Le Niagara quinze ans après [microforme]
EXTRAIT DU BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ GÉOLOGIQUE DE FRANCE, 2° série, t. XXII, p. 190, séance du 6 mars 1865.
Le Niagara quinze ans après ; par M. Jules Marcou (PI. LL, fig. «, b).
Pendant les années 1848-49 et 50, j'ai fait cinq visites aux cataractes du Niagara. Plusieurs de ces visites ont été de véritables séjours, se prolongeant pendant plusieurssemaines, et j’ai pu avoir ainsi une connaissance assez exacte des localités et du grand phénomène de dénudation qui s’y passe. Dès 1848, javais remarqué plusieurs points de repères, notamment près de la tour de la chute canadienne, Quinze années après, en septembre 1863, j'ai parcouru de nouveau tout le terrain qui encadre les célèbres chutes du nouveau monde, et voici les impressions que j’en ai rapportées.
Disons-le tout de suite, au point de vue du pittoresque, ce laps de temps a été fatal au Niagara. Partout des maisons, des hôtels, des cafés, des magasins ; on ne peut plus tourner la tête sans être assailli par une armée de guides, de voituriers; c’est Chamouni transporté en Amérique. Il n’y a que l’île à la Chèvre, qui ait été respectée, et aussi quelques arbres au milieu des abruptes, là où il est impossible d’aller les couper pour en faire des barrières. Au point de vue géologique, les changements, sans être aussi frappants, sont néanmoins considérables, et pour la première fois j’ai eu une idée bien nette des dénudations niagariennes.
Sur les hauts plateaux qui entourent les Montagnes Rocheuses, en suivant les cañons (expression mexicaine indiquant toute vallée
291 SÉANCE DU 6 mars 1865.
profonde et fortement encaissée) des rivières canadiennes, Pecos, del Norte, Colorado Chiquito, etc., j'ai vu les exemples de dénudations les plus grandioses qui existent sur le continent de l’Amérique du nord, Mais là les dénudations sont en grande majorité l’œuvre lente de la décomposition et de l’enlèvement des roches, grain de sable par grain de sable, molécule d'argile par molécule d'argile; l’eau a agi comme le lapidaire attaquant lentement ct enlevant minutieusement chaque parcelle de la roche, tandis qu'au Niagara l’eau agit comme le marteau du démolisseur ; elle frappe brutalement, ou bien s'appuie comme un levier à force irrésistible, et précipite dans le gouffre les roches par blocs énormes, sans s'inquiéter de la taille des morceaux.
L'endroit d’où l’on embrasse le mieux l’ensemble des cataractes du Niagara est la pointe Victoria, sur le côté du Canada, à peu de distance en avant de l'hôtel Clifton (voir pl. IE, fig. a). De ce point je n’ai pas aperçu de changements sensibles à la chute la plus à gauche du spectateur, que l’on nomme cataracte américaine, et dont la largeur est 900 pieds et la hauteur 163 pieds anglais. Mais alors j'ai été très - frappé des changements arrivés à la grande chute, la plus à droite, et qui est connue sous les noms de cataracte canadienne ou cataracte en forime de fer à cheval (4orsce shoe fall), D'abord la forme de fer à cheval, qui était encore passablement régulière en 1850, s’est modifiée profondément, en s’enfonçant et en s’ébréchant fortement vers le milieu. La célèbre table de roches (table rock) que j'avais l'habitude de voir a presque entièrement disparu, une partie s'étant écroulée peu après ma dernière visite en 1850, et une autre en 1857; de sorte que cela ne forme plus un des points proéminents du panorama. De plus, la tour, connue sous le nom de Terrapine, est plus près du bord de la chute, et plusieurs des gros blocs qui se trouvaient en avant de cette tour et un peu à l’ouest ont disparu, emportés dans le gouffre. Enfin, quoique les eaux soient plus basses maintenant qu’à aucune autre époque de l’année, je m'aperçois du premier coup d'œil, et même c’est ce qui me frappe le plus, qu’à la chute canadienne l’eau abandonne et diminue de volume du côté de Table-Rock, tandis qu’elle zugmente à la tour Terrapine ; et en même temps il me semble apercevoir une légère diminution dans le volume des eaux qui se précipitent par la chute américaine. Cependant je dois dire que cette dernière observation n’est venue qu'après toutes les autres et que mon souvenir pourrait bien me tromper. Toutefois, je dois ajouter que le jour suivant en traversant le pont qui va à l'île à La Chèvre (Goat island), et qui est jeté sur les rapides au-des-
ge
sus de la chute americaine, il m'a aussi semblé que le volume de l’eau et les dimensions autrefois si majestueuses de ces rapides avaient diminué très-sensiblement.
