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Celastre grimpant. — Celastrimis scandens, Linnée

Noms vulgaires : Bois grimpant. Bourreau d'arbre. Arbre à jeûner.

Qu'on me permette de parler de l'utilité de quelques-uns de ces bois, car beaucoup d'entre eux peuvent ne pas être appréciés à leur juste valeur, à l'étranger surtout. A tout seigneur tout honneur : commençons par notre arbre national, celui dont la feuille est sur nos drapeaux canadiens-français, et sur nos poitrines, le jour de la Saint- Jean-Baptiste. L'ÉRABLE est l'arbre de haute futaie qui nous offre le plus d'utihté quotidienne. C'est le meilleur de tous les bois blancs. Il est sec, sonore et brillant. Il n'est pas même sujet à se tourmenter ni à se fendre. Avec ces qualités il est aisé de voir qu'on peut très, bien l'employer dans l'ébénisterie. Aussi fait-il de très-beaux meubles ;. l'érable piqué surtout fait de très-beaux placages. J'ai vu chez M. Bélanger, ébéniste, à Montréal, une garniture de salon très riche faite en érable piqué. L'église du Gésu, à Montréal, possède plusieurs autels, plaqués de ce bois qui sont d'un très bel effet. Aussi ce bois est recherché des luthiers, des ébénistes, des menuisiers, des tourneurs et autres. Comme bois de chauffage l'érable est incomparable, surtout celui qui croît sur des terrains rocheux, pourvu qu'il soit bûché hors la saison de la sève. Son prix est parfois très élevé et on l'a vu, à Montréal, monter jusqu'à quinze piastres la corde. La cendre en est très riche en potasse. Aussi était-elle, dans le temps où la potasse se vendait bien, une grande ressource pour le colon qui ramassait la cendre de sonbois consumé et l'expédiait, réduite en alcaH, à la ville. Dans ce temps, — je parle de trente ans, — on voyait presque toujours le colon monter sur ses lots, avec une chaudière à potasse. Et tout le long de la route, depuis les paroisses les plus éloignées du Nord jusqu'à la ville, on rencontrait des habitants qui descendaient avec un quart, quelquefois deux. Ils ne se rendaient pas tous à Montréal, qui était leur marché naturel pour ce produit, car ils le vendaient quelquefois aux mar-^ chands des villages intermédiaires qui en faisaient le trafic. Quelquefois même on le laissait pour une dette contractée à l'avance pour des vivres. L'érable renferme plus de 25 pour cent de potasse.

Le sucre que l'on fait avec la sève de l'érable est d'une finesse exquise. Dans les cantons du Nord on exploite peu cette industrie et lessucreries y sont sur un très mauvais pied. On agit différemment dans les cantons de l'Est où chaque cultivateur a sa sucrerie avec des ap-

pareils puissants d'évaporation. L'ami Thibault, le célèbre Thibault, possède sur sa ferme de Sutton une sucrerie où il fait du sirop à s'en lécher le pouce et l'index.

Le Chêne est grand. Il est d'une haute utilité en Europe et en Amérique. Pour les savants, disons qu'il était en grande vénération chez les anciens Grecs qui prétendaient que cet arbre rendait des oracles. Nos ancêtres, les Gaulois, n'avaient pas moins de respect pour lui. Les Druides allaient, une fois par an, avec les plus grandes cérémonies, couper avec une serpe d'or le gui du chêne. Chez les modernes, ses feuilles tressées forment la couronne civique donnée au citoyen vertueux, comme symbole de la liberté et comme expression de la reconnaissance publique.

Le bois du chêne blanc, que l'abbé Provancher appelle Qiiesciis alba^ et qui porte le gland doux, est dur, élastique, très pesant, très résistant. L'arbre a une hauteur de 60 à 80 p. sur un diamètre de 3 à 4 p. On l'emploie dans les bâtisses pour faire les charpentes, les portes, les fenêtres, les boiseries, etc. Il sert pour la construction des navires et la menuiserie. On en fait des douves et des cercles de tonneaux. Les menuisiers en fabriquent des meubles, les charrons des jantes, des raies pour les roues de voiture. Les sculpteurs l'emploient pour la décoration des monuments.

Le chêne rouge, que l'abbé Provancher appelle Q. rubra, est un arbre de 60 à 70 p. avec un diamètre de 3 à 4 p. à écorce crevassée et il produit des glands amers. Son bois est d'un grain grossier, poreux, roussâtre, inférieur à celui du chêne blanc, mais fournissant un excellent combustible.

Le gland rôti sert à faire un café bon aux personnes rachitiques et faibles. Légèrement torréfié, le gland est bon contre la dyssenterie et la coqueluche. Le gland râpé est bon contre la colique venteuse Les glands engraissent rapidement les cochons dont la chair acquiert, avec cet engrais, un fumet de sanglier.

L'écorce des chênes fait du tan utile dans la fabribation des cuirs. Lorsque cette écorce a servie on la fait sécher et on l'emploie comme combustible. Les jardiniers emploient l'écorce qui a servi aux tanneurs pour faire leurs couches.

Le Hêtre dont le fruit à trois angles, d'un brun luisant, s'appelle faine, est un arbre de 50 à 60 p., à écorce grisâtre, presque sans crevasses ni gerçures.

Le bois du hêtre est sujet à se fendre et à se tourmenter, éprouvant par la dessication un retrait considérable, cependant d'un grain serré qui le fait rechercher pour les montures des outils de menuisiers. Il convient au chauffage, même vert, moins cependant que Térable et le bouleau. Le charbon qu'on en tire est estimé. Quoique propre à la

charpente et à la menuiserie, il est sujet aux vers, sujet à se fendre et à se rompre. On s'en sert dans la marine pour les pièces de bois qui doivent être continuellement submergées, car il se conserve bien dans l'eau. On en fait, en outre, des bordures de tamis et de cribles, des caisses de tambours, des jougs de bœufs, des pelles, des battoirs, des rouleaux, des jantes de roues, des socs de charrue, des bois de fusils communs, des sabots, des manches de couteaux.

Son écorce peut être employée pour le tannage des peaux. La volaille et les animaux frugivores en général aiment beaucoup les faines ; les cochons surtout en sont friands, et ils engraissent rapidement sous l'influence de cet aliment ; mais la chair et le lard de ces animaux sont alors moins bons que lorsqu'ils se sont nourris de glands ou de grains. L'amande de la faine est agréable à manger, mais devient un poison prise avec trop d'abondance. On en retire une huile excellente qu'on peut employer dans les cuisines pour la préparation de certains mets ; elle est aussi très bonne à brûler. On peut utiliser les feuilles des hêtres en les donnant aux moutons qui les mangent avec plaisir, même lorsqu'elles sont sèches.

