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STATIONS DE BIOLOGIE MARITIME

Le 26 mai, nous avons pris part, au ministère des Pêcheries, Ottawa, à une réunion du Bureau d'administration des Stations de Biologie maritime du Canada.

Ces stations, ou laboratoires d'étude des animaux marins, sont aujourd'hui fixées à St. Andrews (Nouveau- Brunswick), à Nanaïmo (Colombie-Britannique), et, pour l'étude des animaux d'eau douce, à la baie Géorgienne (Ontario). Nous voulons dire qu'elles resteront désormais aux endroits indiqués. On sait que jusqu'à présent la station principale, celle de l'Atlantique, était transportée tous les ans ou tous les deux ans d'une localité à l'autre, le long des côtes maritimes de l'Est. Ce système permettait sans doute de varier beaucoup les sujets de recherches, et d'obtenir des données utiles sur les conditions de la pêche en des points différents. Mais, d'autre part, la dififiiculté était grande, lorsqu'il s'agissait de remorquer l'édifice du laboratoire, érigé sur une coque de vaisseau, d'un endroit à l'autre. Ce navire-laboratoire était même si peu propre à la 6 — Juin 1908.

navigation sur mer, qu'il a parfois subi de véritables désastres en des voyages de ce genre. En outre, l'exiguïté et ^instabilité d'un laboratoire existant dans ces conditions, était un obstacle à l'organisation sérieuse de collections, d'instruments et de livres intéressant les sciences naturelles.

C'est pour ces motifs que le Bureau a décidé que les Stations de Biologie cesseraient d'être mobiles, et que St. Andrews et Nanaïmo ont été choisis comme sièges fixes, respectivement pour l'Atlantique et pour le Pacifique. On vient d'y élever de spacieux édifices qui, pour autant que nous avons pu en juger par des photographies, sont bien appropriés au but que l'on se propose, et où, dès cette année, nos biologistes pourront faire des études.

Afin de donner une idée des travaux de biologie qui se poursuivent dans ces laboratoires établis et maintenus par le gouvernement du Canada, nous allons, d'après une dépêche d'Ottawa publiée sur nos journaux du ler juin, indiquer le programme des études qui se feront, cette année, à ces laboratoires :

On a décidé d'avoir des spécialistes à chacune des trois stations, pour diriger les travaux scientifiques. Le travail comprendra l'élevage du Homard, depuis sa sortie de l'œuf jusqu'à ce qu'il ait atteint une bonne grosseur. On veut constater s'il n'y aurait pas moyen d'améliorer les filets de manière à laisser échapper les Homards trop petits, dont on détruit des quantités considérables. On s'occupera aussi des huîtres et des clams, dont on veut préserver les œufs et les jeunes.

Les mouvements des poissons migrateurs, tels que le Saumon, la Morue, la Plie et le Maquereau, sont en outre l'objet d'une surveillance attentive, pour s'assurer du chemin qu'ils prennent.

Les autorités commencent à s'alarmer de la ra-

reté de l'Esturgeon, un des pins délicieux poissons. On se propose de faire des expériences, à la baie Géorgienne, pour trouver le meilleur moyen d'en favoriser la multiplication. Dans ce but le professeur Prince, commissaire des Pêcheries du Canada et le professeur A. R. Knight, de la Queen's University, de Kingston, se tiendront à la Station biologique, de la baie Géorgienne, cet été.

Dernièrement, pendant des mois, des savants ont travaillé, au Musée d'histoire naturelle de New- York, à assembler et à monter les ossements d'un Lézard, trait d'union zoologique étrange entre le présent et le passé préhistorique.

Ce Lézard géant— connu sous le nom de Brontosaure — ■ habitait notre planète longtemps avant l'apparition de l'homme ; et la découverte de son squelette, dans le Wyoming, a mis le monde scientifique en émoi.

Et cet émoi, avant bien des années, ne saisira-t-il pas les savants, quand les musées rechercheront avidement les ossements d'animaux et d'oiseaux bien connus aujourd'hui ? Car, à la suite du Brontosaure éteint, s'allonge déjà un cortège de bêtes qui passent . . .

