‹ Le mystère de Roncevaux [drame héroïque]Chapitre 7 sur 29 · AU CAMP DE CHARLEMAGNE · texte numérisé non relu

AU CAMP DE CHARLEMAGNE

Vempereur est entotiré des douze pairs de France et de plusieurs autres seigneurs. Les messagers du roi Marsile entrent : ils doivent, après une génuflexion, s'avancer droit vers Charlemagne, sans qu'on ait besoin de le leur montrer. Alors, le chef des messagers se placera en avant et il dira :

BLANCANDRIN

Salut au nom de Dieu le Glorieux, que vous devez adorer! Voici ce que vous mande Marsile, ce roi vaillant.

Il s'est enquis de la vraie loi qui mène au salut. Il veut vous donner une grande part de son avoir : des lions et des ours, des lévriers dressés, sept cents chameaux, mille faucons déjà mués, quatre cents mulets chargés de tant d'or et d'argent que vous en pourriez remplir cinquante chars. Il y aura

tant de pièces en or pur que vous en pourrez payer tous vos soldats.

Vous êtes resté trop longtemps en Espagne. Vous devez retourner en France, à Aix-la-Chapelle. Là, Marsile vous suivra et il sera, votre vassal en Espagne ; il en fait la promesse.

Ici Charlemagne doit élever les mains vers Dieu. Puis il baissera la tête et commencera à penser, comme un homme qui n'est jamais hâtif de parler. Il devra ensuite relever la tête avec fierté :

CHARLEMAGNE

Vous avez très bien parlé; mais le. roi Marsile est fort mon ennemi. A ces paroles que vous venez de dire, dans quelle mesure pourrai-je être confiant?

BLANCANDRIN

Par des otages, dont vous aurez ou dix, ou quinze, ou vingt. Dût-il y périr, j'y mettrai un fils à moi, et je pense que vous en aurez encore de plus nobles. Lorsque vous serez rentré dans votre palais seigneurial, à la grande fête de saint Micheldu-Péril, là vous suivra le roi Marsile; il Ta dit. Là, à Aix, aux bains que Dieu a faits pour vous, il est décidé à se faire chrétien,

CHARLEMAGNE

Il pourra sauver son âme!

Ici Charlemagne devra parler à ses écuy'ers.

Mettez les mules à Tétable; dressez une tente dans le grand verger pour héberger les messagers sarrazins. Douze sergents les soigneront.

Alors les messagers doivent sortir.

LE MAITRE DU JEU

L'empereur va tenir son conseil: il veut en tout agir d'après Tavis des Français.

Les seigneurs, qui sont restés debout pendant Vaudience, devront s^asseoir sur un signe de Vempereur

CHARLEMAGNE

Le roi Marsile m'a envoyé ses messagers.

Il veut me donner une grande part de son avoir : des lions, des ours, des lévriers dressés, sept cents chameaux, mille faucons déjà mués, quatre cents mulets chargés de tant d'or et d'argent, que j'en pourrais remplir cinquantechar3;maisil exige que je retourne en France. Il m'y suivra, à Aix, dans mon palais; il y acceptera notre religion, la loi de salùt. Il sera chrétien : il tiendra de moi l'Espagne comme vassal; mais j'ignore s'il en a réellement l'intention.

LES FRANÇAIS

Il convient que nous prenions bien garde.

Chaque seigneur devra se lever avant de parler,

ROLAND

Ne croyez pas Marsile! Il y a sept années pleines depuis que nous vînmes en Espagne.

Je vous ai conquis Noples; j'ai pris Valterne et Balaguer et Tudèle. Le roi Marsile n'a jamais agi qu'en traître. Déjà il nous a, une autre fois, envoyé quinze de ces infidèles.

Chacun des messagers portait une branche d'olivier : ils vous énoncèrent ces mêmes paroles. Vous prîtes conseil de vos Français, qui vous conseillèrent avec légèreté. Vous envoyâtes alors au roi sarrazin deux de vos comtes, l'un fut Basan et l'autre fut Basile. Marsile leur coupa la tête à tous les deux dans la montagne d'Haltile. Faites donc la guerre comme vous l'avez entreprise. Conduisez votre armée contre Saragosse. Met* tez-y le siège, s'il le faut, pour toute votre vie et vengez ceux que le traître a occis.

Alors Charlemagne baisse le front. Il devra tirer sd barbe et tordre ses moustaches. A son neveu Itoland il ne répond ni oui ni non. Tous les Français se taisent. Enfin, Gane se lèvera et s'avancei^a devant Charlemagne ; il lui dira fièrement ses raisons:

GANË

iN'écoutez pas les fous I ne consultez ni moi ni d'autre, mais rien que votre avantage.

Quand le roi Marsile vous mande qu'il veut devenir votre homme, les mains jointes, qu'il tiendra toute l'Espagne de votre concession, qu'il acceptera la religion que nous avons, celui qui vous conseille de repousser cette offre, celui-là ne se soucie de quelle mort nous mourrons. Conseil d'orgueil n'a droit de l'emporter. Laissons les fous et tenons-nous aux sages.

Alors Nayme de Bavfère doit se lever et s'avancer.

LE DUC NAYME

Sire empereur, vous avez entendu. Ce que le comte Gane a répondu, c'est la sagesse, et il faut suivre son conseil. Le roi Marsile est vaincu dans la guerre. Vous lui avez enlevé tous ses châteaux-forts. Avec vos machines, vous avez renversé tous ses remparts, brûlé ses villes et vaincu ses hommes. Aujourd'hui qu'il vous demande d'avoir pitié de lui, ce serait péché de lui faire plus de mal, puisqu'il veut vous garantir par des otages. Cette grande guerre ne doit pas s'accroître encore.