Le Tilleul ou bois blanc est un bel arbre qui orne bien les parcs. A l'aide de la taille on peut lui faire former des allées voûtées^ des amphithéâtres, des galeries, etc. Il se prête facilement à tous les caprices que les ciseaux du jardinier lui imposent. Il parvient à une grosseur prodigieuse. On a vu des tilleuls de 30 pieds de tour. Le bois du tilleul est blanc, plein et léger, mais liant et facile à travailler. Il est excellent pour la sculpture et pour le tour. On en fait des touches de pianos, des vases, des sabots, des pelles, des fonds et des panneaux de voitures.

Son écorce interne est très forte ; on en fabrique des cordes, des lignes qui pourrissent difficilement.

On dit que le miel que les abeilles butinent sur les fleurs du tilleul est toujours d'une qualité supérieure.

Comme combustible il est peu estimé. Son charbon peut servir à la fabrication de la poudre à canon.

Les feuilles peuvent être utilisées comme fourrage, même quand elles sont sèches.

La sève du tilleul contient du sucre. On fait avec ses fruits et quelques-unes de ses feuilles broyés ensemble, une espèce de bon chocolat, mais qui se détériore vite.

Les fleurs employées en médecine agissent principalement sur le système nerveux. On les administre en infusion.

L'orme est un des plus grands arbres de nos forêts. Son bois est plein, ferme, souvent rustique, difficile à travailler et sujet à se tourmenter. C'est pourquoi on s'en sert peu pour la charpente. Les loupes

fournissent aux ébénistes des lames de placage, sillonnées de veines nombreuses. On fabrique encore avec l'orme des charrues, des herses, des jarrets de roues, des essieux. Comme son bois se conserve bien dans la terre et sous l'eau, on en fait des tuyaux et des corps de pompe.

Les feuilles de cet arbre servent à nourrir les bestiaux .et conviennent même aux cochons lorsqu'on les fait bouillir. Son écorce est astringente et peut être employée au tannage des cuirs. Avec les couches intérieures de son écorce on fabrique des liens et des cordes grossières.

L'écorce et les feuilles de l'orme rouge macérées dans l'eau produisent un mucilage qu'on emploie contre le rhume et la toux, ou comme émollient maturatif à la place de la guimauve. La poudre d'orme fait d'excellents cataplasmes pour combattre les enflammations.

Les Américains ont choisi l'orme pour l'arbre symbolique de leur liberté.

Les fleurs de l'orme sont antispasmodiques, diaphorétiques.

L'amande du fruit pulvérisée et prise comme du tabac, arrête le saignement de nez.

L'Aulne a la propriété de se conserver dans l'eau : on en fait des tuyaux pour conduire les eaux. Comme il a la texture fine et serrée, il se travaille bien. Il est d'une belle couleur, et peut être employé pour des meubles, des ouvrages de menuiserie et de tour.

L'écorce est astringente et fébrifuge et sert à la teinture des cuirs, etc. La racine de l'arbre est employée en médecine contre l'asthme et contre les rhumes anciens. Elle facilite la digestion des estomacs paresseux. On trouve dans les pharmacies un vin d'année qui convient aux personnes faibles. Les vétérinaires administrent l'aunée aux animaux domestiques pour leur donner de l'appétit et de la force. Les feuilles appliquées fraîches sont un excellent tonique pour les tumeurs.

Le Frêne est un grand arbre dont le tronc est fort droit. Son bois est ferme et liant. Il est d'abord tendre, flexible et facile à travailler; mais avec le temps, il devient raide et fort dur. On l'emploie rarement pour les ouvrages de charpente : il convient au charronnage ; on en fait des échelles légères, des bâtons tournés, des manches d'outil, des chaises, des cercles et autres ouvrages qui demandent de la légèreté et de la fermeté. L'écorce est tonique et astringente. On emploie ses loupes pour le placage des meubles de prix. Ses feuilles conviennent aux moutons, aux chèvres et aux bœufs. Son écorce et ses feuilles servent à teindre"ales laines en bleu. C'est surtout sur cet arbre, qui a le privilège d'attirer les insectes, que l'on récolte les cantharides.

Le Charme vient rarement d'une bonne grosseur. Son tronc est court, mal proportionné. Son bois, qui est blanc, est très dur et compact. Comme il est liant, il est fort bon pour le charronnage et les

ouvrages du tour. Il prend bien le poli, et on le recherche pour faire les manches d'outils^ les vis de pressoir, les maillets, les roues de moulin, les leviers. C'est un bois de chauffage excellent. Sous le nom de charmille il est un ornement pour les jardins, car il est susceptible de toutes les formes.

Le Pin dont il se fait un immense commerce au pays, est le plus haut de nos forêts. C'est un arbre résineux garni de branches rangées par étages autour du tronc. A mesure que cet arbre croît, les branches les plus basses sèchent, tombent et laissent à leur place des nœuds. Cette espèce d'arbre croît beaucoup plus vite que le chêne ; à 60 ans, il est parvenu à son dernier degré de développement, tandis qu'il faut cent cinquante ans pour le chêne. Il peut fournir de la résine depuis l'âge de 25 ans ; cet arbre peut encore fournir du bois de charpente d'une excellente qualité, parcequ'on prétend que l'extraction du suc résineux n'altère pas sa qualité, lorsqu'on a soin de ménager l'arbre. On fait avec le pin des mâts, le bordages des vaisseaux, des madriers, des planches pour la menuiserie, des tuyaux pour conduire les eaux. Le pin se conserve éternellement. Les baies et les bourgeons du pin sont excitants, antiscorbutiques, diurétiques, diaphorétiques. La térébenthine est le suc résineux qui découle des pins et des sapins. On retire de la racine* du pin rouge, par la combustion à l'étouffée, une résine très estimée pour le goudronnage des vaisseaux.

Le Cèdre est un des bois les meilleurs, les plus beaux et les plus durables qu'on puisse employer, tant pour la charpente que pour la menuiserie. Il est rougeâtre, veiné et odoriférant, se travaille très bien. Les Anciens l'employaient pour la charpente de leurs temples et pour les lambris et plafonds dont ils étaient décorés. Au Canada, on s'en sert pour les poutres, les lambourdes, les piquets et les perches de clôture et le bardeau. Ses feuilles broyées avec du saindoux forment un. excellent onguent pour les rhumatismes.

Le Sapin est un des plus beaux arbres résineux qui croissent ordinairement sur les hautes montagnes et dans les savanes. Son tronc est fort droit et très élevé, revêtu d'une écorce unie, blanchâtre et comme cendrée ; il se termine par la pousse de la dernière sève, parcequ'à chaque pousse il s'élève d'une branche verticale ; il en parait en même temps trois ou quatre qui s'étendent presqu'horizontalement, en sorte qu'il est garni de branches tout autour, disposées par étages et formant ensemble une pyramide assez régulière.