Voici le gracieux Quazza, si répandu au Transvaal, il y a quelques années seulement ; et le Bison des prairies de rOuest américain ; et la romantique Vache marine des eaux de l'Alaska et de la Floride, animal à qui nous devons la légende des Sirènes ; voilà le Lion de mer de la Basse-

Californie ; et le grand Pingouin de l'Amérique du Nord et de la Grande-Bretagne ; et l'Aptéryx, ce curieux oiseau sans ailes de la Nouvelle-Zélande ; et même le Canard du Labrador jadis si répandu . . .

La génération qui s'en va les a tous connus ! Et ceux que nous connaissons aujourd'hui, avec quelle rapidité ils défilent dans ce cortège qui passe ! Bœuf Musqué du Nord, Loutre de mer, Éléphant de mer, Walrus, Girafe^ Vautour de Californie, grande Tortue des Galapagos, bientôt ne seront plus que des souvenirs ! Et dans peu d'années^ il n'y aura plus ni Éléphants d'Afrique, ni Kangourous d'Australie ! . . .

Lorsque les Boers indomptables s'engagèient d'abord dans les sauvages solitudes du Transvaal, il y a un siècle à peine, ils trouvèrent dans les plaines du pays des milliers de gracieux et étranges animaux qui y paissaient en toute sécurité. Ce n'étaient pas des Anes sauvages ni des Zèbres^ mais une composition des deux. Les Boers crurent que c'était une espèce de Chevaux sauvages. Le curieux braiment de ces quadrupèdes leur fit donner le nom de Quazza, et Quazza ils sont restés, du moins jusqu'en 1865^ époque à laquelle ils disparurent de la république d'Orange et de la colonie du Cap. Le dernier spécimen vivant de ces animaux mourut en 1872 au jardin zoologique de Londres. La robe du Quazza, sans avoir l'éclat de celle du Zèbre, était admirablement tachetée : des bandes noires étroites sur fond châtain couvraient sa tête, son cou et ses membres antérieurs, tandis que ceux de derrière n'avaient pas de bandes.

Le Quazza était un animal facile à dompter, docile au joug, tout en restant hardi et courageux devant les attaques des bandes de Chiens sauvages et de Hyènes, qu'il mettait

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en fuite ; et il ne cédait même pas devant des animaux de taille plus grande. Pour cette raison, les Boers avaient soin de garder avec leurs troupeaux un certain nombre de Quazzas, et la présence de ces braves gardiens empêchait bien des attaques. Les colons hollandais n'aimaient pas la chair du Quazza, mais en nourrissaient leurs ouvriers hottentots. Enfin, l'animal était si joli et sa peau devint un objet de si grande demande, que les chasseurs se mirent à le tuer dans ce seul but. Ce fut la fin du Quazza : il n'en reste plus un seul exemplaire.

La Girafe — ce curieux échassier du monde animal — ne survivra pas longtemps au Quazza. Elle a disparu déjà de la plupart des lieux oil elle habitait en abondance, et il semble qu'il n'y ait plus — bien loin dans l'intérieur du continent africain — que deux ou trois petites bandes de Girafes. Cet animal est devenu si rare aujourd'hui, que les propriétaires de cirques ou d'établissements zoologiques donnent volontiers $10,000 pour une Girafe en bon état.

L'Afrique aussi verra avant longtemps disparaître le dernier de ses Éléphants. L'Éléphant d'Asie, au rebours de son frère africain, étant docile et capable de travailler, a probablement devant lui de plus longs jours. Mais celui d'Afrique est condamné à s'en aller. II. n'y a pas absolument longtemps encore, on rencontrait des Éléphants un peu partout en Afrique. Ils y étaient si nombreux et leur appétit était si grand que souvent ils détruisaient, en une nuit, des forêts entières. Mais leur utilité se réduisant à la production de l'ivoire, ils ont déjà été chassés de leurs domaines dans le sud et se sont réfugiés— c'est-à-dire les derniers survivants — dans les profondeurs des forêts équatoriales. Mais ils n'y resteront pas longtemps, et iront rejoindre avant peu leurs ancêtres, les Mastodontes et les Mammouths, ces'gigantesques pachydermes du monde préhistorique.

