Uamilton, p. 130 sq
et d'obtenir la reconnaissance expresse de son rang. Le chef du clan Sisodhiya, le Rajpoute par excellence, se laissa éblouir par Tarbre généalogique de Râma Sâh ; il était sur le point de faire droit à la requête quand un conseiller avisé lui suggéra d'interroger Tambassadeur sur sa propre caste. On verrait bien si les bruits qui couraient sur l'horrible impureté des gens de la montagne étaient simple médisance. L'ambassadeur, qui s'était donné comme ksatriya, dut reconnaître à bout de faux-fuyants qu'il était du clan Pânde; or les Pânde de l'Inde sont un clan de brahmanes ! La cause était entendue, et l'ambassadeur dut s'en retourner penaud*.
Cet accouplement monstrueux d'un nom de clan brahmanique avec le titre de ksatriya, qui scandalisait les puritains de l'Inde, s'était pourtant réalisé dans les vallées de l'Himalaya sous le patronage et sous le contrôle des brahmanes. Leur ingéniosité, toujours prête à seconder leur intransigeance, avait créé, sous l'apparence d'une simple résurrection, une caste nouvelle qui combinait deux traits théoriquement inconciliables : C'était les Khaças,Ies Khas.
Les Khas étaient le résultat local d'un groupe de phénomènes déjà constaté dans la vallée du Népal, mais qui y avait suivi un autre développement. Les Brahmanes montés de l'Inde orthodoxe en pèlerins, en missionnaires ou en aventuriers, avaient usé de leur prestige aristocratique et sacerdotal sur le beau sexe ; accueiUis avec honneur et avec vénération par ces rudes tribus de montagnards, qui saluaient et redoutaient en eux la magie des formules toutes-puissantes, ils avaient fondé des familles irrégulières ; les enfants de ces unions, réprouvées par les codes
1. HoDGsoN rapporte cette anecdote comme authentique : Languages and Literatare of Népal j part. Il, p. 38.
brahmaniques, étaient admis légitimement dans la société hindoue; mais ils devaient y occuper un rang infime. Le mal n'étai t point grave , s'ils avaient seuls avec les brahmanes représenté Tordre social de Tlnde dans l'Himalaya. Mais le brahmane ne passe pas en terre barbare sans opérer de conversions; les chefs à demi-sauvages aspirent à s'encadrer dans l'organisation supérieure que le brahmane règle et dispose à son gré ; les obligations mêmes que la caste impose flattent Torgueil du néophyte: elles l'isolent par une barrière rigoureuse et transforment en un fossé infranchissable la mince ligne de démarcation qui le séparait des classes inférieures. En échange de cette adhésion aux lois fondamentales de TEglise qui prescrivent le respect du brahmane et le respect de la vache, le brahmane imaginait un artifice de généalogie qui lui permettait d'introduire son prosélyte dans la caste enviée des Ksatriyas: une vague consonance dans les noms des ancêtres barbares, la lointaine ressemblance d'une légende suffisaient pour jeter un pont entre l'aspirant ksatriya et l'un des innombrables héros de la tradition hindoue. Mais le nouveau Ksatriya n'était pas encore au bout de ses peines; il avait beau porter le cordon brahmanique et prendre un brahmane comme guru, les Rajpoules authentiques tenaient à distance sa noblesse trop récente et ne se décidaient pas à lui donner leurs filles en mariage ; il était réduit à choisir ses femmes parmi les indigènes, et les fils nés de pareilles unions ne pouvaient plus se maintenir au rang paternel. La vieille théorie sociale des dharma-çâstras leur assignait une condition dégradante, mais elle s'appliquait à une société idéale, régulière et docile, et n'avait que faire dans les vallées de l'Himalaya; les nouveaux Ksatriyas n'étaient pas disposés à payer leur titre d'une humiliation imposée à leur progéniture. Le brahmane sut concilier la lettre et l'esprit, la doctrine et la pratique.
LA POPULATION. — LES GOURKHAS 2oft
Parmi les classes irrégulières issues des Ksatriyas, iManu désignait les Khasas (ou Khaças) ; ils figuraient côte àcôle, dans le code classique \ avec les Licchavis et les Mallas qui constituaient Taristocratie militaire au Népal ; comme eux, les Khasas passaient pour les descendants réguliers, nés en mariage légitime, d'un Ksatriya qui avait été excommunié pour avoir négligé les devoirs sacrés. Le nom des Khasas s'était perpétué dans les codes ; mais aucune notion positive ou réelle ne s'y rattachait ^ D'autre part, la géographie épique et littéraire de l'Inde appliquait depuis longtemps cette désignation aux populations qui bordaient l'Inde au Nord, sur la frontière du brahmanisme ; le nom flottait comme la plupart des vieux ethniques dans des limites ondoyantes et pouvait s'étendre jusqu'aux plateaux tibétains \
1. Mânavadh.ç. X, 22. — Cf. aussi Uarivamça, XIV, 784 ; XGV, 6440.
2. D'après Uçanas, cité par le commentateur Govardhana, les Khasas sont porteurs d'eau et distributeurs d'eau aux fontaines {Mân. dh. ç.y trad. BiJHLER, loc. laud., note).
