CONCLUSION
Nous voici parvenus à la fin de cette étude. Il ne nous restée plus qu'à conclure brièvement.
Nous avons entrepris ce travail à l’effet d'examiner si la théorie syndicaliste de M. Sorel constituait un aspect réalisable et désirable du socialisme. A ceux qui croient avec K. Marx que le socialisme est une forme future et fatale de l’organisation sociale, nous répondons que cest jà déjà faire une induction et s'appuyer pour la faire sur un procès bien établi de l’ordre social, attitude dont M. Sorel a démontré le mal fondé. Et à. ceux qui pensent que le socia= lisme se recommande à nos efforts, et à notre activité par son idéal moral, et qu’il faut, suivant le mot de H. George, identifier la loi sociale avec la loi morale, nous répondons que le bul est noble en lui-même, mais que nous doutons qu’il soil atteint avec le socialisme, tel que l'entend M. Sorel.
Nous avons, au cours de cette étude, insisté avec complaisance sur les points de départ judicieux que le philosophe syndicaliste a donné à toutes ses théories. Mais nous avons aussi indiqué avec impartialité les conséquences rigoureuses qu'il en tirait. Il est allé jusqu'au bout de tous ses principes, par crainte de lâcheté. Il y. est allé par une moralité excessive. Il a sacrifié des habitudes de cœur et d'esprit, c'est-à-dire des faits, avec lesquels il faut compter, à une logique barbare et inutile. La logique mérite-t-elle
ce sacrifice ? Je crois que M. Sorel aurait dû s’apercevoir que non. Il a lu, étudié et commenté Cournot, au sujet duquel il a écrit: « Si les convenances de l'intelligence devaient souverainement diriger la science, on aurait accompli une œuvre parfaite, quand on aurait groupé les propositions dans un ordre tel, que l’une quelconque peut être démontrée. au moyen de celles qui la précèdent ; mais on est ainsi amené très souvent à attribuer à une thèse, une place qui choque tout homme ayant un sentiment un peu vif de la réalité. » (1). Cournot dit quelque part qu'il ne faut pas confondre la logique avec la raison. Mais ce sentiment un peu vif des réalités dont parle M. Sorel et cette raison de Cournot n'est-ce pas précisément l'intuition de tout notre être, intelligence, volonté, sensibilité, tel que de longs siècles l’ont formé d'une façon profonde ? n'est-ce pas la voix de la vie elle-même dans son mode actuel ? Cournot, et M: Sorel l’approuve, exige qu'il y ait concordance entre la logique el Ia raison. C’est le « sens esthétique du rationnel » qui l’établira, et il l’établira en subordonnant la logique à la raison. Cette philosophie esthétique, qui est l'expression de l’être tout entier, Cournot la met au-dessus de la dialectique des écoles. M. Sorel est encore de cef avis.
Or, il se trouve que la doctrine syndicaliste révolutionnaire, par son fondement moral, répugne à notre morale. L’éthique du sublime n’est pas à notre mesure. Malgré ses grandes qualités, elle à un défaut capital : elle manque d’entrailles. Elle voit plutôt l'observation d’un devoir, que le bonheur des hommes. Or, il faut l’avouer, nous avons encore le pli moral que le christianisme nous à, donné. M. Sorel le reconnaît lui-même. Après avoir constaté que l'Eglise a une moralé, il ajoute: « Nous sommes tellement imbus de ses doctrines, que nous les croyons nôtres, el que nous nous imaginons les tirer de notre propre fonds » (2). Il nv
(AG Sorel. L'Indépendance, 15 octobre 1911, p. 107. (2) Procès de Socrate, p. 11-12.
a à cela rien d'anormal. « Les races historiques, écrit M. G. Le Bon, c’est-à-dire formées suivant les hasards de l’histoire, finissent par acquérir des caractères psychologiques aussi stables que leurs Caractères anatomiques. » (1). Pour le moment encore, nous sommes ainsi faits, que notre cœur est l’arbitre souverain de nos actes et que, pour donner à Dieu, nous donnons aux pauvres. La morale chrélienne, remarquons-le, est individualiste et sociale à la fois, tandis que les morales kantiennes, comme celle du sublime, ne sont qu'individualistes. Notre passé el nos habitudes affectives. nous rendent inacceptable la sécheresse d'un impératif catégorique. Et c’est pourquoi nous n'immolerons pas à la pratique du sublime, des principes de bonté ou d'égoisme essentiel, nous ne forcerons pas les patrons à être cruels. nous nous refuserons à être maltrailés et à faire maltrailer nos semblables, et à perdre, pour nous el pour les autres, un bonheur médiocre mais positif, dans lespoir malsain d'une
félicité absolue et problématique.
« On se propose à (ort cent préceptes divers Pour vouloir d'un œil see voir mourir ce qu'on aime,
L’effort en est barbare aux veux de l'univers
Et c’est brutalité plus que vertu suprême. » (2)
Est-ce à dire cependant, que rien ne restera de M. Sorel et que, pour nolre part, nous n'en cConserverons rien? Pas le moins du monde. M. Sorel a tenté d'opérer, comme nous l'avons dil, un renversement de notre sensibilité. Y a-t-il réussi complètement ? On peut le nier. Mais v a-t-il réussi dans une certaine mesure ? Je le crois. Il a retourné l'échelle de notre sensibilité, el il la placée dans une position horizontale. Les Lermes opposés, résignalion et énergie, sont sur le même plan, el leur élasticité les fait se rapprocher, Peut-être parviendront-ils à se prêter un mutuel concours
(1) G. Le Bon. Op. cit., p. 4.
(2) Molière, Sonnet à La Mothe Le Vayer.
et nous suggèreront-ils la résolution d’un réformisme par progression morale et individuelle d'abord, collective el sociale ensuite ?
M. Sorel nous a appris que c’est « le coup d'Etat de 1851 (qui) eut pour résultat de mieux faire comprendre à Proudhon sa vocation de moraliste » { 1). EE C'est peut-être aussi la décadence morale de notre démocratie qui à inspiré par réaction, à M. Sorel, la doctrine que nous connaissons.
Il nous avoue quelque part qu'il n'a eu, au cours de ses travaux, d'autre but que de proposer une bonne méthode intellectuelle aux hommes désireux d'étudier avec conscience et utilité. [Il est permis de croire qu'il l’a atteint. Mais, ce qui fera son honneur, c’est d’avoir donné à ceux qui lont lu et médité, une méthode morale, un simple cadre qui, si nous en enlevons le tableau de la Grève générale, inspiré par une certaine époque à un moraliste Ivrique, n'est autre chose que le cadre de la vieille morale humaine et plus particulièrement de la morale chrétienne, rendue plus amère, plus énergique et plus active, parce qu’elle a été retrempée au spectacle des lurpitudes humaines et des ‘iniquités sociales.
Et il restera surtout ceci, que, par l'étude de M. Sorel, cette idée doit être tenue pour plus vraie que jamais, que la mo- ‘ale, la philosophie et la métaphysique sont à la base méme des systèmes sociaux. Pascal à dit définitivement: « Il importe à toute la vie que l’âme soit immortelle ou non.
(1) Procès de Socrate, p. 253.
Vu, bon à imprimer:
Le Président de la Thèse, Vu: Le Doyen, ChADIMBOILCEK I. MONNIER. Vu er permis d'imprimer :
Bordeaux, le 31 Janvier 1913.
Le Recteur de l’Académie, R. THAMIN.