Enfin, en visitant la tour Terrapine, j'ai vu que le volume de l’eau avait augmenté de plus d’un pied, et qu’un gros bloc de six à sept pieds de diamètre, que j'avais atteint autrefois assez facilement, et qui était précisément à la limite du gouffre, avait été précipité. J'avais trouvé sur ce bloc, au mois de septembre 1849, un corail qui doit être dans les collections que j'ai envoyées au Jardin des Plantes de Paris, et j'avais fait une marque profonde avec mon marteau et mon ciseau à l'endroit même d’où j'avais enlevé le fossile (1).
La cataracte canadienne a plus de 2000 pieds anglais de largeur et 150 pieds de hauteur. On a calculé approximativement que l’eau qui se précipitait aux cataractes du Niagara était de plus de 15 millions de pieds cubes par heure.
De mes observations, il me semble que l’on peut tirer les conclusions suivantes :
A. La chute américaine ne se retire que d’une manière extrémement lente, et on peut la dire presque stationnaire, en comparaison de la chute canadienne. L'eau qui s’y précipite n’est pas assez forte pour creuser un lit dans les roches, et l’on voit au pied de cette chute américaine les blocs qui tombent du sommet et forment déjà une espèce de contrescarpe entre i: pied de la chute et le fleuve.
B. Le volume de l’eau de la chute américaine va en diminuant, et ira de plus en plus en diminuant à mesure que la chute canadienne se retirera, et, lorsque cette dernière aura atteint les îles des Trois-Sœurs, c’est-à-dire dans huit ou dix siècles, il ne passera plus d'eau par la chute américaine ; l’île à la Chèvre se réunira alors à la terre ferme.
C. La chute canadienne se retire assez rapidement, sans toutefois que l’on puisse donner de règle annuelle dans sa progression rétrograde, parce que la solution du problème dépend de données
(4) Dans le volume IV de la Geology of New-York, par James Hall, il y a, à la page 402, un planche d'un relevé trigonométrique des chutes du Niagara, fait avec soin. Depuis que ce relevé a été fait, c'est-à-dire depuis 1842, la chute canadienne près de la tour Terrapine a rétrogradé d'au moins 142 pieds. Toute la première ligne de blocs qui sont dans le plan sur le bord de l'abime a été précipitée dans le gouffre avec les strates sur lesquelles elle se trouvait.
séance pu G6 mans 1865,
variables et qui ne peuvent être appréciées annuellement, Ainsi une année le mouvement rétrograde sera très-sensible, tandis qu'une autre anuée il sera inappréciable.
D. Le volume de l’eau de la chute canadienne augmente par suite de la diminution de celui de la chute américaine ; et de plus la masse de l’eau abandonne la rive canadienne pour se porter vers le milieu du fer à cheval et ainsi vers l’île à la Chèvre (1) ; d'où l'on peut conclure : 1° que le mouvement rétrograde de la chute canadienne ira en s’accélérant de plus en plus; 2° que la vallée de dénudation de la rivière Niagara va se rapprocher de
"île à la Chèvre et tournera là à l’est, en faisant un coude assez brusque et anguleux, comme au Whirlpool ; 3° et qu’enfin on aura à l'endroit même où se trouve la chute canadienne aujourd’hui un autre Whirlpool, avec les mêmes phénomènes d'étranglement de la vallée de dénudation au-dessous, et surtout au-des-
\C sus, et de tourbillon en forme de trombe au coude du fleuve,
Le fleuve Niagara se divise en trois parties complétement distinctes et des plus contrastantes (voir PI, IT, fig. a). Du lac Érié aux cataractes, le fleuve est large et coule à pleins bords, au milieu de vastes plaines. Il est parsemé de belles, nombreuses et grandes îles, et partout les plus gros bateaux à vapeur peuvent circuler sans difficulté.
