D'après Platon. Critias ou V Atlantide^ Passim
nous connaissons les elfels et les causes, nous pouvons dire commenl ce qui est, est, et comment ce qui n'est pas, i pas. C'est h la Science que nous devons notre supériorité sur j le reste des liomraes et le bonheur dont nous jouissons. Nos pères nous ont enseigné que des êtres surnaturels et tout- puissants avaient été leurs conseillers, leurs guides et leurs éducateurs : nos pères ont menti. Plus instruits maintenant, nous savons que l'ialelligence des hommes suffit k diriger tes forces naturelles, de façon que, soumises et captives, elles servent au bien-être, au plaisir, à la joie. Etant les plus savants nous sommes les plus heureux ; nous sommes les maîtres des airs, de la terre et des mers. Nos chars ailés se meuvent dans l'air subtil aussi facilement qui! les oiseaux légers. Nous avons obtenu, par l'emploi des métaux, des effets merveilleux, nous avons inventé des moyens terribles de détruire les villes et de ravEiger les campagnes, et nos grands navires sont les pluw rapidos ; aucun ennemi, quelle que soit sa puissance, ne peut nous résister. Nous défierions les dieux eux-mêmes, s'il existait des dieux.
Ainsi parlaient, hommes d'Athènes, les Allantes superbes. Ils employèrent leur puissance à conquérir d'immenses contrées. Ils soumirent à leur empire toute la côte africaine, depuis les colonnes d'HérakIès jusqu'à l'Egypte. Des peuples entiers furent traités en esclaves, employés î\ extraire les métaux, à cultiver les champs pour des maîtres étrangers, à faire jouer, nuit et jour, on ne sait plus quelles machin Condamnés ainsi à la plus terrible, h la plus précaire desÉ existences, ils travaillaient sans repos pour satisfaire au luxe.fl des conquérants qui vivaient dans l'oisiveté et la débauche.
Avec le culte des dieux, la vertu avait disparu de la terre
des Atlantes. Ni les serments n'étaient respectés, ni les pro-
i messes tenues : chacun s'appliquait ii tromper les autres. La
Science avait détrôné les dieux. Mais cette science elle-même
'dont ils étaient si tiers ne tarda pas à les abandonner. Abêtis
AGLAOPHAMOS i97
par Tabus des plaisirs, les Atlantes n'étaient plus en état de chercher et de comprendre la raison des choses ; ils se proclamaient encore très savants quand ils étaient plus semblables à des bêtes sauvages qu'à des hommes. les plus misérables des êtres, vivant en dehors de l'idée de Dieu, uniquement occupés à imposer le travail et la souffrance aux étrangers, et bientôt à se faire souffrir les uns les autres ; car ils ne tardèrent pas à se diviser en se disputant entre eux leurs conquêtes! Alors les guerres succédèrent aux guerres, les révoltes aux révoltes. Finalement les esclaves, que les grands avaient initiés aux secrets terribles dont la connaissance permet de détourner les forces de la nature pour la satisfaction des passions humaines, s'insurgèrent contre leurs maîtres et tournèrent contre eux les armes dont ils avaient appris le maniement. Beaucoup d'Atlantes périrent dans ces révoltes et dans ces guerres.
De tels crimes et de tels forfaits finirent par, lasser la patience de dieux. Alors, Zeus-Père, qui gouverne selon la justice, à qui rien n'est caché, voyant la dépravation de cette race autrefois si vertueuse, rassembla les dieux dans le sanctuaire du ciel, et, lorsqu'ils furent tous réunis, prit la parole en ces termes :
« dieux, les Atlantes sont de tous les hommes les plus injustes et les plus impies. Qu'ils soient retranchés de l'existence 1 Les autres contrées de la terre comprendront alors et qu'il faut honorer les dieux et qu'il faut vivre selon la justice. » Ainsi parla Zeus-Père, et les dieux approuvèrent ses sages paroles. Poséidon exécuta la sentence. Obéissant à Poséidon, la mer immense entr'ouvrit ses abîmes, et la grande île, plus grande que l'Europe et l'Afrique réunies, disparut à jamais. A la place de la plus florissante des terres, on ne rencontre plus aujourd'hui qu'un limon qui arrête les navigateurs et rend la mer impraticable.
C'est ainsi, Kalliklès, que les plus cruels et les plus
i98 LE MYSTÈRE DE PLATON
impies des hommes furent frappés par Téternelle justice des dieux I
KALLIKLÈS
C'est un beau mythe, Aglaophamos.
