notre Seigneur en instituant la sainte Eucharistie y est interprétée ! Tout est dans ce décret définitif : la condition
1 . Décret de décembre 1905. — Nous eng^ageons nos lecteurs à lire ou à relire cet admirable décret, avec ses considércuiis lumineux et si forts.
essentielle requise pour s'approcher fréquemment de la Table Sainte. Et là, impossible de ne pas admirer la bonté de Jésus qui demande si peu à notre faiblesse pour l'admettre à son banquet infini !
Ensuite, la préparation sérieuse et X action de grâce convenable^ si l'on veut que ce sacrement sorte tous ses effets. Or, ne né§"lige-t-on pas un peu trop de se préparer à la communion, de s'y exciter par des actes de foi et d'amour? Egalement, s'inquiète-t-on assez de remercier Jésus du don qu'il nous a fait ? Et quelle meilleure et plus convenable action de grâces lui rendre que de s'efforcer de progresser dans la vertu ?
Ce progrès implique la détestation du péché véniel, la lutte contre nos imperfections, l'extirpation de nos défauts.
L'âme qui communie souvent doit obéir à une véritable ascension morale, et monter régulièrement, de degré en degré, vers l'idéal divin. Autrement, la communion fréquente serait, de sa part, l'objet d'une sorte de profanation. A quoi bon assumer un aliment si riche, si l'on ne l'assimile
pas, s'il ne se transforme pas en notre substance, ou plutôt, car c'est là la fin du pain eucharistique, si cet aliment ne nous convertit pas en sa propre essence ^ ? Pensez-vous que la faute en soit à Notre Seigneur? Non, tous les obstacles viennent de nous-mêmes ; et l'opposition sourde que nous faisons à son action et aux merveilles de sa tendresse est une ingratitude qui finirait par détourner de nous sa faveur. Les auteurs mystiques font remarquer justement qu'une âme qui communie fréquemment, sans cependant devenir plus sainte, plus vertueuse, plus
1. « Qu'un homme usant chaque jour de viandes soHdes demeure toujours également faible, que concluons-nous ? Ce n'est point aux aliments que nous attribuons le mal, mais nous jugeons que le corps n'est pas bien affecté, et qu'il y a quelque principe vicieux qui arrête la vertu de la nourriture qu'il prend. L'aliment de notre âme le plus salutaire, c'est le sacrement de Jésus-Christ. Une communion peut suffire pour vous sanctifier ; et quels effets produisent en vous tant de communions ? quel changement ? quel amendement ? quel avancement ? Il est donc à craindre que ce ne soit pour vous une nourriture trop forte, et que l'abondance ne vous devienne plus dommageable que profitable. )> Bourdaloue. opère laiid.
charitable, plus candide, plus emflammée pour le bien, plus détachée des choses de la terre, plus affinée spirituellement, est un véritable scandale, et presque une occasion de blasphème, dans la société chrétienne. Car il y en a qui prendront prétexte de ce fait pour douter de l'efficacité du mystère eucharistique, et qui crieront à l'illusion et au mensonge. Puisqu'une âme admise à une faveur que l'on dit si importante n'en profite pas, cette faveur renferme-t-elle toute les réalités qu'on lui prête? Et voilà Notre Seigneur, avec toute l'immensité de ses grâces, rendu responsable des inconséquences commises par un cœur léger qui n'a pas correspondu à son amour ! Cela est grave, mais ce qui est plus grave, c'est que ces communions constituent un abus du « don de Dieu )). Il est prouvé, par l'expérience des hommes les plus versés en la spiritualité, que l'âme ne demeure jamais stationnaire sur le chemin de la vertu : Si elle n'y avance pas, elle recule. Et donc, l'âme que des communions répétées se font pas progresser en
perfection, retarde et marche en arrière, en dépit de ses communions mêmes. Et cela est un indice que la réception fréquente de ce sacrement n'est pas bonne pour elle, et qu'elle doit laisser cette faveur aux personnes de bonne volonté, chez qui la grâce eucharistique pourra librement s'épanouir en fleurs divines et en fruits de salut ^
Telle est la thèse de S. Thomas, conforme à l'esprit de l'Eglise, reprise et confirmée par la voix de tant d'auteurs mystiques, sur la communion fréquente.
1. Cf. Somme de Prédication eucharistique y par Tesnières, Doct. en Théol. — Tome III. La pratique de la Communion. Les Livres Deuxième et Troisième surtout. Le Père Tesnières explique très bien ce que saint Thomas entend par cum magna devotio?ie et reverentia^ comme condition requise pour la communion quotidienne. Ces mots concordent avec ceux du décret où il est dit qu'il faut avoir, pour communier souvent, une intention droite et sérieuse.
Excellente en soi, voulue par le Divin Maître, la communion quotidienne produit des effets proportionnés à son essence, en tombant dans une âme bien préparée à la recevoir, et qui s'inquiète ensuite de coopérer à son action et de cultiver sa vertu immaculée. Que nous reste-t-il à faire, si ce n'est de demander au Divin Maître, (( auteur de tout don parfait ^ », de disposer Lui-même notre cœur à sa venue, et de le fixer tellement en sa lumière et en son amour, qu'il ne s'écarte plus de la contemplation de sa beauté transcendante, mais qu'au contraire il se cristallise, en quelque sorte, dans une étreinte de tendresse et d'union toujours plus intime avec son Sauveur, union qui aura son couronnement dans l'éternité.