Des cataractes à Lewiston, sur une étendue de 7 milles anglais, le fleuve se contracte, des murs gigantesques de 200 à 250 piedsde hauteur le resserrent et l’obligent de couler comme s’il traversait les portes d’un canal, avec une différence de niveau de 100 picds entre le pied des chutes et Lewiston. La largeur de cette vallée d’érosion, creusée entièrement par le fleuve, varie entre 800 ct 1200 pieds. Cette espèce de canal ou véritable cañon du fleuve atteint sa plus grande largeur vis-à-vis de l'hôtel de Clifion, et il va en se rétrécissant, en descendant vers le célèbre Pont suspendu où ilatteint son miximum qui est de 800 pieds de l’un à l’autre bord du précipice, Cette vallée d’érosion rappelle beaucoup un grand nombre de vallées d’érosions que l’on trouve dans les montagnes ET RP SEE
(4) Si l'on consulte le dessin publié par le père Hennepin en 1698, et qui est la plus ancienne figure des cataractes du Niagara que l'on connaisse, on voit qu'une énorme quantité d'eau se précipitait de Table-Rock, tandis qu'à présent l'eau qui y tombe est presque insignifiante. En se portant vers l'ile à la Chèvre, l’eau enlève continuellement les berges occidentales de cette île, entre la tour Terrapine et les îles des Trois-Sœurs, et l'on est obligé, pour diminuer et atténuer son action, d'établir contre la falaise plnsieurs barrages fixes.
mt.
mt.
Dr 4
du Jura, surtout en suivant les rivières du Doubs, de la Loue, du Lizon, de l’Ain, de la Valserine et la perte du Rhône, à l’exception toutefois, qu’il y a beaucoup plus d’eau dans le fleuve Niagara, ce grand déversoir de plusieurs véritables mers d’eau douce.
Des cataractes à Lewiston, le fleuve coule en tourbillonnant et en bouillonnant continuellement, ce qui en rend la navigation impossible, excepté sur un espace d’un inille, vers le pied des chutes, où des bateaux traversent, et où un petit bateau à vapeur (Maid of the Mist), construit sur place, a fait jadis des excursions de plaisir. Cette très-grande agitation des eaux rend les sondages impossibles, et l’on n'a pu encore arriver à aucun chiffre même approximatif sur ce sujet. Les sections géologiques des cataractes qui ont été publiées indiquent toutes que l'eau ne va pas plus bas que les grès de Medina, c'est-à-dire une trentaine de pieds au-dessous de la surface aux pieds des chutes ; mais cette supposition paraît-être contraire à tous les effets dynamiques d'une aussi grande masse d’eau en mouvement, et de plus elle est contraire à toutes les croyances des bateliers et des habitants des environs, Pour moi, je suis arrivé à la conviction que cette vallée d’érosion est creusée plus bas que le niveau de l’eau du lac Ontario, ainsi que l’indiquent des bouillonnements de l’eau de Lewiston au fort Niagara, et même à quelque distance dans le lac, et que le fleuve non-seulement détruit et enlève tout le groupe des roches du Niagara, mais encore le groupe de Clinton, les grès de Médina, et qu'il atteint même les schistes de Lorraine du terrain Champlain, et que ce sont ces schistes qui forment le fond de la vallée d’érosion.
La troisième partie de la rivière Niagara s'étend de Lewiston au lac Ontario, sur une étendue de 7 milles, avec une différence de niveau de 4 pieds seulement. La rivière ici est navigable ; elle ne coule pas à pleins bords cependant, cv11re dans la première partie de son parcours, car elle est un peu resserrée entre des collines qui la dominent de 20 à 80 pieds, et en même temps il y a des bouillonnements et des contre-courants, qui font ressembler cette troisième portion de la rivière à la seconde, plus qu’à la partie qui s'étend du lac Erié aux cataractes,
Lorsque les cataractes du Tonnerre des eaux (traduction du mot iroquois Viagara) étaient dans le voisinage du monument de Brook, c'est-à-dire sur les bords mêmes du plateau qui est placé là comme une espèce d’escalier de géant pour passer de l'immense baignoire ou bassin du lac Ontario au non moins gigantesque bassin du lac Érié,‘le fleuve, au lieu d’être encaissé, s’étendait au
295 s£ance pu 6 mans 1865.