PLATON
Certes, mon cher hôte, et beau à méditer.
La fantaisie des hommes, d'âge en âge, s'est appliquée à donner à cette fable un caractère de plus en plus merveilleux, je ne vous ai pas dit toutes les actions prodigieuses que la science des Atlantes leur permettait d'accomplir. Dans un mythe la lettre importe peu, c'est l'esprit qu'il faut dégager.
KALLIKLÈS
Et nous l'avons compris, divin Aglaophamos, et Eudoxos lui aussi, s'il n'eût pria impétueusement la fuite, aurait pu, d'après tes paroles, prévoir l'avenir que les dieux réserveraient à cette société selon la science, que son génie voudrait instituer. Dis-moi, maintenant : le dieu a-t-il épargné ces trois îles que vous avez découvertes, afin qu'elles servissent d'asile à ceux d'entre les hommes qui seraient restés fidèles à la loi divine? ou bien serait-ce pour une autre raison?
La sagesse du Dieu est infinie, Kalliklès. Pourquoi hésiterions-nous à croire que la divine providence a sauvé de la •uine, en vue d'y recevoir les fidèles disciples de Pythagoras basses de leur patrie, les trois îles de l'Océan? C'est là que les prêtres étudient dans le silence et méditent sur les grands problèmes. C'est de là que je suis parti, c'est de là
que d'autres partiront pour enseigner aux hommes la Parole et la Vie.
KALLIKLÈS
Ce qui ne laisse pas de m'étonner quelque peu, mon cher ami, c'est que tu aies pu si facilement ramener à la vérité des hommes habitués à vivre dans le mensonge, Tinjustice et Terreur.
Que veux-tu dire, Kalliklès?
KALLIKLÈS
Les hommes qui vivent dans ces îles où les dieux t'ont conduit ne sont-ils pas les descendants de ces Atlantes que tu as appelés les plus vicieux et les plus injustes des hommes?
Je Tignore, Kalliklès. Je croirais plutôt que ce sont des fils de quelques esclaves qui, lassés de souffrir, s'étaient enfuis et s'étaient réfugiés dans les cavernes des montagnes les plus élevées. Cela m'expliquerait que les habitants de nos îles ne soient remarquables ni par Tintelligence ni par la beauté. D'un caractère doux et craintif, ils sont habitués à l'obéissance. Jamais ils n'ont songé à se révolter contre la loi qu'ils savent être la loi juste ; ils aiment les prêtres qui les gouvernent et se déclarent heureux.
KALLIKLÈS
Et le pouvoir, Aglaophamos, de quelle manière Texerces-tu dans les îles?
Ce sont les prêtres qui commandent, et je commande aux prêtres. Les bons bergers font les bons troupeaux. Nos sujets nous aiment parce que nous les aimons. Leurs joies sont
nos joies, leurs douleurs sont nos douleurs; nous les dirigeons avec douceur vers la justice et vers la vérité. Nous ne réclamons d'eux qu'une seule chose, c'est qu'ils obéissent strictement à la loi édictée par les dieux, la loi sainte dont je vous ai donné plus haut les saintes formules. C'est la seule contrainte, elle est nécessaire, mais elle suffît pour faire régner la paix dans les esprits et dans les cœurs.
Dans nos îles, mon cher Kalliklès, on ne trouve ni riches ni pauvres : l'or, l'argent et les pierres précieuses sont également méprisés. Les prêtres imposent à chacun la fonction qu'il doit remplir : les uns étudieront les livres sacrés et seront prêtres un jour, d'autres apprendront à bâtir les demeures des hommes et les temples des dieux, ceux-ci seront agriculteurs, ceux-là conduiront les troupeaux. Chacun travaille selon ses forces, et les fruits de la terre sont mis en commun et distribués, par les prêtres, une fois par semaine, selon les besoins des familles. C'est une vie frugale et saine que nous menons. A des heures fixées, nous célébrons le culte du vrai Dieu, nous honorons les dieux, les héros glorieux et les démons bienfaisants. Je ne sais si tu seras étonné d'apprendre que dans les trois îles le nom d'Aglaophamos est béni.
KALLIKLÈS
Le contraire serait étonnant, quoique ce ne soit pas une chose rare de voir les hommes se révolter contre ceux qui leur veulent du bien.
On ne se révolte pas, mon ami, contre l'autorité d'Aglaophamos.
Mais si tu venais à mourir?
