‹ Le néo-manichéisme et la légende chrétienneChapitre 3 sur 185 · ERNEST LEROUX, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR

28, RUE BONAPARTE, VIe

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PRÉFACE

Les trois volumes qui précèdent ont établi que le mouvement légendaire romain de l’époque ostrogothique est solidaire de deux autres mouvements littéraires qui le préparent et le prolongent : Lérins a suscité l’un, saint Grégoire domine l'autre (1).

Dans quelles conditions et sous quelles influences légendaires et religieuses s’est développé ce mouvement deux fois séculaire, c'est ce que veulent préciser les deux volumes qui suivent : ils traitent de la « Légende néo-manichéenne » et de la « Legende grecque » dans leurs rapports avec la « Légende chrétienne occidentale. »

L’étude des gestes romains de l’époque gothique nous a fait apercevoir l’influence que le Manichéisme avait exercée sur eux : la légende de Pierre et de Paul devient une arme de combat entre les mains des hérétiques ; pareillement, la légende de Simon le Mage, de Basilide et de Mani entre les mains des Catholiques ; enfin les deux

(1) Étude sur les Gesta Martyrum romains (I. Vue d’ensemble. Le mouvement légendaire ostrogothique). — II. Le mouvement légendaire lérinien. — III. Le mouvement légendaire grégorien. Paris, Fontemoing. 1900-1907. 3 volumes in-8 de vm-441, xm-302, 330 pages.

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adversaires exaltent à l’envi, ceux-ci la grandeur du martyre, ceux-là la noblesse de la chasteté (1). Quelle est l'origine de ces controverses mystérieuses ? D’autres textes mal connus encore en ont-ils conservé l’écho ? Qu’est-ce que ce Manichéisme si curieusement vivace dans les pays de l’Occident? Serait-il d’aventure l'ancêtre authentique du Catharisme albigeois ? Quel en fut le rôle ? Quelle en est la nature ?

La disparition à peu près complète des livres manichéens rend la solution du problème particulièrement difficile. C’est sur le témoignage des Catholiques, leurs ennemis acharnés, que nous devons juger les hérétiques. De là, une double question.

Peut-on croire à la bonne foi des évêques catholiques lorsqu’ils chargent leurs adversaires? Puisent-ils aux livres manichéens ? Ont-ils cherché à se renseigner auprès des Manichéens? Ou bien ont-ils joué une comédie pieuse (2) et inventé de toutes pièces les infamies dont ils veulent les accabler?

Supposé admise leur bonne foi, toute difficulté 11e disparaît pas encore. Ils ne voulaient pas tromper, c’est entendu ; qui assure qu’ils ne se sont pas laissé tromper? Les Manichéens qui les ont renseignés étaient-ils des gens tarés ou des croyants convaincus? Et les livres consultés par les évêques, étaient-ils officiellement reconnus par les églises proscrites ; ou étaient-ils rejetés par elles ; ou la teneur authentique en avait-elle été altérée ? Il n’est pas sur que saint Hippolyte n'ait pas été victime d’une fraude de ce genre lorsqu'il composait les Philosophoumena.

Les deux problèmes se posent inéluctablement. Je rappelle les calomnies qui couraient sur les Chrétiens au cours

(1) G. M. R., I, p. 324-343 (IIIe partie, chapitre 4).

(2) C’est l’hypothèse qui semble avoir toutes les préférences île Beausobre : Histoire critique de Manichée et du Manichéisme. Amsterdam, 1734- 1739, 2 vol. Voir notamment II, 756; I, 217-231.

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du second siècle (1). Certains théologiens catholiques, au cinquième siècle, admettent la licéité des mensonges « pieux » (2). Et l’on verra que certaines accusations lancées contre les Manichéens semblent contredites, soit par certaines de leurs théories qui sont sûrement attestées (3), soit par l’attitude, un peu embarrassée peut-être, de plusieurs évêques chrétiens (4).

(1) Incestes, infanticides. Voir Tertullien : Apol., 7. 8; Minucius Félix: Oct., 9. Voir Leclercq, dans Cabrol : Accusations contre les Chrétiens, volume

(2) Cassien et son école. Voir G. M. R., II, 82. Cf. Priscillien.

(3) Je vise leurs théories ascétiques.

(4) Le manichéen Fortunat demande à saint Augustin s’il a jamais, durant son passage parmi les Manichéens, assisté aux cérémonies infâmes qu’on leur prêtait.

Fortunatus dixit : quia te medium nostrum fuisse scio, id est inter manichaeos administrasse, ista sunt prinoipalia fidei nostrae. De c on versatione hic agitur, de quibus falsis criminibus pulsamur. Ex te ergo praesentes audiant boni viri utrum sint vera super quibus criminarnur et appetimur,an sint falsa... : interfuisti orationi. — Augustinus dixit: Interfui. Sed alia quaestio est de fîde, alia de moribus. Ego de fide proposui. Sed si illi qui adsunt malunt audire de moribus, nec istam quaestionem defugio... De moribus... vestris plene scire possunt qui Electi vestri sunt. Nostis autem me non electum vestrum sed auditorem fuisse... In oratione in qua interfui, nihil turpe fieri vidi ; sed solum contra fidem animadverti... Guisquis autem vobis opponit quaestionem aliquam de moribus, electis vestris opponit. Quid autem inter vos agatis, qui electi estis, ego scire non possum. Nam et eucharistiam audivi a vobis saepe quod accipiatis : tempus autem accipiendi cum me lateret, quid accipiatis unde nosse potui ? [Contra Fortunatum, I, 1-3. P. L. 42, 113-114.] — Voir De moribus Man.,