contraire sur des surfaces considérables, qui en certains endroits, comme par exemple à l’île à la Chèvre et au Whirlpool, devaient former de vastes nappes d’eau ressemblant à de véritables petits lacs. On a les preuves de cette extension du fleuve dans plusieurs localités, et notamment à l’île à la Chèvre, dont la bonne moitié est recouverte d’un terrain alluvial moderne, contenant toutes les coquilles qui vivent actuellement dans le fleuve et sur ses burds. Cette alluvion moderne repose sur le drift quaternaire, et elle atteint une puissance d’au moins 25 pieds anglais.
Lastratigraphiedes chutes du Niagara est des plus simples et trèsfacile à étudier. Les couches qui appartiennent toutes au silurien proprement dit, au silurien supérieur de plusieurs géologues, sont presque horizontales ; elles inclinent légèrement au sud sur un angle de trois ou quatre degrés. En quelques endroits elles sont horizontales, et même sur le côté canadien du fleuve on les voit quelquefois plonger légèrement vers le nord. A l'île à Ja Chèvre et aux cataractes, les strates sont horizontales; et, si on les coupe perpendiculairement en suivant le fil de l’eau du milieu du fleuve, là où le fer à cheval de Ja chute canadienne atteint un maximum de courbure, et où l’eau qui se précipite atteint sa plus grande épaisseur, que l’on croit être de 25 à 30 pieds, d’après des mesures qui ne peuvent être qu’approximatives, on obtient la section géologique figurée PI. 11, fig. b, et que je vais décrire. Tous les géologues qui ont étudié les sections publiées sur le Niagara seront frappés de voir que la coupe que je présente a ses couches horizontales, au lieu d’être inclinées vers le sud avec une pente très-accentuée, et qui donne aux sections de MM. Hall et Lyell l'aspect d'un écaillement. Je ne crains pas de dire que ma coupe géologique se rapproche beaucoup plus de ceque l’on voit là sur les lieux mêmes, et qu’elle est plus près de la vérité.
En commençant par la base, on a la succession suivante. Les schistes de Lorraine (autrefois improprement appelés groupe de la rivière Hudson) qui terminent le terrain Champlain (division Champlain d'Emmons) ne se voient pas sur les bords du fleuve Niagara à son embouchure dans le lac Ontario. Mais des sondages exécutés par des officiers, des ingénieurs topographes, pour le relevé des grands lacs et qui m'ont été communiqués, ont amené attachés à la sonde des schistes qui doivent appartenir au groupe de Lorraine. Ces sondages ont eu lieu entre Lewiston et le fort Niagara. Les dislocations et soulèvements qui ont mis fin aux dépôts qui se
ormaient dans le bassin actuellement occupé par le lac Champlain utla rivière Richelieu ont amené, dans le voisinage de ces soulè-
ee ee nn tm
vements, des discordances de stratification avec les dépôts du terrain Ontario qui ont suivi. Mais dans es localités éloignées des dislocations, comine la région de la rivière Niagara, les mouvements brusques et considérables qui ont eu lieu, par suite du changement de niveau et du déplacement d’une grande partie de la mer, ont amené seulement des ravinements ou ondulations, et c'est ce phénomène que j'ai indiqué dans la coupe. Le terrain Champlain comprend toutes les strates, qui en Amérique renferment ce que M. Barrande a nommé en Bohême la faune seconde.
Par dessus les schistes de Lorraine commence la série du terrain Ontario d’'Emmons, dont les strates renferment les faunes troisièmes de M. Barrande, Ce terrain constitue entièrement le plateau qui borde la partie méridionale du lac Ontario, et le fleuve Niagara coule dessus sur tout son parcours.