Si les dieux, Kalliklès, daignent me rappeler dans leur société où j'ai déjà vécu, la loi que j'ai enseignée aux hommes suffira pour les conduire. Les hommes passent, mais non la Loi, qui est éternelle, témoignage de l'éternelle providence des dieux.
KALLIKLÈS
Et si ceux-là se révoltaient qui maintenant commandent à ta place dans les îles? Les prêtres sont des hommes, Aglaophamos; ne se pourrait-il que cette ambition gernàât dans le cœur de l'un d'entre eux de s'emparer du pouvoir, convaincu, ou feignant de l'être, qu'il est plus que toi digne de la couronne royale?
AGLAOPdAMOS
Ce danger n'est pas à craindre. Les prêtres sont des hommes et les hommes ont des passions; mais j'ai instruit les prêtres, ils sont devenus les organes de la Loi, et jamais cette idée ne se présentera à l'esprit de l'un d'eux de désobéir au Prêtre des prêtres.
Écoute : parmi les enfants dont l'intelligence est la plus curieuse et la plus vive, nous choisissons ceux qui seront les prêtres. C'est une tâche difficile de les former et de les instruire. Il faut d'abord discipliner leur caractère, refréner leurs caprices, éteindre leur énergie native, dompter leur volonté. Ils apprennent à obéir avant d'apprendre à commander. Les sentiments les plus intimes et les plus profonds de leur conscience ne doivent jamais transparaître ni dans leurs paroles ni sur leurs visages. Que votre visage ne se ride jamais, leur disons-nous; que les hommes ne puissent jamais s'apercevoir que vous éprouvez de la joie, ou de la crainte ou de l'inquiétude. Ce ne sont plus des hommes, mais des prêtres, des organes inflexibles de la divinité. Ils sont
habiles dans la discussion des doctrines, et pleins de douceur. Les méchants, quelles que soient leur intelligence et leurs ruses, ne réussiront jamais à substituer des erreurs aux vérités que mes prêtres enseignent. Ils sont, Kalliklès, très instruits dans l'appréciation des textes de la Loi, et très adroits pour dérouter et pour confondre les impies.
Ils n'ont d'autres joies sur la terre que de commander aux honmies, au nom du Dieu, et pour le bien des hommes, et ils ne peuvent commander qu'à cette condition qu'ils obéiront eux-mêmes strictement. Ils comprennent cela. Aux hommes ils abandonnent les joies humaines. Ils ne fondent pas de famille ; leur âme est comme un asile inviolable oii jamais ne pénétreront les passions impures : la colère, l'envie, la haine, les tentations des amours charnelles, qui de tout temps ont perdu les hommes. Les prêtres, Kalliklès, ne peuvent être que les représentants de la loi divine, et, une fois leur éducation achevée, quand ce moment arrive où leur est conférée la dignité sacrée, tu peux être assuré qu'ils ont été soumis à une discipline telle qu'il leur est impossible de faillir.
Et ce n'est pas tout. Les prêtres dirigent les hommes et les surveillent, mais les prêtres sont surveillés par d'autres prêtres. La dignité du surveillant est supérieure à celle du prêtre. Et les surveillants sont surveillés, à leur tour, par les surveillants des surveillants, qui occupent dans l'Etat les charges les plus hautes, au-dessus desquelles il n'en est qu'une, celle du Père vêtu de blanc que, seuls, peuvent surveiller les dieux immortels. Il est le Prêtre des prêtres, le souverain des trois îles ; il sera le souverain de l'univers !
KALLIKLÈS
Et tu es le père, Aglaophamos?
Je suis le Père, celui auquel le Dieu a donné la
mission redoutable de commander aux hommes et aux prêtres.
KALLIKLÈS
Et pourtant tu as quitté ton peuple pour venir jusqu'à nous.
Le Dieu m'a ordonné de quitter l'île et d'apporter aux hommes la vérité. Il m'a dit : va! et je suis parti. J'ai quitté le palais où je vivais employant mes forces à diriger les hommes selon les desseins du Dieu, j'ai revêtu le manteau du plus humble de mes prêtres, j'ai ceint mes reins d'une corde et je suis parti. Un navire m'a transporté de l'île sur la côte africaine et j'ai suivi la côte. Ni les injures, ni les insultes, ni les coups n'ont été épargnés à mon corps ; mais jamais le Dieu n'a abandonné celui auquel il avait confié la mission d'instruire les hommes.