La texture de son bois n'est pas uniforme ; les cônes concentriques dont il est formé, sont séparés par des parties plus tendres et spongeuses : en sorte que chaque cône concentrique porte son aubier. lî résulte de cette organisation, que ce bois, étant équarri, ou débité en planches, présente des veines longitudinales, formées par les parties

dures qui sont plus coloriées. Ces veines sont d'autant plus larges que les cônes sont coupés plus près de la circonférence. Ce bois, qui est léger, tendre et facile à travailler, est également propre aux ouvrages de charpente et de menuiserie ; on en fait encore usage pour la construction des bateaux, et de toutes sortes de bâtiments de mer.

On s'en sert pour en faire des tuyaux d'aqueduc. On fait avec son écorce de la pulpe à papier. On le débite aussi en poutres, solives, chevrons, madriers et planches.

Le sapin rend de grands services en médecine. Le bois, les bourgeons sont excitants, antiscprbutiques, diurétiques et diaphorétiques. La gomme est détersive et purgative.

Le Noyer est un grand et bel arbre dont les branches s'étendent beaucoup. Son bois est plein, liant, ondulé, moyennement dur et facile à travailler. Il passe pour un des plus beaux et des meilleurs bois de l'Europe. On n'en fait pas usage en charpente parce qu'il est sujet à plier sous le fardeau, mais on remploie beaucoup dans la menuiserie et la meublerie. Les menuisiers l'emploient pour les lambris et pour les meubles. Les jeunes noix servent à faire des confitures laxatives. Les différentes parties du noyer sont toniques, sudorifiques et détersives.

Le Cerisier-merisier que tout le monde connaît par son petit fruit rouge, et le merisier à gros fruits noirs appelés cerises (P automne, sont deux variétés qui fournissent un beau bois. Il a une belle couleur rouge ; son tissu est fin et serré ; il est susceptible de prendre un beau poli. Quoiqu'il ne soit pas très dur, il est bien veiné \ en outre, il offre des ondulations d'un très joli effet. Aussi est-il recherché pour les travaux de menuiserie et d'ébénisterie. En faisant tremper le bois de merisier pendant un certain temps dans l'eau de chaux, on rend sa couleur plus foncée, et il prend alors une certaine ressemblance avec l'acajou. Il sert à fabriquer des chaises, des fauteuils et d'autres meubles. Son bois est très bon pour brûler. Il donne beaucoup de chaleur et de flamme, surtout quand il est vert.

On fait avec le fruit non seulement un aliment rafraîchissant, très agréable, mais on en fait des confitures, des tartes, etc. On les fait sécher au four pour les conserver ; on en met à l'eau de vie. Les cerises servent aussi à préparer une espèce de vin ; pour cela, les queues ôtées, on broie le fruit avec un pilon dans un vase défoncé ; on remue de temp? en temps pour activer la fermentation, et après cinq à six jours de cave, on tire le vin qui est alors fort agréable à boire et on peut le consommer de suite ou le conserver.

Le Bouleau est une espèce de bois qui rend de grands services. Le bouleau à papier devient très gros. Son écorce sert à faire des canots d'une telle légèreté qu'ils peuvent porter la charge de moyens bateaux ;

un homme suffit pour les enlever sur ses épaules ; on en fabrique aussi des vases, des étuis, etc., qu'on orne de broderies, et des cassots qui servent à l'exploitation du sucre d'érable. Son bois fournit un excellent combustible. On l'emploie aussi dans l'ébénisterie avec avantage. On en fait des rouleaux pour le fil.

Le bouleau est un des bois les plus utiles. Il est recherché des boulangers parcequ'il donne beaucoup de flamme et chauffe également le four. Il sert à faire des perches, des sabots. On en fait des vases. On peut manger l'écorce du bouleau quand elle est en sève. Cette écorce sert à faire du papier, des sandales, et produit une couleur qui donne à la toile un roux jaunâtre, à la laine une teinte d'un assez beau jaune. On en retire aussi une huile employée en Russie et qui donne aux cuirs provenant de ce pays leur odeur particulière et une partie de leurs quaHtés. Son écorce est fébrifuge. Les jeunes branches du bouleau servent à faire des balais, et leurs feuilles sont excellentes pour les animaux, surtout les moutons. On hache ces feuilles et on les mélange avec d'autres aliments pour nourrir les oies et les canards.

Le charbon du bouleau est estimé pour la fabrication de la poudre.

Le merisier rouge, qui est une espèce de bouleau, devient très gros. Son bois est à grains très fins et très serrés, susceptible de prendre un beau poli. Aussi est-il très employé dans l'ébénisterie, la menuiserie, la meublerie, etc. La sève est dépurative.

" Le merisier, dit l'abbé Provancher, est très abondant en sève ; des individus de forte taille peuvent en donner au printemps jusqu'à dix gallons et même davantage dans une seule journée. Cette sève, qui est acide et d'une saveur assez agréable, passe pour être vulnéraire, détersive, bonne contre le scorbut, la pierre, la jaunisse, pour enlever les taches qui affectent le derme du visage. En Suède on en fabrique une boisson qui est très estimée. De toutes les substances végétales cette sève est la plus propre à imiter le vin de Champagne ; on en retire aussi du vinaigre par la fermentation, et du sucre par l'évaporation."

L'Épinette noire est un bois léger, fort et élastique, très employé dans les constructions. Les planches d'épinette sont considérées les meilleures pour les barouches. C'est avec les jeunes pousses de cette espèce que l'on fabrique \d. petite bière d'épinette.

L'épinette rouge ou melèse est un bois pesant, fort et durable, très estimé dans les constructions navales, surtout pour les courbes. C'est un bon bois de chauffage. Il est estimé pour les constructions souterraines. Il produit une gomme dont les effets sont excellents. Le sirop de gomme des sœurs de la Providence en est composé.

L'épinette blanche est beaucoup plus commune au Nord. Son bois quoique moins fort est cependant d'un teint plus clair et moins sujet à

se fendiller et à se tordre, aussi l'emploie-t-on de préférence dans la menuiserie.

La Pruche, qui parvient à une hauteur considérable, est un bois mou, élastique, pesant, d'une contexture grossière et lâche, de peu de valeur comme bois de commerce ; cependant il a la propriété de résister longremps sans se détériorer lorsqu'il est sous le sol. On en fabrique des traverses pour les chemins de fer, des lattes, etc. Son écorce est presque exclusivement employée dans ce pays pour le tannage des cuirs. Aussi est-elle une ressource pour les colons voisins d'une tannerie. Le Nord a fourni pendant plusieurs années une quantité considérable de cette écorce aux tanneries de MM. Leduc & Valois, à Sainte- Scholastique. Les terres Je la seigneurie de Terrebonne ont été exploitées grandement pour fournir de l'écorce aux tanneries de New Glasgow.