3. Le Mahâ-Bhârata mentionne fréquemment les Khasas, et toujours en compagnie des populations montagnardes du Nord-Ouest. Ainsi 11, 51, V. 1858 :
Maru-Mandarayor niadhye Çailodâm abhito nadïm | ye te kîcakavenùnâm châyâm ramyâin upâsate | Khasù ekâsanâ hy arhâb pradarâ dîrghavenavah | Pâradàç ca Kulindâç ca Tanganâh Paratanganâh |
Les Khasas habitent entre le mont Meru et le mont Mandara, vers la rivière Çailodà, autrement dit dans le nœud de montagnes de l'Ilindou- Kouch et du Pamir ; ils apportent avec les peuplades voisines un tribut en « or de fourmis », extrait du sol par les fourmis. Au livre VII, 121, V. 4845, ils sont nommés avec les Daradas (Dardistan), Tanganas, Lampaka (Lamghan), Pulindas; au VllI, 44, v. 2070, avec les Prasthalas, Madras, Gândhàras, Arattas, Vasâtis, Sindhusauviras. — Cf. aussi iMârkandeya-Pur. LVU, 57 ; LVHI, 7. Bharata, dans son Nâtya-çàstra, les cite à côté des Bâhlikas (Balkh) :
Bâhlîkabhâsodîcyânâm Khasânâtn ca svadeçajâ | XVII, 52.
Le Vibhâsà çàstra, connu seulement dans sa version chinoise (due à SamghabhiiU, en 383 J.-C.) mentionne la langue des Khasas avec celle des To-le, Mo-le, Pôle, Po-k'iali dans un passage (éd. jap., XX, 9, 59») que j'ai déjà fait connaître (Noies sw* les Indo Scythes, p. 50, n.) : les
Les vieux dharma-çâstras, en enregistrant le nom des Khasas, comme aussi le nom des Yavanas, des Pahlavas, des
Cînas et de tant d'autres peuples réels, avaient eu simplement pour objet de définir leur situation sociale au regard de la hiérarchie brahmanique. Les Brahmanes, fidèles à leur tactique constante, ressuscitèrent un vieux nom tombé en déshérence, et s'en servirent pour couvrir une création nouvelle. Ils reconnurent les fils issus d'unions entre les Ksatriyas et les femmes indigènes comme les représentants authentiques des Khasas anciens, et ils leur accordèrent, comme aux vrais Ksatriyas, le cordon brahmanique.
La solution était si ingénieuse et si satisfaisante qu'elle put servir à deux fins. Les fils issus d'unions entre les brahmanes et les femmes indigènes, et déchus du rang
To-Ie sont les Daradas; les Po-le, les Paradas ; Mo-le suppose un original Maladas, et Po-k'ià-li répond à Bukhart. Le dictionnaire Fan-fan-yu dont je possède une copie, rapporte une interprétation (section Vlll) qui traduit Khasa (Klacha) par a langage incorrect »• /Jî JOE Ip Cette
explication semble se fonder sur une étymologie analogue à celle qui est en cours aujourd'hui et qui prétend dériver le nom des Khas de ce Khasnu » tomber, déchoir.
Je rappelle qu'on a voulu souvent établir un rapprochement entre le nom des Khas et celui de Kashgar, interprété par l'iranien Khasa-gairi « mont des Khas » (cf. les Casii montes de Prolémée) ou Khas&gàra « demeure des Khas ». Hioucn-tsang donne K'iacha (= Khasa) comme un autre nom de Kachgar.
Enfin les Khas sont souvent mentionnés dans la Râja-tarangiçt. Cf. la note, très vieillie, de Truyer, vol. II, p. 321, et celle de Stein, II, 430: ils n'interviennent dans l'histoire du Cachemire que comme « des montagnai'ds maraudeurs et turbulents » (Stein).