II, 18-20. P. L., 32, 1372-1378. Restât signaculum sinus, in quo multum incerta est castitas vestra... Filios gignere, eo quod animae ligentur in carne, gravius putatis esse peccatum quam ipsum concubitum... Jam vero, cum vehementer satagitis ne per concubitum anima ligetur in carne, et vehementer asseritis per sanctorum cibuin animam de seminibus liberari, nonne conflrmatis o miseri quod de vobis homines suspicantur ? Cur enim de tritico et de faba et de lenticula aliisque seminibus, cum bis vescimini, liberare vos velle animam creditur, si de animalium seminibus non credatur?... Et quia non possunt ab auditoribus vestris purganda vobis talia semina afferri, quis non suspicetur secretam de vobis ipsis inter vos Fieri talem purgationem, et ideo illis ne vos deserant occultari... — Novem annos totos magna cura et diligentia vos audivi : nullus mihi electorum innotescere potuitqui secundum haec præcepta non aut deprehensus in peccato aut certe suspicioni subditus fuerit. Multi in vino et carnibus, multi lavantes in balneis inventi sunt... Nonnulli aliénas feminas seduxisse approbati sunt... Vidi..., vidimus... in quadrivio Carthaginis, in platea celeberrina, non unum sed plures quam très electos simul post transeuntes nescio quas feminas tam petulanti gestu adhinnire ut omnium trivialium impudicitiam impudentiamque superarent... Nos autem graviter commoti, graviter etiam questi sumus... (frustra)... Cum

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Selon toutes les vraisemblances, ce double problème ne -comporte pas de solution définitive : du moins, je ne me flatte pas d’en apporter une. Le plus sage paraît être d’étudier chaque texte en particulier, en l’entourant de toutes les lumières qu’il peut recevoir, — et sans oublier que la méfiance s’impose (1).

Une seule méthode apportera parfois, de façon positive, quelque sécurité : je veux dire le recours aux diverses religions dualistes et à nos rares documents manichéens, chaque fois que la chose sera possible. Entre le Manichéisme et ces religions, les points de contact ne sont pas rares : soit qu’ils s’expliquent par des phénomènes d'influence religieuse ou littéraire, soit qu'on en trouve la raison dans l’identité de la nature humaine. Nous pourrons avec confiance, malgré leur étrangeté, attribuer aux Manichéens certains rites et certaines doctrines si, dans les religions apparentées, on en retrouve une variante ou le germe ; si, dans leurs écrits authentiques, on en relève la trace ou la théorie.

Chemin faisant, dois-je ajouter, notre enquête nous conduira à aborder d’obscurs problèmes : en même temps que l’histoire du Manichéisme occidental, il a fallu tenter d’éclaircir celle du Pricillianisme espagnol, et certains points qui touchent au développement du dogme de la Trinité (2) et du dogme de la papauté (3) ; et, de soi-même,

ad ipsos primates detulissemus conquestam nobis esse mulierem quod in conclavi, ubi cura aliis feminis erat de illorum scilicet sanctitate secura, ingressis electis pluribus et ab uno lucerna exstincta, incertum cujus eorum in tenebris appetita esset amplexu et coacta in flagitium, nisi subsidio clamoris evasisset... Postremo in theatris electos et aetate et, ut videbantur, moribus graves cum sene presbytero saepissime invenimus... An vero illius etiam sancti... flagitium proderetur, si virginem sanctimonialem... — Romae .

(1) Voir les remarques de Ch. Molinier : l’Eglise et la Société cathares (Revue historique , tome 94, p. 225, 1907). Voir aussi Molinier: Un traité inédit du xme siècle contre les hérétiques cathares , p. 10.

(2) Voir, p. 226, le traité de Septiformi Spiritu Sancto, que nous croyons inédit, les deux versions du concile pseudo-damasien, les traités espagnols sur la Trinité, p. 205, n. et p. 225, n.

(.1) Voir, p. 198 et p. 233, la date et la portée du décret touchant les

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nous avons vu s’éclairer 1 histoire, inconnue hier encore, de la littérature lérinienne (1) ; l’histoire de la Bible (2), rhistoire du martyrologe (3), Thistoire du fameux « décret gélasien » (4), l’histoire, enfin, de la légende chrétienne en Occident (5).

églises pétriniennes, — que méconnaissent encore Tunnel et Cavallera (pour ne citer que deux récents auteurs).

(1) Ou lérino-romaine, comme peut-être conviendrait-il de l’appeler. Voir infra les chapitres VIII, IX, X, XI et XII, passim.

(2) Sur la révision pseudo-hiéronymienne de l’Écriture, voir le chapitre

13) Sur le martyrologe pseudo-euséhien, l’ancêtre du martyrologe de Bède, voir infra , 376.

(4) Grâce aux fragments de Munich, que nous croyons inédits, nous avons pu restituer la forme primitive des documents damasiens (l’Esprit Saint et les patriarches).

(5) Ce volume développe l’esquisse que nous avons publiée en 1900 : de Manichaeismo apucl Latinos quinto sexioque saeculo aique de latinis apocryphis libris.

Qu'il me soit permis de remercier ici de leur extrême obligeance M. Alfred Hôlder, M. Lauer, mon père enfin, qui ont bien voulu copier ou collationner pour moi certains textes qui ne se trouvent pas à Bordeaux.

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