Lorsque les Anglais commencèrent, il n'y a pas très longtemps, à coloniser l'Australie, ce pays regorgeait de Kangourous. Aujourd'hui, en dehors des ménageries, le Kangourou est introuvable. Quelques individus de l'espèce existent encore, il est vrai, dans les réduits les plus inaccessibles de quelques districts ; mais eux aussi dispardtront et disparaissent déjà devant la charrue et les camps miniers. Et avant longtemps, le dernier Kangourou sauvage aura disparu de la surface de l'Australie.

Un des animaux les plus rapidement disparus devant l'apparition et les entreprises commerciales de l'homme, c'est la Vache marine, un curieux animal de mer que l'on trouvait surtout dans les eaux de l'Alaska et moins fréquemment dans l'Atlantique. Lorsque Bering revint d'un voyage d'exploration en 1741, il trouva une foule de ces animaux sur le groupe des îles Commander, en face de l'Alaska, et surtout sur l'île qui porte aujourd'hui son nom. Personne auparavant n'avait vu un tel animal, et sa découverte souleva un intérêt général. La Vache marine avait de 10 à 20 pieds de long, et ressemblait quelque peu au Walrus, sans avoir les défenses de celui-ci. Elle n'avait pas de dents, et des plaques dures comme la corne couvraient son palais et la surface opposée à la mâchoire inférieure. On en déduisit qu'elle ne se nourrissait que d'herbes marines. L'animal lui-même était stupide, paresseux, presque .impuissant par le fait qu'il n'avait pas de pattes postérieures et qu'il était incapable de plonger. Sa capture n'offrait aucune difficulté. Les Indiens mangeaient sa chair, tandis que les blancs le tuèrent pour sa peau. En 1768^ vingt-sept ans après sa découverte, il ne restait plus de Vache marine dans les eaux du Nord. On en a trouvé des ossements et autres débris à l'embouchure de rivières en Floride et

autres Etats du Sud. Des naturalistes prétendent qu41 en reste quelques exemplaires vivants dans les profondeurs des rivières Amazone et Orinoco, mais ce n'est là qu'une supposition. On voyait habituellement la Vache marine à l'embouchure des rivières, se baignant au soleil sur les rochers des plages, sa peau polie luisant à la lumière ; cela suffit aux anciens navigateurs, qui la voyaient à distance, pour en faire un être vivant, à moitié humain ; et la légende des Sirènes nous resta.

Un cousin de la Vache marine, plus fortuné, a été conservé jusqu'aujourd'hui. C'est le Dugong, que l'on chasse sur les récifs Barrier de l'Australie et dans les eaux des îles Philippines. Il ne se trouve que dans ces deux endroits, et encore y est-il assez rare.

Disparu presque totalement aussi est l'Éléphant de mer ou Êléphant-Phoque, le plus g^os des animaux connus aujourd'hui. Naguère l'Éléphant de mer couvrait des îles entières de l'océan Pacifique du Sud. On peut même voir encore sur l'île Heard, 200 milles au sud de l'île Désolation, le long des côtes de la Patagonie, des milles entiers de terre couverts des ossements de cet animal. En Patagonie aussi il abondait, mais là aussi il a été complètement détruit. Il était long de 24 à 30 pieds, avec une circonférence de 18 pieds quelquefois ; il ressemblait à un énorme Phoque, avec une espèce de trompe énorme et curieuse qui lui a fait donner son nom. On le trouvait dans les lacs d'eau douce et les marais aussi bien que dans la mer. On lui fit une chasse acharnée pour son huile : un adulte mâle donnait parfois jusqu'à 70 gallons de belle huile claire et inodore. Comme les Phoques, les Éléphants de mer sont polygames, chaque mâle se tenant avec un certain nombre de femelles, qui restaient autour de lui, aussi longtemps