J'ai souffert! Quelles joies, pourtant, quelles joies délicieuses, lorsque, sur une place publique, à l'entrée d'un port, parfois sur la borne d'un carrefour, je disais à des esprits humbles qui ont soif de vérité la parole du Dieu. Et ceux-là accueillaient la parole. Ils aimaient l'humble prêtre venu de si loin pour leur apporter la loi de justice et de vérité. Partout, dans toutes les colonies grecques ou phéniciennes, parmi ceux qui adorent le feu et le cruel Moloch, en Egypte, où une secte puissante de prêtres impies a voué un culte à des animaux impurs, partout, au nom des dieux, j'ai livré le bon combat, j'ai répandu à pleines mains la vérité. Après moi d'autres viendront et d'autres encore.
Vous savez, hommes d'Athènes, dans quelles circonstances Platon m'a rencontré en Sicile. Il m'a conduit vers vous et je suis son hôte. A vous, les esprits les plus ingénieux et les plus profonds que la Hellas ait enfantés, j'ai dévoilé les arcanes de la doctrine de Vérité et de Vie. Bientôt, je conti-
nuerai ma route, j'irai droit devant moi, protégé par les dieux, jusqu'au moment où Tordre me sera donné de retourner dans mon île : là sera le repos et la récompense. Platon î sois assuré que mes prêtres et moi nous sommes ceux que les dieux ont désignés pour conquérir le monde !
PLATON
Pour conquérir le monde !
Quelle chose étrange et admirable, mes amis, que le Discours! Rien n'est plus capricieux ni plus rebelle à une règle. Il s'échappe toujours de la voie qu'on lui a marquée. Les poulains brisent les clôtures des prairies et vagabondent jusqu'au moment où un écuyer habile a su les dresser et les réduire à l'obéissance; mais personne, à ma connaissance, pas même mon vénéré maître Sokratès, n'a pu contenir le discours des hommes. Que de détours il prend avant d'arriver au but!
Au nom de cette science nouvelle qu'il apporte, Eudoxos s'est efforcé de montrer que l'âme de l'homme n'existait pas. Selon lui, c'est une absurdité de soutenir qu'elle peut, après la mort, entrer dans une vie nouvelle qui ne finira jamais. Afin d'honorer ta mémoire, mon doux maître, j'ai répondu h Eudoxos. J'ai dit en quel sens l'âme existait et quelles étaient ses fonctions admirables. J'aurais dû, ensuite, m'appliquer à vous persuader que l'âme des hommes était libre, capable de choisir et d'accomplir un acte en pouvant choisir et accomplir son contraire, et enfin qu'elle était immortelle. Pour obéir aux lois de l'hospitalité, j'ai cédé la parole à Aglaophamos, et l'exposition de ma doctrine reste inachevée. Elle ressemble à une maison dont les fondements sont posés et qui attendrait encore une toiture.
EALLIKLÈS
La maison s'achèvera plus tard et nous l'admirerons, Platon, si elle est, comme je l'espère, harmonieuse et belle. Sois assuré pourtant qu'elle ne s'achèvera pas sans que tu combattes encore. Aurais- tu oublié que notre Antisthénès s'est engagé à nous démontrer que l'âme était incapable de se décider librement. Entendrons-nous tes arguments, Antisthénès?
ANTISTHÉNÈS
J'ai dit que je répondrais à Platon ; la question de la liberté de l'homme est la seule qui mérite d'être discutée.
KALLIKLÈS
Ce sera un beau combat et j'adresserai des éloges au vainqueur. Aujourd'hui, Aglaophamos a réduit son adversaire à la fuite, et je dis : gloire à toi, Aglaophamos!
Maintenant, ô chorège, ton devoir est de conclure et de conclure brièvement. La nuit avance à grands pas; je parierais que, déjà, mon esclave favori est assis devant la porte de ma maison ; il attend mon retour, combinant dans son esprit les reproches qu'il devra m'adresser.
PLATON
11 ne suffit pas à Aglaophamos, mon cher Kalliklès, d'avoir vaincu un savant; il vise plus haut et plus loin. Tu as entendu son dernier mot : il est celui que le dieu a désigné pour conquérir le monde !
KALLIKLÈS
Je l'ai entendu, Platon, et Antisthénès, lui aussi, l'a entendu.