La première formation du terrain Ontario est une puissante série de couches de grès, que l’on nomme grès de Médina. Il y a bien dans les classifications des strates de l’état de New-York, employées et propagées par plusieurs géologues, une autre formation que l’on nomme conglomérat d'Onéida, et que l’on place au-dessous du grès de Médina ; mais cette formation fait double emploi dans la classification, ainsi que l’a découvert le colonel Jewett, directeur du Musée géologique d’Albany. Ces deux formations ne se trouvent jamais ensemble, et les conglomérats passent au grès à mesure que l’on s'éloigne des centres de soulèvements du terrain Champlain. Les grès de Médina ont à peu près 300 pieds d’épaisseur ; ils sont rouges avec des taches vertes et ont beaucoup de rapports lithologiques avec les grès bigarrés du trias de l’Europe centrale, Quelques petites assises de ces grès sont grises, dures, et passent à de véritables quarzites; mais en général ils sont assez tendres et facilement désagrégés par l’eau et les agents atmosphériques. On peut surtout les observer entre Lewiston, Queenston et le premier pont suspendu, au Whirlpool, vers le second pont suspendu, là où était autrefois l’embarcadère du bateau à vapeur « the Maid of the Mist » ; et enfin on les voit disparaître presque vis-à-vis de l'hôtel de Clifton. Les fossiles sont rares; cependant j'ai recueilli près du premier pont : Arthrophycus Harlani, Conrad, Lingula cuneata, Conrad, Modiolopsis orthonota, Conrad, Pleurotomaria pervetusta, Hall, Orthoceras, et de très-belles « Ripple-marks ».
Par dessus on à une trentaine de pieds de marnes schisteuses vertes et de calcaires grisâtres, durs, assez fossilifères, qui appartiennent au groupe de Clinton, Ce système de strates sert de base à un massif important de marnes, que l’on nomme marnes äu
997 SÉANCE bu 6 mans 1865,
Niagara, marnes qui renferment à différents niveaux des plaquettes ou petites couches calcaires. En réalité, les strates de Clinton, au lieu d’être une formation indépendante, ne sont qu'une subdivision de ce massif, Les fossiles, assez communs, sont rarement bien conservés dans les calcaires de Clinton, J’ai recueilli dans différentes localités, entre l'hôtel Ciifton et le bord du plateau près de Lewiston, les espèces suivantes : Chonctes lycoperdon, Mall, Helopora fragilis, Hall, tige d’une crinoïde, Leptæna profunda, Mall, Leptæna depressa, Sow., Spirifer radiatus, Sow., Atrypa reticularis, Linn., Orthoceras.
La formation des imarnes du Niagara atteint une épaisseur de 81 pieds anglais; elle est composée principalement d’une argile sub-schisteuse bleu-grisâtre, quelquefois jaunâtre, avec intercalation de plaquettes calcaires, de un à trois pouces d'épaisseur, et qui sont pétries de fossiles appartenant aux familles des coraux et des brachiopodes. Ces marnes sont friables et très-facilement attaquées par les agents atmosphériques, et ce sont elles qui laissent en surplomb les strates calcaires qui forment le bord des cataractes. Les éboulis et la végétation cachent la plus grande partie de cette formation le long du fleuve Niagara; aussi y trouve-t-on rarement des fossiles, quoiqu’elle soit très-fossilifère. Cependant jy ai recueilli la plupart des fossiles caractéristiques, tels que : 4strocerium constrictum, Hall, Callopora nummiformis, Hall, Orthis elegantula, Dalin., Leptæna transversalis, Dalm., Leptæna depressa, Dalm., Spirifer sulcatus, His., Spirifer niagarensis, Conr., Atrypa reticularis, Linn., et des fragments de Calymene Blumenbachii, var. riagarensis, Hall.
C'est à Lockport, à droite et à gauche des portes du canal, qu'il faut aller pour recueillir et étudier à fond les marnes du Niagara.
Aux marnes succèdent les calcaires du Niagara, formant des assises puissantes qui couronnent la plus grande partie du plateau. Ces calcaires ont une épaisseur de 150 à 160 pieds.
Ils sont stratifiés par assises puissantes, variant d’un à quatre pieds d'épaisseur, avec quelques intercalations, vers la base du groupe, de quelques minces assises de schistes marneux grisâtres. Ils forment le bord même des cataractes et tous les rapides audessus, et ils s'étendent même deux mille plus au sud jusque vers Tonawanda, où ils sont remplacés par les marnes bleues verdâtres du groupe salé d’Onondaga.