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qu'il n'était pas tué. Pour cette raison, les chasseurs tuaient d'abord les femelles l'une après l'autre très facilement, et ardaient le mâle en vie jusqu'au dernier moment

Jusqu'en 1882, les plaines de l'Ouest américain pullulaient de Bisons. Des bandes innombrables apparaissaient avec la première herbe au printemps et avançaient petit à petit du sud vers le Canada. Il y en avait tant et ils étaient si stupides, que les voyageurs, dans les chars, les tuaient par les fenêtres. Les chasseurs les abattaient par milliers pour leur peau et leurs os. Les Indiens et les blancs, tous croyaient que cette boucherie ne devait pas avoir de fin. Hélas ! il n'en reste presque plus aujourd'hui.

Cet égorgement criminel se répète aujourd'hui dans les régions du nord, et cette fois c'est un cousin du Bison qu'on massacre systématiquement. Naguère on avait le Bœuf musqué en France, en Allemagne, en Russie, en Angleterre, en Sibérie, au Groenland, et bien au sud dans l'Amérique du Nord. Aujourd'hui il n'existe plus qu'au Groenland et dans l'Amérique arctique. Les régions septentrionales du Canada regorgaient, il y a peu d'années encore, de Bœufs musqués. Cet animal ressemble un peu au Bison, mais il n'a que les deux tiers de la taille de ce dernier. Son corps puissant est couvert d'un poil brunâtre, long, droit et rude. Il a du poil jusque sur le dessous de ses sabots, pour qu'il ne glisse pas sur les rochers couverts de glace. La Compagnie de la baie d'Hudson, n'ayant plus de Bisons, s'est rejetée sur le Bœuf musqué, et ses chasseurs lui font une guerre sans merci : en hiver ils le poursuivent avec des Chiens dressés ; en été, ils le traquent et le poussent dans les lacs, où ils le massacrent. En 1891, au lieu des milliers de peaux habituelles, la Compagnie de la baie d'Hudson n'en reçut que 1558, qu'elle revendit à $30 la

peau. Aujourd'hui, succombant sous les attaques de Phomme et des Loups, le Bœuf musqué disparaît : quelques individus échappés au massacre vivent de lichens et de mousses, au-dessus du cercle arctique. On prétend qu'il existe encore deux forts troupeaux de Bœufs musqués au Groenland : on les a vus, il y a deux ans ; mais à pareille époque, il survint une bande de Loups qui doivent en avoir exterminé plusieurs.

En 1888, on pouvait acheter une peau de Phoque adulte en parfait état pour $100 piastres ; la même peau coûterait aujourd'hui $125 piastres. Cette échelle de prix est toute une révélation. Le phoque disparaît : il n'y a plus pour lui ni repos, ni refuge: on le prend au piège dans la mer, on le tue sur le rivage à coups de bâton ou de fusil : ses endroits de prédilection lui ont été interdits, et comme Ismaël, de biblique mémoire, il erre à l'aventure. Naguère encore, on trouvait des bandes nombreuses de Phoques dans les eaux du Pacifique septentrional et de la mer de l'Alaska, sur les rives américaines aussi bien que sur celles de Sibérie ; ils se rencontraient d'un côté jusqu'en Californie, et de l'autre jusqu'au Kamschatka.

Le Phoque — vulgairement dénommé Loutre de mer — n'a pour ainsi dire pas de cou ; ses pattes sont palmées et s'allongent de façon à en faire des nageoires. Sa peau est couverte d'un poil brun sombre, d'une richesse et d'une douceur sans pareilles. Bien que vivant presque toujours dans l'eau, le Phoque ne se nourrit pas de poissons ; il recherche et dévore des mollusques, qu'il avale^avec leurs coquilles.