PLATON
Athéna, fille de Zeus-Père, protectrice de la cité, dé*-
tourne de tes fils, ô déesse ! ce mal dont nous menace un étranger! Autrefois, à une époque qui est loin de nous, des hommes venus de Thrace ont envahi notre patrie. Ils nous apportaient une loi semblable à celle que tu nous apportes, Aglaophamos. Ils voulaient l'imposer à nos ancêtres, de même que tu voudrais, aujourd'hui, nous imposer ta doctrine. Grâce à ton égide, ô déesse guerrière, nos ancêtres sont sortis vainqueurs de cette lutte : ils ont enseigné à leurs fils à penser librement. C'est que tu as donné à tous ceux qui t'ont voué un culte, ô bienfaitrice! l'esprit libre et courageux contre lequel ne prévaudront jamais ni les arguments captieux, ni les menaces, d'où qu'ils viennent.
Des philosophes ont surgi du sol généreux de la Hellas, qui regardèrent, étonnés, l'écoulement et l'instabilité des phénomènes comme la grande énigme à résoudre. Et tant de solutions ont été apportées, qui sont si diflFérentes les unes des autres, et pourtant si ingénieuses quelques-unes, qu'un homme de bonne foi, appelé à choisir, peut bien rester en suspens, hésitant longtemps avant de se décider et se demandant avec angoisse : où est la vérité? Aglaophamos, tu as discuté aujourd'hui avec des hommes qui ont cherché la vérité, qui ont cru la découvrir et qui la cherchent encore. Kalliklès, il est vrai, se joue d'elle, qui se joue de lui, et Eudoxos n'a pas constitué encore cette science, dont l'évidence, si nous le voulons croire, s'imposera d'elle-même à toutes les intelligences. Antisthénès reste convaincu que tout dans l'univers, depuis nos pensées et nos désirs jusqu'au moindre tressaillement du plus infime des êtres, est réglé par la nécessité, mais il ne veut pas contraindre les autres à accepter ses croyances, il ne veut que nous persuader et nous convaincre par des arguments.
Autant de philosophes, Aglaophamos, autant de doctrines. Quelles que soient ton éloquence et la force de tes convictions, elles n'entameront jamais les convictions de tes
adversaires ; un philosophe, mon cher hôte, n'est jamais converti par un autre philosophe. Nos croyances, vois-tu, sont, pour chacun de nous, le meilleur de nous-même. Qui les veut détruire nous veut détruire. On peut convertir des incrédules plus facilement que des croyants. Comme toi, nous sommes convaincus, et nous ne te reconnaissons pas le droit que tu veux prendre de nous imposer ta doctrine, pas plus que tu ne nous reconnais le droit de t'imposer les nôtres. Eudoxos lui-même qui fonde sur la Science de si belles espérances, ne prétend pas contraindre les hommes à prendre les savants pour maîtres.
Veux-tu que je te dise, Aglaophamos, pour quelle raison nous sommes quelques-uns à Athènes qui avons voué un culte à la mémoire de Sokratès, et pourquoi, aujourd'hui, nous sommes assemblés sous le platane d'Akadémos? Il est pour nous le maître vénéré, celui qui a vécu pour ses croyances et qui est mort pour elles ; mais son plus beau titre de gloire, à nos yeux, c'est qu'il nous a appris à interroger les autres, et surtout à nous interroger nous-mêmes. Que de fois il nous disait avec cette grâce familière que mon langage ne sait plus retrouver : « 11 est un voyage que chacun de nous peut faire, mes amis, sans qu'il lui en coûte une obole, et, de tous les voyages, c'est celui qui nous offre les spectacles les plus inattendus, les plus surprenants et les plus beaux. Je veux parler du voyage au dedans de nousmêmes, dont l'objet est de nous découvrir, de nous connaître et, par là, de connaître la vérité. » Faites ce voyage, nous disait le maître, ensuite vous reviendrez, vers moi. Vous me direz exactement ce que vous avez vu et ce que vous avez entendu, et encore ce qui sera resté pour votre intelligence dans une demi-obscurité. Nous examinerons ensemble si c'est la vérité que vous avez découverte, ou si vous n'avez fait que le plus vain des songes.
Quand nous revenions vers Sokratès, fatigués du voyage,
pour lui raconter nos aventures, ce n'était jamais la vérité que nous avions rencontrée. Et si nous nous plaignions d'avoir fait un voyage inutile, le maître incomparable ajoutait dans un sourire : « Mon enfant, si tu nous apportais la vérité, nous serions tout à fait coupables en nous refusant à lui faire accueil ; il serait même inconvenant de vouloir disputer à son sujet. Ne te plains pas, et comprends que c'est déjà une joie très pure et très élevée de chercher la vérité. L'espoir te reste, mon enfant, de la découvrir un jour avec l'aide des dieux. » Ainsi parlait notre maître, Aglaophamos, et nous l'aimions.