Les calcaires du Niagara sont gris- blanchâtre, quelquefois d’un bleu pâle et rougeâtre, durs, à cassure esquilleuse, et ils renferment souvent de nombreux débris de fossiles, surtout des
cs
s 4 tiges de crinoïdes, et alors ils peuvent être polis et donnent un 2 | beau marbre, À Lockport les fossiles sont assez communs; mais a à Niagara même on en trouve rarement. Cependant j'ai trouvé, a en 1848, une localité de l’île à la Chèvre très-riche en Favosites h, Hisingeri, corail qui remplit complétement deux ou trois assises, je, vis-à-vis des îles des Trois Sœurs, sur le bord de l’eau même, côté ie occidental de l'île, Je signale ce gisement de fossile à Niagara à. . méme avec d'autant plus de plaisir que les géologues qui vont visiter les chutes trouveront toujours là un fossile à rapporter de pour leur collection, et que, jusqu’à cette découverte, on avait ile toujours dit qu'il n’y avait pas de fossiles à recueillir aux cataractes Fu du Niagara, et En suivant le chemin qui fait le tour de l’île à la Chèvre, soit ét que l’on rencontre l'ile ou que l'on descende vers les chutes, en ti arrivant vis-à-vis des îles des Trois Sœurs, sur le côté occidental sn de l'ile à la Chèvre, il y a une jolie petite chute d’eau avec un os bassin entre la première des îles des Trois Sœurs et l'ile à la tte Chèvre; eh bien! c’est là que se trouve le gisement des Favosites sut Hisingeri, dans des calcaires gris sableux un peu magnésiens, Si Le je prends tant de soin pour indiquer cette localité, c’est que as ve M. James Hall, dans son second volume de la Palæontology of it. New-York, page 125, donne une fausse indication en rapportant sa, le gisement au côté oriental de l’île, C’est sur des échantillons que pa je lui ai donnés en 4849 que M. Hall a indiqué ce gisement; bé. seulement il n'aura pas bien compris les explications que je lui avais données sur la localité précise. Jules Haïme, qui a déterminé ïl mes échantillons comme appartenant au Favosites Hisingeri (Poly- Lx. picrs fossiles des terr. paléoz., p. 240), en 1851, a la priorité sur des James Hall qui, en 1852, a décrit ce fossile sous le nom de Favo- FES sites niagarensis, La constitution géognostique et lithologique du plateau du Ltre Niagara indique clairement que plus les chutes vont en s'éloidu gnant de leur point de départ et en se rapprochant du lac Erié, Fo . plus ces chutes deviennent élevées. 11 est probable qu’au coma mencement, près de Lewiston, il y avait plusieurs chutes se succé- Fe dant les unes aux autres, avec de grands rapides, comme cela a ee lieu à Rochester, Puis la grande masse d’eau en se précipitant a successivement miné toutes les assises calcaires qui se sont ois effondrées, et l'on n’a plus eu qu'une seule chute depuis Île ils Whirlpool.
de L’épaisseur des couches calcaires allant en augmentant à mesuw.
que les chutes se retirent, le bord de lahime devient de plus en
299 séance Du 6 mans 1865.
plus inassif, et par conséquent plus difficile à soutenir par les assises friables et si peu fortes des marnes qui forment la base. D'ailleurs, dans cette chute, l’eau est chassée avec une force considérable contre les parois des roches, et il se produit sous la chute des courants d’air très-violents qui frappent les roches et aident à leur désagrégation. L’eau tourbillonne en s’enchevétrant de mille manières, et l'usure des strates, sur tout le pourtour de cette espèce de pilon de géants où tout vient se briser et disparaître, doit être de plus en plus forte à mesure que l’on se rapproche du niveau du lac Erié.