La chasse au Phoque se faisait surtout quand l'animal venait à terre pour manger ou dormir ; instruit par l'expérience, le Phoque a appris à sommeiller sur les herbes

marines flottantes et à se nourrir dans les eaux de plus de trente brasses d'épaisseur. De 1873 ^ 1883, ^^ prenait annuellement de 2500 à 4cx)o Phoques, autour de l'Alaska seulement; en 1896, aux mêmes endroits, le total des Phoques capturés était de 724 ; et aujourd'hui. . . il n'y en a guère plus.

Le Walrus, lui aussi, s'en va. Naguère on le trouvait en abondance sur les côtes de l'Atlantique et du Pacifique, dans l'Amérique du Nord, surtout sur celles du Pacifique ; aujourd'hui on ne voit guère plus ses longues défenses d'ivoire et sa face rugueuse. En trois ans — de 1880 à 1883 — le prix d'une défense de Walrus monta de une piastre à 4.50 piastres. La loi protège aujourd'hui les survivants qui habitent encore les eaux de Californie, et on peut en voir une petite colonie non loin de San Francisco.

Les blancs tuaient le Walrus principalement pour l'ivoire de ses défenses ; cet ivoire, tout en étant inférieur à celui de l'Éléphant, garde plus longtemps sa blancheur ; mais les Esquimaux trouvaient dans cet animal une foule de ressources : ils en vendaient l'ivoire, mangeaient la chair, employaient la graisse pour en faire du feu et de la lumière, et s'habillaient dans la peau. Et aujourd'hui les Esquimaux sont obligés de se rabattre sur un autre animal pour toutes ces fins : car ils n*ont plus le Walrus.

Quand des navires revenaient, il y a quelques années à peine, de l'océan Pacifique méridional, leurs capitaines avaient soin de ramener, sinon un spécimen vivant de la tortue géante des Galapagos, du moins son énorme carapace.

Les îles Galapagos, sur les côtes de la république Equatorienne, doivent leur célébrité aux gigantesques Tortues qui y ont leur domicile. Jadis elles s'y rencontraient

en bandes de 2000 à 30CX), chacune pesant de 700 à 800 livres ; et quand on découvrit qu'il y avait un marché pour l'huile qu'elles contenaient, elles furent traquées sans merci. Le capitaine Cookson, faisant escale aux Galapagos, en 1876, y trouva sept hommes qui, faisant métier du carnage des Tortues, ramassaient 3000 gallons d'huile par année. La récolte d'huile étant en moyenne d'un gallon par Tortue, on peut se faire une idée du massacre insensé qui avait lieu. De plus, on dressait des Chiens à tuer les jeunes Tortues, qui périssaient ainsi par centaines. . . Et pourtant la Tortue méritait un meilleur sort, car sans elle plus d'un marin serait mort de soif : au cours de longs voyages, ne trouvant d'eau douce nulle part sur ces îles désertes, plus d'un équipage se contenta de l'eau trouvée dans l'estomac des énormes Chéloniens qui y abondaient !

Outre cette Tortue des Galapagos, ses sœurs des îles Mascareignes, de l'île Maurice, des îles Rodriguez, dans l'océan Indien, ont, pour ainsi dire, aussi complètement disparu.

Bien des bêtes sur la terre et dans l'eau ont rejoint et vont rejoindre tous les jours le Brontosaure de jadis ; et les oiseaux n'échappent pas au sort commun. Le grand Pingouin a disparu, pendant les cinquante dernières années. I,es derniers exemplaires de la race connus étaient un couple, vivant sur une des îles Orkney. On les appelait le roi et la reine des Pingouins. Ce brevet de royauté ne les mit cependant pas à l'abri des chasseurs, mais leur agilité dans l'eau les fit échapper pendant plusieurs années à la mort qui les guettait. Enfin un coup de fusil bien dirigé tua la reine ; et quelques semaines plus taid, le roi fut abattu aussi, après une chasse acharnée : un jour, il éluda sur l'eau la poursuite d'un canot monté par six bons rameurs, et cela pendant plusieurs heures. Empaillés aujourd'hui, les deux

oiseaux font l'ornement du Musée britannique.