Le Démiurge, en créant l'homme, lui a confié cette mission de chercher la vérité. Il ne lui a pas remis la vérité entre les mains. Il a dit : tu la chercheras. En dehors de ces vérités de fait que nous n'osons pas nier, parce qu'elles sont nécessaires à la vie, nous ne pouvons que chercher la vérité. Nous essayons souvent de persuader aux autres et de nous persuader à nous-mêmes que nous l'avons découverte, mais une preuve qu'elle n'est pas découverte, c'est que nous la cherchons toujours.
Mon cher hôte, je suis vieux, et pourtant je voudrais vivre quelques années encore. Il me semble qu'après avoir traversé l'immense pays de l'erreur, en approchant du terme de ma vie, j'approche davantage d'une vérité qui est belle. Je voudrais vous la communiquer demain, si Athéna le permet, ou plus tard, quand le moment sera venu d'achever l'exposition de cette doctrine dont j'ai posé les assises. Sera-t-elle autre chose, cette vérité qui me semble si belle, que le rôve d'un vieillard qu'un fantôme a séduit? Vous en serez juges, mes amis. Mais dans aucun cas, dans aucune situation, cette prétention ne pourrait être la mienne, que la vérité que j'aurais découverte, si certaine qu'elle fût ou qu'elle parût, dût jamais légitimement être imposée aux peuples par la force.
L'asservissement de l'âme est une injustice, Agiaophamos. Le Démiurge, en nous laissant libres de chercher la vérité, nous a appris qu'il est injuste de vouloir l'imposer. Nous savons la justice; son commandement est inscrit en caractères ineffaçables au plus profond de notre cœur. Elle nous ordonne, cette justice plus belle que l'étoile du soir, de rendre à chacun ce qui lui est dû; et ce qui est dû à chaque homme, c'est le respect pour son âme. La vérité, mon ami, ne saurait être contraire à la justice !
Il ne se peut pas, Agiaophamos, que le Dieu t'ait donné cette mission de réduire en esclavage les âmes des hommes. Comment serait-il possible que le Dieu fût le tyran des âmes? Le jour où il voudra que nous connaissions la vérité, il voudra aussi que nous l'acceptions de bon gré. Pourquoi, sïl nous était donné de la voir, refuserions-nous de la reconnaître? D'ici là, cherchons-la sans cesse et ne médisons pas trop de cette faculté d'errer, grâce à laquelle la vérité nous apparaît comme un bien qu'il faut conquérir.
Comment se peut-il, Platon, que tii en sois arrivé au point de faire si peu de cas de la vérité en elle-même et de sa possession? Le doute est une maladie de l'âme, et tu invites les hommes à douter.
PLATON
Je les invite à croire avec intelligence, dans leur liberté.
KALLIKLÈS
Douter, croire, cela se ressemble beaucoup; simple question de nuances. Ce que l'on croit, on n'en est jamais bien sûr.
PLATON
Ne prends pas garde, hôte très cher, aux plaisanteries de
pRAT. — Le Mystère. i4
Kalliklès, et reconnais avec moi ceci : qui doute reste en suspens ; qui croit aftirme, mais tout en reconnaissant qu'il n'est jamais assuré de ne pas se tromper. Nous pouvons nous appliquer, en usant de toutes les ressources de la raison, à persuader les autres de l'excellence de nos croyances, nous n'avons pas le droit de les leur imposer. C'est contre cette prétention d'imposer aux hommes, au nom des dieux, une vérité que les dieux, dis-tu, t'ont révélée, que je m'élève avec force.
Aglaophamos, ta vigoureuse dialectique a vaincu Eudoxos; tu as démontré au savant que la Science ne pourrait jamais procurer aux hommes le bonheur. Ce que deviendrait la vie pour Thomme, sans idée supérieure gouvernant la vie, sans les sentiments de piété, sans la contemplation du Divin, le beau mythe que tu nous as conté Fa mis en pleine lumière. Mais, vainqueur d'Etidoxos, ne te figure pas avoir vaincu la Science : la Science est au-dessus de toutes les attaques.