J'ai parlé de l'utiHté de quelques-unes des essences qui composent nos forêts du Nord, non avec la prétention d'avoir fait une flore, mais pour donner aux étrangers un aperçu des services que nos bois peuvent rendre à l'industrie. Peut-être quelques Canadiens pourraient aussi tirer profit de cette petite étude, ne fût-ce qu'en acquérant le désir d'étudier les centaines d'autres arbres que je n'ai fait que mentionner. Au point de vue agricole le bassin de la rivière Rouge est des plus avantageux. Il offre une immense vallée de terre d'alluvion qui pousse avec une vigueur étonnante. Les explorations avaient révélé, il y a déjà longtemps, l'excellente qualité de ce sol. M. Bouchette écrivait en 1859, dans son rapport sur les terres de la Couronne : " Les vallées de la rivière Rouge et de la Lièvre présentent une grande étendue de terres qui sont d'une qualité supérieure et ne sont surpassées par aucune autre du Haut ou du Bas-Canada."

'' Ceux-là même, dit la brochure " Au Nord," publiée sous les auspices des sociétés de colonisation, qui avaient apporté des vieilles paroisses des préjugés contre cette terre jaune, la préfèrent maintenant à toute autre. C'est que, disent-ils, elle est propre à toute espèce de grain, plus facile à égoutter et prête à être ensemencée plus à bonne heure .au printemps : elle est aussi plus facile à engraisser et à cultiver et souffre moins pendant l'été de l'abondance des pluies, et supporte plus aisément les grandes sécheresses.

Ajoutons que ce terrain pousse merveilleusement l'herbe et le foin et fournit de magnifiques pâturages, ce qui est dû non seulement à la qualité du sol, mais à l'eau si Hmpide des sources et des ruisseaux qui abondent partout dans ce pays ondulé.

Il se rencontre, il est vrai, des lots ou des parties de lot qui sont impropres à la culture. Ces terrains doivent être laissés en bois pour les besoins du chauffage et des constructions ; et avec le temps ils peu-

vent acquérir une valeur considérable. Combien de terres, dans les vieilles paroisses, vaudraient le double de leur prix actuel, si elles n'avaient pas été déboisées.

Somme toute le sol a une haute valeur. Il faut bien qu'il en soit ainsi puisque l'on voit des lots, ayant à peine quelques arpents défrichés, se vendre, I500, $800, |i,ooo. — (1883.)"

Nous sommes passés là en 1884, et certes, nous avons vu des fermes qui ne se vendraient pas pour plusieurs milliers de piastres.

Tous les habitants de cette vallée de la Rouge, depuis St-Jovite jusqu'à la Chute-aux-Iroquois, sont dans une ère de prospérité étonnante. Les bâtisses, les instruments agricoles, les animaux, la tenue de leurs terres, tout fait voir qu'ils ont reçu une bonne direction et qu'ils ont été payés de leurs sacrifices.

Cette vallée de la Rouge serpente tantôt rétrécie par les montagnes sur le flanc desquelles on chemine, tantôt en prenant ses ébats sur le dos des collines qui se penchent.

Combien de richesses n'a-t-elle pas portées cette Rouge ! ! Des millions en billots ont coulé sur ses eaux. C'est la réflexion qu'on se fait en traversant les forêts qui ombragent ses bords. On y voit encore les souches énormes qui s'y tiennent enracinées, comme pour nous faire comprendre que c'est en s'implantant dans le sol qu'on peut résister aux tempêtes de l'existence. Cette leçon est d'autant plus significative que ce sont des étrangers aussi qui sont venus dépouiller notre sol de leurs précieuses richesses. Mais malgré leur dévastation ils n'ont pu faire disparaître la trace des plantes indigènes, pas plus qu'ils n'ont pu faire disparaître les traces des premiers habitants du pays qui redisent encore, par leurs racines et par leurs rejetons, ce qu'était la vigueur de cette race attachée au sol.

A cette pensée s'échappe de nos lèvres ce fier couplet d'un enfant de la France :

Vous avez pris l'Alsace et la Lorraine, Mais malgré vous nous resterons français ; Vous avez pu germaniser la plaine, Mais notre cœur, vous ne l'aurez jamais.

Singulière destinée de toute chose ! Les corps de ces arbres dont les pieds sont ici, où sont-ils ? Ils ont été dépouillés de leurs branches confondues aujourd'hui avec le sol qui en alimente d'autres poussées au même endroit. Ils ont été traînés à la rivière, en y noyant quelquefois ceux qui les y jetaient. Ils ont flotté, sauté les rapides ; ils se sont heurtés contre les écueils, ils sont arrivés meurtris à une scierie qui les a taillés en lambeaux. Et ces lambeaux ont été dispersés de par îe monde j quelques-uns placés à la corniche d'un palais, quelques

autres couchés sous les murs d'un château ; plusieurs ont servi à construire des chaumières, plusieurs aussi à orner les appartements du riche. Quelques uns ont même été employés à envelopper les dépouilles de ceux qui leur avaient enlevé la vie.

Quel est le touriste anglais ou américain qui, passant par nos grands bois, pourrait dire à ces pieds séculaires, qu'il n'a pas vu leurs têtes à Londres ou à Washington ? Tel le voyageur, visitant les cimetières du Nouveau-Monde, pourrait dire à ces tombeaux muets : j'ai vu sur le vieux continent les souches de vos familles enfoncées sous les mausolés. Nous connaissons, nous chrétiens, un langage propre à entretenir ces restes inanimés de leurs parents reposant ailleurs. Mais pour ces squelettes végétaux le vent qui murmure dans les rameaux, la pluie qui arrose les racines, le soleil qui fait monter la vie dans la tige, ne redisent-ils pas à ces spectres de la forêt des mots qu'ils comprennent ?

Le terrain de cette vallée de la Rouge donne la vie déjà à de nombreux colons arrivés là sans avance. Les pointes que forme la rivière en serpentant dans le canton de Clyde sont ravissantes de formes et de fonds. J'ai vu avec plaisir, en traversant la plaine, l'étabHssement d'un ami de St-Jérôme, longtemps voisin de mon père, et qui a eu le courage, pour élever sa nombreuse famille, d'aller ouvrir de nouvelles terres, à l'entrée du bassin de la Rouge. M. Mélassipe Longpré est un rude travailleur et il s'entend en culture ; aussi a-t-il mis sa ferme sur un pied tel, qu'on demande, en l'apercevant, le nom de son propriétaire, A St-Jérôme il était réputé pour avoir de beaux animaux et surtout des Alde7'7ieys qui lui permettaient de faire du beurre de première qualité.