Cela se passait en 1844. Le dernier des grands Pingouins de PÂmérique avait disparu quatre ans auparavant. Il y habitait surtout le Labrador ; on pense cependant qu'il s'en trouvait jusque en Floride, et on en a trouvé des squelettes en Islande et en Ecosse, ht grand Pingouin se tenait toujours debout, et sa taille, de près de trois pieds, lui donnait une apparence majestueuse. L'Académie des Sciences naturelles de Philadelphie possède un œuf de cet oiseau disparu, et il y en a un autre encore quelque part en Amérique.

L'Aptéryx de la Nouvelle-Zélande est certainement l'oiseau le plus étrange, en apparence et en mœurs. On l'appelle l'oiseau « aptère » parce qu'il n'a qu'un rudiment d'ailes ; en revanche il court très vite. Dans le jour, il reste habituellement caché. Il ressemble à une Bécasse de grande taille, ayant à peu près un pied de haut ; et son long bec lui permet de déloger de leurs retraites les vers dont il fait sa nourriture exclusive. Ses plumes plates se terminent curieusement par une sorte de poils ; et sa peau était très recherchée jadis par les chefs sauvages qui en faisaient des manteaux de cérémonie, tandis que les indigènes de rang inférieur ne pouvaient pas en porter. On a presque complètement détruit cet étrange oiseau au moyen des Chats et des Chiens.

Un autre oiseau qui a totalement disparu est le Canard du Labrador. On pouvait le voir, dans sa robe blanche et noire, en bandes innombrables sur la côte labradorienne, dans les premières cinquante années du siècle défunt. Puis un jour, il disparut, et personne ne semble pouvoir éclaircir le mystère de cette disparition. Le dernier exemplaire, de la grosseur d'un Canard ordinaire, fut capturé eu 1878.

Le Vautour de Californie s'en va, lui aussi. Il est avec le Condor l'oiseau le plus grand et le plus fort de

l'Amérique. Il n'a pas Thabit brillant du Condor, mais chez lui Phabit ne fait pas le moine ; son utilité proverbiale comme « chiffonnier » lui joue souvent de mauvais tours, cependant : des centaines de Vautours, se repaissant de la chair d'animaux morts, ont été tués par le poison qu'y mettaient les <r ranchers », pour exterminer les Loups.

Ce Vautour se rencontrait jadis abondamment dans toute la région du Pacifique, depuis la Colombie-Anglaise jusqu'à la Basse-Californie. Sa force était telle qu'on a vu quatre de ces oiseaux élever dans les airs le corps d'un jeune Ours ; on en a compté jusqu'à cent cinquante autour de la carcasse d'une Antilope.

Il en reste quelques rares survivants dans la Californie méridionale ; mais comme tant d'autres bêtes qui ont passé, ils sont fatalement condamnés à disparaître.

Nos descendants les retrouveront dans les musées en compagnie du Brontosaure géant, côte à côte avec le grand Pingouin de l'Amérique du Nord et de la Grande-Bretagne ; avec l'Aptéryx, cet étrange oiseau sans ailes des antipodes, et le Canard blanc et noir du Labrador canadien ; avec le Bison des plaines de l'Ouest américain ; avec la Vache marine, cette sirène de l'Alaska; avec le Lion de mer de la Basse-Californie; avec le Bœuf musqué du nord, la Girafe, le Kangourou et l'Éléphant d'Afrique ; avec la Tortue géante des Galapagos, et le Walrus ; avec le gracieux Quazza du Transvaal ; avec peut-être d'autres animaux encore que nous ajouterons à ce cortège avant longtemps : le Mouton de montagne, l'Ours gris . . . Nos descendants, voyant défiler devant leurs yeux ce cortège de bêtes empaillées, eux qui n'auront plus que des machines pour tous les actes de leur existence, se reprendront peut-être à regretter cette époque où la terre était peuplée d'animaux et d'oiseaux sans nombre, que la cupidité et l'imbécillité de leurs ancêtres ont décimés sans raison . . . Henry Tilmans.

GLANURES D'HISTOIRE NATURELLE

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