Par des méthodes qui lui sont propres, elle cherche les vérités secondes, différentes des vérités essentielles et fondamentales que le philosophe poursuit. Elle en découvre quelques-unes et nous rend ainsi d'inappréciables services 11 convient de la louer, Aglaophamos, afin de l'encourager a en découvrir d'autres. Si la géométrie ne conduit pas au bonheur, elle est utile et belle. J'ai eu dans mon école des éphèbes, venus des difl'érents points de la Hellas, qui sont aujourd'hui l'honneur de leurs cités pour toutes les choses qui relèvent de la géométrie. Malgré son génie irritable et intolérant pour les idées qu'il n'entend pas, Eudoxos est sans doute celui de tous dont les découvertes honoreront le plus la mémoire dans la postérité.
Il ne faut pas combattre la Science, Aglaophamos, il faut l'aimer. A quiconque voudra l'empêcher de déployer sa libre énergie, elle pourra fièrement répondre : je cherche.
De quel droit lui interdirait-on de vouloir pénétrer la nature des choses? Sa véritable fonction est de chercher des vérités. Tantôt elle observe, elle analyse, elle scrute, réunit et classe les observations, conclut le général; tantôt elle définit un principe et tire les conséquences. Sans doute elle n'a pas à se préoccuper des problèmes du Bien et du Mal : ils ne sont pas de son ressort. Mais si la Science ne peut devenir ouvrière de bonheur, elle reste du moins ouvrière de vérité et de justice. C'est pourquoi, Aglaophamos, il appartient au philosophe, qui est aussi un savant, quoi qu'en pense Eudoxos, et non pas au prêtre, comme tu le voudrais, de donner à la cité les lois justes grâce auxquelles elle pourra se développer sous le regard bienveillant des dieux. Que les prêtres enseignent aux hommes à comprendre les dieux et à les aimer, qu'ils président aux sacrifices : ce sont là leurs fonctions, mais qu'ils laissent le soin aux philosophes de conduire la cité vers la justice. Instruit dans toutes les sciences, habitué à réfléchir, le philosophe cherche le vrai et aime le juste; il est naturellement désigné à ses concitoyens pour être le gardien de la cité, le magistrat, le roi. Il est celui qui enseigne la justice et qui la fait aimer. Les dieux, mon cher hôte, nous ont donné à la fois la liberté et le sentiment de la justice, afin que nous puissions avoir le mérite d'accomplir la justice. Une police imposée par des prêtres au nom des dieux n'est pas la justice. Le Démiurge, en créant l'homme libre, a décidé qu'il pourrait devenir l'arbitre de sa destinée.
Je ne dois pas, mon cher hôte, examiner pas à pas les différentes thèses qui constituent ta doctrine. Le rôle du chorège est d'apprécier et de juger, non pas de discuter. Parmi les idées que tu nous as apportées, il en est de belles qu'on ne saurait trop méditer. Je veux parler des préceptes qui sont relatifs à la justice dont l'observation est exigible ; d'autres ne me plaisent qu'à demi, d'autres enfin, me dé-
plaisent tout à fait. Jamais je ne reconnaîtrai que Texercice des vertus puisse être obtenu par des règlements qui supprimeraient la liberté et le mérite et établiraient la tyrannie sur les âmes î
Tu nous as révélé non pas le dieu — il ne peut, s'il faut t'en croire, cesser d'être inconnu sans cesser d'être le dieu — mais ceci, que nous ne pouvions le connaître. Pourquoi dis-tu de l'être que tu ne peux en aucune façon connaître qu'il est le dieu et le créateur de tout ce qui est ? De l'inconnu on ne peut rien dire. Le dieu qu'il faut connaître avant les autres, Aglaophamos, c'est le Démiurge juste et bon qui a créé l'homme et le monde par amour.
Et maintenant, mon cher hôte, au nom de Sokratès mon maître vénéré, je condamne cette doctrine que tu as soutenue au nom du dieu inconnu : Le dieu, as-tu dit, a le droit d'imposer la souffrance à des innocents afin de racheter les fautes des coupables. Un tel dieu, s'il existait, ne mériterait pas notre respect. Mais je reconnais que cette difficulté est la plus redoutable de celles que les philosophes ont à examiner : D'où vient le mal ? Pourquoi le mal ? Que n'es-tu parmi nous, ô mon maître 1 afin de nous donner, sinon le mot de l'énigme, du moins une méthode pour l'aborder. Il faudra pourtant que nous l'examinions, quand viendra l'heure, après avoir invoqué la sage Athéna et Zeus, père de la justice.