Ce courageux cultivateur qui jouissait à St-Jérôme de l'estime de ses concitoyens, s'est courageusement arraché à une vie comparativement aisée, pour aller dans les profondeurs de la forêt, assurer l'avenir de ses enfants. Mais, comme me le disait un jour un brave habitant des grandes côtes, les sacrifices que fait le colon en ouvrant de nouvelles terres, sont bien payés par la joie de voir s'établir autour de lui ses enfants qui, sans cela, auraient été obligés d'aller dans les chantiers ou vivre aux Etats-Unis.

C'est dans cette vallée admirable de la Rouge qu'est la paroisse de l'Immaculée Conception. Il n'y a pas de village à la Conception. Quatre ou cinq maisons y sont groupées ; l'une est l'hôtel tenu par un M. Béliveau. M. François Villeneuve, oncle du député d'Hochelaga, y demeure.

Ce M. Villeneuve, qui est un très brave homme, s'est montré d'un courage extraordinaire en s'enfonçant seul, il y a déjà plusieurs années, dans ces forêts où alors il n'y avait aucun déboisement. Chose singuHère, il a réussi moins que d'autres qui n'avaient ni son courage ni son intelligence. Je crois que la raison en est que l'ambition l'a entr-'aîné à courir plusieurs lièvres à la fois. C'est toujours la fable du lièvre et de la tortue qui va doucement, mais sûrement. Qiie va piano va sano, e que va sano va lontaiio. C'est un proverbe italien qui comporte sa morale. Et puis il faut bien avouer que la fortune ne sourit pas à tous, et beaucoup en ce monde peuvent chanter :

Il y'a des gens en France

Qui vraiment n'ont pas d'chance.

La preuve qu'y en a

C'est que j'suis d'ceux-là. \

L'église de la Conception est bâtie sur la rive ouest de la Rouge, qui se relie à la rive opposée par un pont de 284 pieds, bâti en 1882, et pour lequel le gouvernement a donné $200.

En 1884, la population de la paroisse de la Conception, desservie par le curé de la Chute aux Iroquois, comptait environ 400 âmes. Cette paroisse deviendra très riche et sera certainement le grenier du Nord. Le canton de Clyde, où elle est située, avait, en 1880, 4,709 acres de ■terres arpentés et en vente.

Nous nous dirigeons ensuite vers la Chute aux Iroquois, en longeant presque toujours la Rouge, et comme le chemin Bisson n'est pas terminé, nous suivons le côté ouest que nous atteignons au moyen d'une traverse, à la ferme Hamilton que possède aujourd'hui un M. Valiquette, natif de St-Jérôme. Je ne puis faire de compliments de sa traverse,

qui n'a de mérite que celui de nous rappeler le temps, cet heureux temps où, à l'Abord-à-Plouffe comme au Sault-au-Récollet, ou à Ste- Rose, on traversait en chaland, avant la construction des ponts Lachapelle, Jean Veau ou Bélair.

Le chaland de Valiquette n'était pas en très bon ordre et nous avons eu le temps de l'examiner, car nous avons attendu une demi-heure avant que le traversier, qui était aux récoltes, vînt nous faire passer l'eau. Et pourtant nous chantions à tue-tête, avec accompagnement de porte-voix :

Batelier, dit Lisette, Je voudrais passer l'eau, Mais je suis trop pauvrette Pour payer le bateau.

Quoiqu'il en soit, cette ferme de M. Valiquette est de toute beauté, et comme elle a jeté mon ami Beaubien dans le ravissement, il faut en parler un peu en détail.

Cette ferme que traverse la Rouge est l'une des trois qu'exploitaient les faiseurs de chantiers, et qu'on appelait ferme d'en bas, ferme du miheu, et ferme d'en haut. Celle-ci est la ferme d'en bas ouverte par les Hamilton. Elle comprend environ 1,500 acres de terre de quahtés diverses ; plus de 100 acres en sont défrichées. Les dépendances, maisons, granges, écuries, étables, etc., quoiqu'un peu vieilles, sont encore très propres à l'exploitation. Le terrain défriché est en partie de terre légère, où croissait le pin dont on aperçoit encore les pieds gigantesques, mais d'une terre légère sur laquelle se déverse des substances phosphatiques qui lui conservent une grande fertilité. Toutes les espèces de grains, ainsi que les plantes à pâturages, y poussent admirablement. Les bâtisses sont commodément situées de chaque côté de la rivière que l'on traverse à cet endroit.

Le propriétaire actuel, M. Frs Valiquette, est venu de St-Jérôme où il s'était enrichi sur une terre. Il vit maintenant sur cette ferme comme un roi. . . non constitutionnel. Nous avons été émerveillés de l'intelligence qu'il apporte dans la culture de cet immense terrain. Il se livre particulièrement à l'élevage, et il a des troupeaux nombreux qu'il se propose d'augmenter et d'améliorer. Nous y avons vu des animaux de races Durham, Ayrshirc, et quelques Alderneys. En fait de moutons nous y avons remarqué des Cotswold croisés, et une race de cochons bâtards faciles à engraisser, qui ne vaut pas la race des Berkshire de M. Beaubien, mais qui m'a paru avantageuse.

A propos de bêtes à cornes, j'ai, moi-même, essayé de différentes races, et j'avoue que rien ne m'a paru plus profitable que notre petite race canadienne, qui peut avantageusement se croiser avec les Aider-

neys. On a beau dire, les grosses races ne conviennent pas à nos climats, surtout quand elles sont pures. Elles ne sont pas assez vigoureuses, ne résistent pas assez à notre température. D'ailleurs leur taille exige une nourriture trop abondante, qu'un pacage ordinaire ne suffit pas à leur procurer. Cette petite race canadienne, bien soignée, est certainement celle qui nous rapporte le plus de profit. Outre ma propre expérience, j'ai souvent interrogé des fermiers intelligents qui m'ont exprimé la même opinion.

Pour revenir à notre ami Valiquette, il est sur la voie d'une grande fortune, ayant acheté cette ferme à très bas prix. De fait, on ne pourrait aujourd'hui construire les bâtisses qui y sont érigées pour le prix qu'a coûté à M. Valliquette la ferme entière, avec ses 1,500 acres de terre, dont cent défrichés, et tout le complément, instruments d'agriculture, voitures d'été et d'hiver, etc.

Mais ce qui prouve encore davantage que M. Valiquette est en traiii de faire fortune, c'est le nombre de ses enfants. Si j'en jugé par ce que nous en avons vu, il doit arriver à la douzaine. Heureux homme, s'il comprend son bonheur.