——— Les chutes du Niagara présentent le phénomène contraire des
chutes de l'Ohio à Louisville, Dans cette dernière localité la base des chutes est formée d’un calcaire très-dur et le sommet d’argiles noires (Ülack slates); ainsi, à Louisville, on s'aperçoit que les chutes de l'Ohio en rétrogradant deviennent de moins en moins élevées et se changent en véritables rapides, etavant peu d'années il n’y aura même plus que des rapides. Cette manière d’envisager l'avenir des cataractes du Niagara et de l'Ohio est diamétralement opposée à celle qui a été promulguée et propagée par Charles Lyell; ce n’est qu'après avoir longtemps observé ces deux localités, et à de grands intervalles les uns des autres, que je suis arrivé à me convaincre que j'étais dans le vrai; et cela d’autant plus, que l'opinion générale, je dirai presque unanime des habitants des environs de Niagara et de Louisville, concorde parfaitement avec ces vues.
Dh Si géognostiquement on peut essayer de décrire le Niagara, il
n'en est pas de même au point de vue physique ou artistique; toute description pittoresque ou même poétique, toute peinture ou dessin sont bien pâles à côté de la réalité ; car ici Le réalise dépasse tout. IL faut voir le Niagara : 1° l'été à midi avec son arc-en-ciel et son panache de fumée de vapeurs d’eau ; 2° la nuit, avec son arc-en-ciel de lune, avec une aurore boréale arrivant jusqu’au zénith, et avec une pluie d'étoiles filantes; 3° l’automnne avec les feuilles aux milles couleurs des arbres si variés de la flore forestière américaine; 4° l'hiver avec les glaces suspendues tout autour, comme d'immenses guirlandes de cristaux entrelacées autour de la ceinture du vieux Tonnerre des eaux ; enfin 5° il faut surtout visiter le Niagara au printemps, à la débâcle des glaces ; alors, et seulement alors, on a une idée de la force de dénudation de ce grand déversoir des lacs Supérieur, Michigan, Huron, Saint-Clair et Érié.
Nota. -— A ya cependant une force qui peut déjouer tous Les
caluuls de rétrogradation des cataractes du Niagara et les amener à une stagnation presque absolue : c'est la prodigieuse activité industrielle des Américains. Déjà un joli filet d’eau formant nc véritable rivière a été détourné sur la rive américaine pour faire rouler des usines; et cette rivière vient se jeter plus bas que les chutes. Une trentaine ou une quarantaine de saignées comme celle-là, faites des deux côtés canadien et américain, et le Niagara ne sera plus qu'un modeste ruisseau comme le Rhin à Schaflouse, la chute du Bois de Boulogne, ou les cascades de Tivoli. Le Tonnerre des Eaux ne sera plus alors qu’un roulement de tambours. L'industrie aura désarmé Jupiter tonnant. Avec l’énergie des jeunes peuples du Nouveau-Monde il n’y a rien d’impossible, et c'est pour eux surtout que ce mot a été rayé du dictionnaire, 7
oo
Paris, — Imprimerie de E. MARTINET, rue Mignon, 2,
EXTRAIT DU BULLETIN DE LA SOCIÈTÉ GÉOLOGIQUE DE FRANCE, 2° série, t. XXIT, p. 529, séance du 19 juin 1865.
y Addition a la note de M. Jules Marcou : Le Niagara quinze ans après (séance du 6 mars dernier, p. 290 et suiv.).
La description des cataractes du Niagara exige, pour être bien comprise, une vue générale des deux chutes prise depuis la Pointe Victoria, à côté de l'hôtel Clifton, qui avait été oubliée et que nous dounons à présent (voy. PE. 11) avec le nom des principaux points de repères,
, Ile à la Chevre, Tour Terrapine,
Chute américaine, Chute canadienne.
Vue de toutes les cataractes, depuis la Pointe Victoria
SES Een ne à re On © 2° + me ere ce end 2ee
Paris. = Emprimerie de E, MARTINET, vue Mignon, à,
mme
se
L ge re"
2er LAN M Pages 277 et 290
AP
s” 7 | Fort Ménsasauca Le r agTra y | ni]
F D XIAGANN * f CARTE 7 | DU FLEUVE NIAGARA 4 | | entre les lacs Eric
et Ontario Quecnston / (Lewiagon
Va { js À LD
tdi, Note de M. Marcou
AS phnsss C4 NX
Font .