KALLIKLÈS
Tes paroles, Platon, me causent une joie profonde. C'est la première fois, depuis tant d'années que nous discutons, que nous sommes du même avis. Remarque, je te prie, que, le premier, j'ai déclaré à Aglaophamos que si c'est un dieu qui a fait souffrir Glaucon, je ne voudrais pas être ce dieu. Voici donc la première fois que Platon n'a pas contredit à la parole de Kalliklès! Demain, pour célébrer cet heureux événement, je ferai brûler de l'encens sur l'autel d'Apollon.
PLATON
Je serais toujours de ton avis, mon cher Kalliklès, si tu parlais toujours selon la justice.
Un mot encore, Aglaophamos. M'autorises-tu à dire toute ma pensée au sujet de ce pouvoir étrange que tu t'attribues, de faire perdre, par la puissance de ton regard, le sens et même la personnalité aux enfants et aux hommes, afin que, soumis et domptés, ils partagent tes convictions?
Parle.
PLATON
Tu es, Aglaophamos, ta première victime. L'idée que tu te fais de ton regard qui fascine les autres t'a fasciné toi-même, et tu t'es imposé la conviction que tu étais, sur la terre, le messager des dieux. Prends garde qu'un fatal démon ne te pousse : tu es prêt, dis-tu, à sacrifier, s'il le faut, les autres et toi-même à tes desseins. Existe-t-il, chez les Barbares, une contrée où tu puisses réussir dans ton entreprise? Le troupeau est grand de ceux qui ne demandent qu'à obéir, qui réclament un maître ; mais les peuples sont déjà les esclaves d'autres coutumes et d'autres croyances; tu trouveras, toujours, pour s'opposer à la réalisation de la fin où tu tends, des hommes au cœur généreux qui, conscients de leur dignité, ne te reconnaîtront pas le droit de leur faire la loi. Si tu parviens, en quelque lieu, à conquérir des partisans, tu rencontreras en même temps de vives résistances et tu soulèveras des colères. Ce n'est pas la paix, Aglaophamos, que tu apporterais aux hommes si, décidément, tu étais un de ces fanatiques, d'abord inconnus du monde entier, dont la doctrine, à l'étonnement des sages, se répand comme un incendie sur la Terre ; c'est une guerre qui diviserait les peuples et dont nul ne pourrait prévoir la fin î
Mais...
KALLIKLÈS
Le chorège a parlé, mon ami, et le règlement qui est sage et qui exige, lui aussi, qu'on lui obéisse, t'interdit de répliquer. Si tu répondais à Platon, le Discours ne finirait point. Il est nécessaire que le Discours finisse, parce qu'il est nécessaire que je retourne à Athènes. Hélios est couché depuis longtemps et nous sommes encore assis sous le platane. Les uns après les autres les astres s'allument dans le ciel ; à peine si je peux voir encore les formes délicates du divin Éros qui s'élève à deux pas de nous. Résigne-toi, subis le jugement de Platon. Il faut bien que je me résigne, quand Platon m'adresse des reproches. C'est le privilège du chorège de parler le dernier, et ce privilège est précieux ; tu dois t'en rendre compte, toi qui es habitué à parler en maître. Aujourd'hui, obéis au règlement.
Je me rends à vos usages, Kalliklès, mais les raisons qu'oppose Platon à la mission sainte que les dieux m'ont confiée n'ont aucune valeur. Il faut qu'un jour les hommes obéissent au Dieu.
KALLIKLÈS
C'est ton droit de le croire, mon ami, mais soumets-toi au règlement.
Platon, je ne veux pas que tu penses de moi que je suis le seul Athénien qui n'ait pas imaginé une doctrine au sujet du Souverain Bien. Et ma doctrine est belle. Pourquoi souristu quand je dis qu'elle est belle? Je démontrerai demain que l'art, créateur de toute beauté et de toute harmonie, est Tunique ouvrier du bonheur des hommes.
PLATON
Nous t' écouterons, mon cher Kalliklès.
Demain, ô mes amis, quand Hélios aura rempli la moitié de sa course, nous nous retrouverons sous le platane sacré pour entendre Kalliklès. Aréta, fille d'Aristippos, qui doit rentrer cette nuit de Mégare, sera des nôtres. Elle est, ô Kalliklès! un adversaire redoutable.
KALLIKLÈS
Je le sais, Platon, j'ai souvent discuté avec elle.
PLATON
Et souvent aussi, sans doute, tu as été vaincu.
KALLIKLÈS
Qui ne serait vaincu, Platon, par la belle et sage Aréta?
Paris. — L. Mabbtbbux, imprimeur, i, rue GaBSeUe<