Un document épigraphique daté de l'an 629 de J.-C. (380 de l'ère Kala^uri, donation du roi Gurjara Dadda II Praç&nta ràga, trouvée à Khedâ) prouve qu'au vu» siècle les Khasas passaient pour habiter à Tentour de 1 Himalaya: « Le roi i-essemblait à î'IIimà^ala parce qu'il était le séjour des Vidyàdharas (ou : des savants), mais il n'avait pas, comme lui, un entourage de Khasas (dégradés) » [yaç copamiyate... «vidyàdhai-âvâsatayâ Himâcale na Khasaparivâratayâ] Ind. Antiq.y XIU, 83. Le même passage est répété dans une donation du même roi, postérieure de cinq ans à la première (iô., 89).
paternel par la faute d'une naissance îrrégulière, ne pouvaient pas tomber au-dessous des fils irréguliers de Ksatriyas ; ils ne pouvaient pas s'élever au-dessus des nouveaux Khas qui confinaient de si près à la seconde caste. Ils furent également reconnus pour Khas, reçurent aussi le cordon brahmanique, et conservèrent en même temps le nom du clan brahmanique auquel appartenait leur père. On essaya bien de les distinguer des autres Khas par la désignation de Ksaltris ou Khattris, empruntée aussi à la terminologie complaisante des codes* ; mais l'usage refusa d'admettre ces distinctions subtiles, et les Ksattris s'amalgamèrent avec les Khas. Les Rajpoutes authentiques qui vinrent de THindoustan et qui s'unirent avec des femmes indigènes prétendirent, eux aussi, classer à part sous le nom d'Ekthariahs leurs descendants privilégiés ; la masse des Khas les absorba dans son chaos hétérogène. Les clans de noblesse locale, convertis à la suite des râjas montagnards, vinrent à leur tour s y confondre. La puissante famille des Khas couvrit ainsi de ses tribus le vaste espace de montagnes qui s'étend du Népal propre jusqu'au Cachemire.
La petite principauté militaire de Gourkha était peuplée surtout de Khas. Ils étaient les uns vassaux du roi, les autres officiers ou soldats. C'est grâce à la complicité des clans Khas que Dravya Sâh s'était emparé de Gourkha en 1559, c'est grâce à leur fidélité et à leur dévouement que les rois Gourkhas purent maintenir et étendre leur pouvoir, sans s'affilier à aucune des ligues qui se formaient à chaque instant entre les princes du Territoire des Vingt- Quatre Hâjas ; c'est grâce à leur courage inlassable que Prithi Narayan réussit à conquérir le Népal. Les Khas
1. Manu, X, 12 et 16 définit les Ksattris comme les enfants nés d'un Çûdra avec une femme Ksatriya ; leur profession est d'attraper et de tuer les animaux qui vivent dans des trous (i6., 49).
avaient déjà figuré, avant cette conquête, dans Thistoire du Népal ; ils y parurent pour la première fois, en n)ême temps que les Magars et les radis fermentes, peu de temps avant l'expédition et la conquête de Harisimha deva. C'était le moment où les Rajpoutes, refoulés parles Musulmans, se reliraient dans les montagnes, s'engageaient au service des princes barbares, les renversaient, et sur les ruines de la féodalité indigène fondaient des étals hindous. Rudra Sena qui passe pour un descendant de Halna Simha, dernier roi indépendant de Cliitor, avait fondé la ville de Palpa. Son successeur Mukunda Sena étendit le domaine paternel. Le Népal était en anarchie ; le roi llari deva n'y exerçait qu'un pouvoir nominal. Un indigène Magar renvoyé du Népal dépeignit à Mukunda Sena la vallée comme une sorte de Terre-Promise ; les maisons y avaient des toits d'or; les conduites d'eau y étaient en or. Le roi de Palpa accourut, mit en déroute les troupes népalaises ; ses soldats brisèrent et défigurèrent les images des dieux, et même ils enlevèrent le Bhairava placé devant l'image de Matsycndra Nâtha comme un gardien, et renvoyèrent à Palpa. En vain MukundaSena offrit, comme une sorte d'expiation, à Matsyendra Nâtha la chaîne d'or qui ornait le cou de son cheval. « La figure de Paçupati qui s'appelle Aghora (celle du Sud) montra ses dents effroyables et envoya une déesse nommée Mahâ-mârî (Peste) qui déblaya le pays, en quinze jours, des soldats de Mukunda Sena. Le roi s'enfuit sous le déguisement d'unSamnyâsi ; mais arrivé à Devî-ghâl, en aval de Nayakol, il mourut. Tel est le récit népalais ; mais la tradition de Palpa raconte que Mukunda Sena ruina lui-même l'empire qu'il avait fondé en le partageant entre ses quatre filsV Mukunda Sena, comme plus tard Prithi Narayan, commandait une