Et pourtant les Hamilton ont mis cette ferme en vente pendant bien longtemps. Personne n'en voulait. Savez-vous pourquoi ? On prétendait que le sol était épuisé. Là ! quand on a dit ce mot, tout est dit. On ne s'occupe pas de savoir si c'est le cas ; si cette terre,, quoique continuellement cultivée, peut s'améliorer, si le sol en est. riche, etc. Non, elle est ruinée, et c'est tout. Comme si la terre n'était pas toujours susceptible de s'améliorer, même par le repos. On a des engrais si faciles à composer dans ces endroits où les bois jettent, en se dépouillant, une couche épaisse de débris végétaux, et où les cendres sont si abondantes.

Quoi qu'il en soit, j'ai recommandé l'élevage des moutons à Valiquette. Rien, à mon avis, n'est plus profitable que le mouton à un cultivateur qui a une grande terre. En efi"et, le mouton produit beaucoup, il est facile à hiverner, sous un simple abri, et il mange en fourrage ce que les autres animaux ne consomment point. Et voyez ce que l'on retire du mouton : une rente annuelle de son croît, de sa laine et de son fumier. Tout est utile dans cet animal, la laine, la peau, le sang, la chair.

Quant à la race nous recommandons les Cotswold pour les laines longues, et les Southdown pour les laines courtes.

Mon ami Beaubien n'a pas manqué de recommander son trèfle blanc si avantageux pour les pâturages, surtout ceux destinés aux moutons.

Nous avons parcouru cette distance de la ferme Valiquette à la Chute aux Iroquois en contemplant d'un côté des terres superbes, de l'autre [des forêts magnifiques. La rivière qui coule des eaux pro~

nîBUOTHECA

fondes et noires, a été le tombeau de bien des voyageurs. Aussi est elle revêche à bien des endroits. Là on voit encore de vieux billots qu'un obstacle quelconque y retient depuis des années. Ici on aperçoit la place où gisait un tas de billots ; là bas la trace d'un ancien chemin de chantiers dans les montagnes ; plus loin un rapide nous fait entrevoir la difficulté qu'ont eue les voyageurs à y conduire le bois. Une perdrix se lève de temps à autre, mais, sans chien et dans la feuillée, comment découvrir un bipède qui se perche comme un nœud et défie l'œil le plus exercé.

Tantôt on remarque la trace d'un ours qui intéresse fort nos jeunes gens. Ils veulent aller à sa poursuite. Tiens, voilà un lièvre qui traverse la route, mais, je vous en fiche, il disparaît aussitôt. Sur la lisière un renard trottine en haletant. Tirez donc ! Ah oui ! Il est bien temps, le mâtin s'est vu visé, et bonjour. Une affaire pour endêver nos chasseurs. Tout de même ils se vengent de leur contrariété sur le dos des écureuils. Pauvres écureuils ! ! A propos, nous en avons fait une gibelotte superbe. Et pourquoi pas ? Cet animal a une chair tendre et succulante .... accomodé en civet ! ! Je ne vous dis que cela ! Encore est-il qu'il faut savoir l'accommoder. Tenez, lecteurs, je ne puis résister au désir de vous apprendre à faire un bon civet. J'en ai tant mangé de mal faits dans les hôtels, que je dois supposer que les colons du Nord ne savent pas mieux, et ils sont ainsi privés d'apprécier un mets qu'ils peuvent se procurer si facilement. Et d'abord, pour faire un civet il faut un lièvre... ou un écureuil. Et la manière de le capturer n'est pas indifférente. Celui pris au collet est le meilleur, car il conserve tout son sang dont on a besoin pour faire le bouillon. Après l'avoir dépouillé, recueillez-en le sang et le foie, coupez le bien en morceaux, faites le rôtir dans le saindoux ; faites frire à part quelques oignons et quelques petites grillades de lard ; mettez le tout dans une casserole et ajoutez une pinte d'eau chaude ; à cette eau vous joindrez le sang et le foie que vous aurez pilé : mettez y un verre à pied de vin ou de vinaigre, sarriette, thym ou persil— et laissez cuire lentement. Pour lier la sauce répandez pendant la cuisson deux ou trois cueillérées de farine légèrement grillée — Et mangez.

C'est en suivant les plis tortueux de cette rivière Rouge qui roule des sables blancs accumulés en bancs d'un caprice singulier, que nous arrivons au canton Joly, comprenant 13,934 acres, lesquels, en 1880 étaient arpentés, mais non encore en vente.

En 1882, à part le chemin Bisson dont j'ai déjà parlé, on avait terminé un chemin conduisant de la Chute aux Iroquois au Canton Minerve. Tous les lots étaient concédés dans Joly, et la population y était d'à peu près 300 âmes. Il y avait déjà des défrichements considérables.

Dans cette même année fut construit un chemin conduisant de la Nativité (Chute aux Iroquois) au lac Maskinonge. On y construisit aussi un pont de 50 pieds sur le chemin projeté entre la Chute aux Iroquois et le lac Macassé.

Et d'une et de deux nous voilà à la fameuse Chute aux Iroquois, dont le pied est à 557,06 et la tête à 570,56 pieds du niveau du lac St Pierre. Il faisait beau. Le temps était calme, et le bruit de la chute qui se fait entendre au loin, arrivait à nos oreilles comme un babil de nymphes qui jouent sur les rochers. L'écho redisait aussi le caquet de nos jeunes amis. Et quand du haut d'une montagne nous aperçûmes le village avec son église, son clocher, nous entonnâmes un Kyrie. Rien de beau comme cette mélodie sacrée chantée en chœur dans le silence du soir. Aussi les colons sortaient-ils de leurs demeures en nous applaudissant. Devant plusieurs maisons pétillait le feu destiné à protéger contre les mouches les châtelaines de ces castels. Nos chevaux sentaient l'écurie et battaient la caisse de leurs sabots en poussière, le bruit de nos roues sur la route pierreuse faisait accord avec le cliquetis de l'escouade — et — bientôt nous entrions à l'hôtel, situé tout près de la Chute, dont les vapeurs humides viennent sur l'aile de la brise arroser les galeries et les balcons.

Nous dételons, et nous nous dételons. Ecoutez, quand on a dix lieues dans les reins, par ces chemins raboteux, on est bien aise de désemparer. Et nos pauvres* bêtes, couvertes de poussière ! ! Quels bons chevaux !

Ah ça, garçon, ayez bien soin de ces bêtes là, hein ! Pas d'eau, ni d'avoine à présent, mon ami. — Laissez les se ressuyer — Pas d' danger, monsieur. Avez-vous des licous ? — Oui, tiens, Bigras, donne donc les licous. Prends garde de mettre Rosée avec d'autres, tu sais qu'elle est mauvaise, et avec cela qu'elle se gêne de voler la portion de ses voisines.