LES FRANÇAIS

A bien parlé le duc !

CHARLEMAGNË

Qui pourrons-nous envoyer à Saragosse vers le roi Marsile ?

LK DUC NAYME

.J'irai, si vous l'accordez. Donnez-m'en onc les insignes : le gant et le bâton.

CHARLEMAGNE

Vous êtes un homme sage. Non, par ma barbe et mes moustaches ! non, vous n'irez pas cette année si loin de moi. Allez vous asseoir quand on ne vous appelle pas.

Seigneurs barons, qui pourrons-nous envoyer au Sarrazin qui tient Saragosse?

ROLAND

J'y puis très bien aller.

OLIVIER

Non, certes. Votre cœur est trop farouche et fier. Je craindrais que vous fissiez quelque mêlée. Si le roi veut, j'y puis très bien aller.

GHARLEMAGNE

Tous les deux, taisez-vous : ni vous, ni lui n'y porterez les pieds. Par cette barbe que

vous voyez toute blanche, nul des douze pairs n'y sera assigné.

l'archevêque turpin

Laissez vos Français se reposer. Vous êtes en Espagne depuis sept ans : ils y ont eu beaucoup de labeurs et de chagrins.

Donnez-m'en donc le bâton et le gant. Et j'irai, moi, au sarrazin d'Espagne. Je verrai un peu à quoi il ressemble.

CHARLEMAGNE, avec colère.

Allez vous rasseoir sur votre tapis blanc :

n'en parlez plus si je ne vous le commande.

Francs chevaliers, élisez-moi donc un baron de ma terre qui me porte mon message au roi Marsile.

ROLAND

C'est Gane, mon beau-père (paràtre); si vous le choisissez, vous ne pourrez pas en envoyer un plus capable.

LES FRANÇAIS

II peut très bien le faire. (1)

(1) Ici, T. Muller a proposé une interversion du texte d'Oxford, qui a été adoptée dans ma traduction et dans celle de Clédat, mais qui est rejetée dans les éditions de Léon Gautier et de Petit de JulleviUe, qui font autorité. Dans ce mystère, je reviens au texte d'Oxford pour qu*on puisse juger la différence.

Alors Gane doit paraître rempli d'angoisse et rejeter son manteau de martre. Son visage est très fier. Il parle à son beau- fils [fillâtre).

GA.XELON

Fou! tout à fait fou! pourquoi cette rage?

On le sait bien que je suis ton paràtre. Tu as voté que j'aille vers Marsile ; si Dieu accorde que de là je reparaisse, je t'en susciterai telle douleur et tel malheur qu'ils dureront pendant toute ta vie.

ROLAND

Orgueil et folie! on le sait bien, je n'ai souci des menaces; mais c'est un homme sage qui doit faire ce message; si le roi veut, je suis prêt à le faire pour vous.

GANE

Tu n'iras pas pour moi. Tu n'es pas mon vassal, je ne suis pas ton seigneur. Charlemagne me commande ce service : j'irai à Saraf];os3e, vers Marsile; mais j'y ferai quelque folie pour soulager ma grande colère.

(Id Roland devra commencer à rire^j

GANE

Je ne vous aime pas* Sur moi, vous avez

fait tourner ce choix malencontreux. Droit empereur, me voici prêt : je veux accomplir votre commandement.

A Saragosse, je sais bien qu'il me faut aller. Homme qui va là, n'en peut pas retourner. Par-dessus tout, rappelez-vous que j^ai épousé votre sœur. J'en ai un fils; il n'en existe pas de plus beau. C'est Baudoin. On dit qu'il sera un brave chevalier.

A lui, je laisse mes biens et mes fiefs. Gardezle bien : je ne le reverrai pas de mes yeux,

CFIARLEMAGNE

Vous avez le cœur trop tendre : puisque je le commande, vous devez y aller.

Gane, avancez pour recevoir le bftton et le gant. Vous avez entendu : les Français vous désignent.

GANE

Non I cela a été fait entièrement par Roland. Je ne l'aimerai de ma vie, ni Olivier, parce qu'il est son compagnon, ni les douze pairs, parce qu'ils l'aiment tant. Je les défie, Sire; vous l'entendez (1).

(1) Remarquez le défi formel. 11 est dans les règles de la chevalerie de ne pas attaquer sans avoir prévenu par un défi. •

CHaRLEHAGNE

Vous avez trop de colère. Or, vous irez à Saragosse, puisque je le commande.

J'y puis aller; mais je n'y aurai pas de garantie: Basile et son frère Basan n'en ont pas eu.

Alors Charlemagnc devra tendre son gant à Gane^ le gant de la main droite. L'attitude de Gane exprimera qu'il voudrait bien n\Hre pas là. LorsquHl tend la main pour prendre le gant, il le laissera tomber à terre.

LES FRANÇAIS fou le maître du jeu)

Dieu! que pourra-t-il arriver de là? De ce message, il nous viendra grande perte.

GANE

Seigneur, vous en entendrez des nouvelles. Sire, donnez-moi le congé; puisque je dois partir, je n'ai plus à tarder.

Alors Charlemagne, en faisant sur Gane le signe de la croix, dira:

CHARLEMAGNE

Pour Jésus et pour moi.

Puis il lui livrera le bâton et une lettre. Charlemagne et sa cour devront se retirer. Gane et ses pareiits resteront.

PINABRL

baron, vous fûtes malchanceux! vous avez été longtemps à la cour du roi et chacun était habitué à vous acclamer comme un noble vassal. Celui qui a jugé que vous deviez aller à Saragosse, ne pourra être garanti et protégé par Charlemagne.

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