UN SOLDAT
Chut ! par saint François, j'entends un gémissement.
(lis IressaiUenl tous à l'exception de Wickerd.) WICKERD.
C'est le coassement d'une grenouille, qui a eu froid cette nuit, et qui chante d'une manière plus dure que de coutume.
FRANK
Tu n'es sûrement pas chrétien .
^lls s'asaeyent en se rapprochant da feu.) CONRAD.
Bien. Mon oncle appela ses domestiques, et ils firent des perquisitions infructueuses dans tous les coins de la chambre. Ils cachèrent le miroir avec un drap, laissèrent de nouveau Albert seul ; mais à peine eut-il fermé les yeux, que la môme voix cria: « Il est maintenant trop tard. >» Le drap fut levé, et il vit de rechef la figure...
FRANK
Sainte Vierge Marie ! Elle paraît.
(Tous ae lèvent.) WICKERD.
OÙ? quoi?
CONRAD
Voyez-vous la figure venir du bosquet ?
Martin entre sons l'habit de moine, en grand dcfsordre; il a la figure pâle et la oeinarc
très- lento.
WICKERD IcTant sa pique*
Homme ou démon , qui que lu sois , tu vas sentir la pointe de
LÀ MAISON D'ASPE*f. 3<l
mon fer, si tu araaces un pas de plus. (Martin s'urrête.) Qui es^tu que cherches- tu 7
MAKTIN.
Je voudrais me chauffer à votre foyer, car il fait terriUément froid.
WICKERD.
Voyez là-bas , vous autres, poltrons ! cette prétendue vision n'est qu'un pauvre moine anuité : assieds-toi , père. ( lu pia<îent Martin près dn feu.) Par Ic ciçl, c'est Martin, notre Martin. Martin, où es-tu donc allé? nous t'avons cherché toute la nuit.
MARTIN
Comme font beaucoup d'autres encore.
CONRAD
Oui, ton maître.
L'avez-vous vu aussi ?
Qui ? le baron George ?
MARTIN
CONRAD
MARTIN
Non, mon premier maître , Arnolf d'Ébersdorf.
wiçkêrD.
Il extravague.
MARTIN
Il m'a dépassé tout à l'heure dans le bois, monté sur son vieux cheval noir, ses narines soufQaient la fumée et la flamme : ni arbres ni rochers ne pouvaient l'arrêter. Il m'a dit : « Martin, tu rentreras celte nuit à mon service. »
WICKERD.
DépouiHe-toi de ton manteau, Francis ; il est tout raide de froid . îTe te souviens-tu pas de moi, vieil ami ?
MARTIN
Oui, vous êtes le sommelier d'Ébersdorf : c'est vous qui êtes chargé du soin de la coupe dorée, ornée des portraits des douze apôtres. C'était la coupe favorite de mon vieux maître.
CONRAD
Par Notre-Dame, Martin, il faut que tu sois distrait pour penser que notre maître confierait à Wickerd le soin de la cave.
MARTIN
Il y a une figure semblable à l'apostat Judas gravée sur la
LA MAlSOIf d'aSPEN, 22
sa» LA MAISON DASFIENr
cpupe. lo remarque cette reœeoililaaoe en n^gwrtdst dins h miroir.
W1GK£IUI.
Essaye d'aller te reposâr, cber Martia«^tu en aa begoia. (o» «mij
aei pas d'hommes dans le bois.) AUX armCS !
(Us pre&aent lears armes.) (Deux membres du tribanal invisible enreloppés dans leurs manteaux.)
CONRAD
Arrêtez ! qm étca-was?
PllEBfIfiR MEMBItlB.
Des yoyageuis égarés daiîs la f(H^.
Êtes-vous amis d'Aspen oa de Mattingenr
PREMIBB. MEMBRE.
Nous n'épousons pas leur querelle : nous aaoïnea des mis du bon droit.
WIGKERD.
Alors, vous êtes des nôtres, et vous serez les bienvenus de passer la nuit près de notre foyer.
SECOND MEMBRE
Merci.
(Ils s'approchent dn feu, et rçg ardeat Martin très-fixement.)
CONRAD
N'avez-vous aucune nouvelle du dehors ?
SECOND MBMB&B.
Aoeone, si ce n'est que l'oppression et la soéiératessd domment plus que jamais.
WICKERB.
C'est ce dont on se plaint depuis long-temps.
PREMIER MEMBRE
Non. Jamais les temps anciens n'ont vu autant de méchanceté que le nôtre i et cependant , comnae si l'énormlté des crimes qui se commettent ne sulfisait pas pour tacher le soleil, chaque heure découvre de nouveaux forfaits que la plume se refuse a tracer.
CONRAD
Il est fâcheux que le saint tribunal sommeille dans ses devoirs-
SECOND MEMBRE
Jeune boxQuie, il ne sommeille pas^ lompse le ttomeot de
LA MAISON ]Dî*ASP0f; U%
la vengeance est arrivé, il totebe sur eux comme la foudre du ciel.
Liftissez * mot pCHPifir*
Pour aller o% Martin 7
MARTIN
Alamesse.
FREMIER MEMBRE.
Même en ce moment nous écoutons un misérable qui, ingrat Hcomme la froide couleuvre, piqua le sein qui l'avait réchauffé.
MARTIN
Conrad, ^nporte^noi : je voudrais m*j61oigDer de ces hommes.
CONRAD
Sois tranquille , et tâche de sommeiller.
SECOND MEMBRE
Le misérable dont nous parlons devint, par v^:igeance ou par cupidité, le meurtrier du maître qui le nourrissait
WICKERD.
Loin de nous, le monstre !
PREMIER MEMBRE
Depuis près de treate ans, U a pu embarrasser la terre/^Le misérable s'imaginait que son crime était caché ; mais la terre qui gémissait sous ses pas, les vents qui soufflaient sur sa tête maudite, le ruisseau qu'il souillait de ses lèvres, le feu auquel il réchauffait ses mains teintes de sang, tous ces éléments réunis ont été témoins de sqn crime.
Conrad, bon jemie homfiM, co w dqia moi dehors, et je te montrerai le lieu où, il y a trente ans, j'ai déposé un présent d'un grand prix.
CONRAD
Prends pati ence, bon Martin .
WTCKERD.
Et OÙ le mécréant fat-îl saisi ?
(Les deux membres mettent brusqnement la muin sur Martin, et tirent leurs poignards ;.
les soldats cOtirent è lenrt armes.)
rREttlER MHtf9RÊ.
 cet endroit.
844 LA MAISON D*ASP£N.
WIC&BRD.
Traîtres ! renoncez à votre prise.
PREMIER ICEMBRE.
Au nom de Tinvisible tribunal, je vous Tordonne, n'entravez pas Taceomplissement de notre devoir.
(Tous baittent leart gUiTes et se tiennent tint mouTemcQl.) MARTIN.
Au secours ! au secours !
PREMIER MEMBRE
Aidez-Ie de vos prières.
(Il est entraine. La toile se baisse.)