Et nous entrons à l'hôtel, tenu par M. Renaud, dont la femme s'appelle Mde Renaud, et dont les enfants, s'ils en avaient, s'appelleraient des p'tits Renaud. Vous vous imaginez que nous étions dans une hôtellerie commune. Détrompez-vous. — Toit français, balcon couvert, chambres spacieuses, Hts moelleux, table ni plus ni moins que somptueuse. Badin âge à part, j'ai rarement mangé à mon goût comme dans cette auberge. Mde Renaud, si je m'en rappelle, a longtemps

été cuisinière de grosse maison à la ville. Ah ! mais que c'est

dommage je n'ai pas pris en note où elle a demeuré. Dans tous

les cas, elle fait une cuisine délicieuse,., .et à la canadienne, ce qui veut dire que les sauces sont courtes, qu'il y a des épices, que c'est croustillant, en un mot. Mais direz-vous : Que diable pouviez-vous donc manger à vingt lieues au nord de St Jérôme ? Il est bon de

vous dire, comme dans la chanson : " Et dedans cet arbre savez-vous ce qu'il y a ? " que dans la cour de l'hôtel Renaud il y a-t-une glacière, et qu'on y conserve du bœuf et du mouton — ; que dans la laiterie il y a du beurre de premier choix, que dans la cave il y a un saloir, avec du lard dedans, salé avant qu'il ait commencé à finir d'être frais ; que dans le poulailler il y a des poules noires et des grises, que dans le parc il y a des vaches. ..et tout ça à M. Renaud et à Mde Renaud, lesquelles vaches donnent du lait avec de la crème, mais pas de café que le marchand fournit avec un peu de chicorée et du sucre. Et puis il y a des pigeons, des tourtes, des poissons. Que vous dirais-je, enfin ! Si bien que M. Beaubien proposa de planter piquet à la Chute et de n'y bouger que le surlendemain. Nous tenons un conseil de paix auquel fut invité le colon. Les jeunes gens votèrent, car M. Beaubien est parlementaire, pour se rendre au Nominingue le lendemain. Ça c'était le vote des Chambre basses. Mais les Chambres Hautes s'informèrent. Il y avait pour se rendre au Nominingue sept lieues, et de longues, je vous en réponds. L'hôtelier, qui avait voix au chapitre, représentait les dits chemins comme bien mauvais — et des côtes, monsieur ! ! Oui, des côtes — Ah ! disaient les Communes, on sait pourquoi il trouve les chemins si mauvais, lui.

Quoiqu'il en soit les raisons du repos étaient nombreuses. C'était le lendemain dimanche, et après messe basse, il ferait très chaud, et nos coursiers avaient quarante lieues dans les pattes... et... et... nous n'étions pas pressés. La discussion dura jusqu'au souper, alors que les deux Chambres, réunies par les whips autour d'une sauce blanche aux fines herbes, en vinrent à s'accorder, et votèrent à l'unanimité que le départ serait remis au lundi. Ah ! les dîners fins ! ! Que de faiblesses n'avez-vous pas causées depuis Capoue ! Et dire que sur la route nous mangions à la gamelle et que nous chantions :

Savez-vous pourquoi les Romains Ont subjugué tous les humains.

Amis, n'en doutez pas, C'est que ces fiers soldats Mangeaient à la gamelle,

Vive le son, vive le son ) Vive le son du chaudron.

Allons, Bigras, les chevaux sont-ils bien soignés ? — Oui, monsieur. — Sont-ils bien dans ces écuries-là? — J'cré ben, monsieu, du bon foin, bateau ! Et d'ia bonne avoine itou.

— Qu'est-ce que tu dirais si nous ne partions d'ici que lundi ?

— Cher p'tit maître, ça frait ben mon affiiire, moi, qui ai ici poupa, pi tous mes frères. J'cré ben que ça frait mon affaire ! ! ! Et pi,

tenez, on sera aussi avancé, parceque comme on ne pourra quitter qu'après la messe, on s'adonnerait à partir en plein soleil, et ces pauv'es chevaux, faut toujours en avoir piquié.

— Tu as raison, mon vieux ! C'est entendu. Ainsi, va voir tes parents.

Et il ne se le fit pas dire deux fois, je vous en parle.

Et voilà pourquoi nous couchâmes deux nuits à la Chute aux Iroquois.

Comme quoi tout n'est pas rose dans le voyage, .. .pas plus que dans la vie. Il est bon de vous dire que la Chute aux Iroquois est un pays sablonneux, comme Terracine, en Italie, dont je parle pour y avoir été en garnison. Or, à cause du sable, il y a des puces. Oh ! oui, des puces. Quel bonheur pour moi de retrouver ces aimables insectes que je n'ai pas su apprécier sur les bords de la Méditerrannée. Il faut entendre raconter tous les traits de finesse attribués aux puces. "Mais à quoi sert l'intelligence sans le cœur? dit un auteur très sérieux. On a dit que le plus petit animal, le moins utile en apparence nous étonnerait par la patience, le courage, l'esprit: ajoutons par le sentiment et la tendresse maternelle.

Quand les puces ont pondu leurs œufs dans la poussière, dans les fentes des planchers, sur les coussins où dorment les animaux, dans les langes des jeunes enfants ; quand les larves blanches et transparentes, sans pattes, très i-emuantes, en sortent en se tortillant comme de petites anguilles, la mère puce va leur dégorger dans la bouche le sang dont elle s'est remplie, et on voit sur leur peau transparente se colorer le tube digestif. Ainsi la légère souffrance qu'elle nous cause, la goutte de sang qu'elle nous enlève, c'est la vie de ses enfants.

N'accusez plus de méchanceté cette pauvre et tendre mère ; si elle mord, c'est qu'elle y est contrainte ; la nature lui a imposé cette loi, elle ne peut s'y soustraire; mais croyez-le bien, elle agit avec tous les égards, tous les ménagements, avec tous les procédés d'un insecte gastronome, si l'on veut, mais qui n'est certes ni glouton, ni méchant. Une fois repue, la puce se hâte de lâcher prise, on dirait qu'elle a des scrupules de conscience. Le théâtre de son méfait elle l'abandonne vite, sautillante, alerte, chatouillant tout le voisinage d'une patte légère et douce comme pour engourdir et calmer la douleur, minime d'ailleurs, que sa piqûre a déterminée."

Pardon, lecteurs, de cette citation, mais c'était' pour me faire par donner mon exclamation de bonheur en retrouvant les puces de Terracine. Mes lectrices, plus sensibles, "comprendront mon admiration pour ces petits cœurs de puces.

Et puis qui sait (il y a tant de choses importantes qu'on ignore) si ces petits êtres ne sont pas chargés d'extraire de dessous l'épiderme un

sang vicié par le séjour en pays sablonneux ! La science n'a peut-être pas dit son dernier mot sous ce rapport. Dans tous les cas je la mets en demeure de se prononcer. Elle pourra prendre pour base de son raisonnement qu'il n'aurait pas besoin d'être saigné celui qui aurait pendant une nuit fourni la nourriture à cent puces. Et -pourquoi doic les sangsues qui piquent si traitreusement. . . et les ventouses qui causent tant de douleurs ?

La Chute aux Iroquois a été érigée en paroisse canonique sous le nom de ''La Nativité." Ses colons viennent pour la plupart de St- Jérôme, Ste-Thérèse, Ste-Scholastique, Ste-Anne des Plaines, St-Lin et quelques-uns de Montréal.

La population, lors de notre passage, en 1884, était de 350.

Le village est admirablement situé sur le bord de la Rouge, dominant une chute capricieuse et puissante, qui murmure sans cesse en se précipitant sur les rochers usés par ses caresses prolongées. Un pont magnifique traverse cette chute en s'appuyant sur les rochers énormes qui la forment. C'est un spectacle grandiose que ce bouillonnement des eaux se précipitant de cailloux en cailloux, pour se confondre écumantes dans un large bassin, où elles tournoient avant de prendre leur cours à travers les verdoyantes îles dont ce paysage est parsemé.

De beaux moulins à scie et à farine prêtent le flanc à ce courant qui leur donne la vie. Ces moulins appartiennent à M. Ulysse Dyonnais. Nous avons eu le plaisir de faire sa connaissance. C'est un Français comme nous aimerions à en voir beaucoup dans le pays. Il est distingué, affable et poli. Il est bon chrétien et, par sa conduite, fait l'édification des habitants du lieu.

Nous avons eu l'avantage d'être présentés à sa famille, composée de- Madame Dyonnais et de deux filles, dont l'une s'est mariée cette annéelà même avec notre ami M. Chavot, officier du service civil.

L'intérieur de cette famille nous peint le caractère de nos gens de France tels que nous les rêvons, nous Canadiens, qui avons gardé tant d'affection pour les Français dont nous connaissons la politesse et l'urbanité. Nous avons conservé de cette famille un des] plus beaux souvenirs de notre voyage.

Un autre Français y est aussi établi depuis plusieurs années. C'est M. Kappe, qui parait être un esprit cultivé, et qui a souvent écrit dans le " Nord " des articles très bien pensés. Comme monsieur était absent, nous n'avons pu le voir à notre passage.

L'endroit où est situé le village a un cachet tout à fait militaire, et la nature semble lui avoir donné une ressemblance avec ces villes fortifiées de murs en terre et de fossés, à la Vauban. De chaque côté de la rivière, qui y fait angle presque droit, des collines s'élèvent graduellement jusqu'à des montagnes d'une assez grande hauteur pour

protéger la plaine où ce village est assis. Les rues sont larges et les maisons bien bâties, avec toits français ; plusieurs ayant balcons, galeries, châssis saillants, etc. L'église, qui domine le village, est adossée à une haute montagne dont elle se détache artistiquement. Le curé de la paroisse est aussi missionnaire à la Conception; c'est le Rév. Père Leblanc, jésuite, qui semble prendre son rôle à cœur. Dans ses heures de loisir il travaille comme un colon. Il prend la pioche et le râteau et cultive son jardin qu'il a embelli d'une palissade faite de ses mains. Son presbytère est d'une simplicité évangélique. Quand il a plus de deux visiteurs, il leur offre de bons bancs qui peuvent en asseoir dix. Il est muni de bons calumets de paix. Si je me rappelle bien il fume lui-même. Les fumeurs seront consolés d'apprendre qu'un de leurs caprices est partagé par un jésuite. Si, au moins, il avait du bon tabac ! Car quelquefois, dans ces endroits, le missionnaire est obligé de fumer pour apaiser la faim, — et aussi pour ne pas se laisser manger par les moustiques. Dommage qu'on ne puisse pas faire une fricassée de ces petites bêtes qui rendraient ainsi à César ce qu'elles prennent à César. Quoiqu'il en soit le Père Leblanc se porte bien, et il ne changerait pas sa place pour un évêché. Qu'est-ce que je dis là ! Comme si un évêque n'avait qu'à confirmer ! ! Mais la Chute aux Iroquois pourrait bien, plus tard, devenir le siège d'une évêché. Ah ! quelle belle place ! ! !

J'y ai rencontré un homme que je n'avais pas vu depuis dix ans^ alors que j'étais magistrat de district, et qui, maintenant, tient un hôtel à la Chute, et un très bel hôtel. Il se nomme Marinier, mais son véritable nom est Ermatinger, ou quelque chose en allemand comme ça.

Ce petit homme — car il est petit — s'était établi, il y a plusieurs années, dans le canton d'Arundel, à proximité de protestants, qui lui faisaient la guerre, comme toujours quand ils sont en force. Il était alors seul de Canadien, et il se défendait comme un brave, avec son père qui ne craignait rien. Ils ont été souvent obligés d'en venir aux mains, et dans leurs déboires ils venaient se plaindre au magistrat du district de Terrebonne. C'est ainsi que je l'ai connu. J'ai été heureux d'apprendre de lui qu'il avait fait enfin triompher la justice, et que ses adversaires avaient été obligés de reconnaître ses droits.

Il y a à la Chute un M. Buck, venu de Ste-Anne-des-Plaines, et petits-fils d'un ex-député de Terrebonne. Il tient là un magasin général. M. Buck est un homme intelligent qui s'enrichit rapidement, et' surtout sûrement, parce que c'est un très honnête homme. Aussi, est-il à la tête des bonnes œuvres de sa localité, et soit en conseil, soit en marchandises, il rend d'immenses services à ses concitoyens.

La chapelle a été construite en 1882. Elle a 60 pieds de long sur 30 de large. Elle se trouve dans la partie supérieure du corps de bâtisse qui contient aussi le presbytère. L'intérieur de cette chapelle est remarquable de propreté.

Les premiers actes d'état civil datent du 23 novembre 1880. Le Rév. Messire Laporte a été le premier curé résident. Il fut remplacé par le R. P. Jean Raynel, S. J., comme curé,, et le R. P. Victor Hudon, S. J., assistant, au mois de juin, 1882. Au mois d'août, 1883, le R. P. Louis Leblanc, S. J., leur succéda.

L'école du village a été ouverte au mois de septembre 1883.

Nous avons assisté, le dimanche, à la grand'messe chantée dans cette modeste chapelle, où se pressait autour du sanctuaire cette population croyante qui prie avec tant de ferveur.

Il n'y a ni orgue, ni chœur puissant qui fassent résonner le> voûtes des accents de la musique moderne ; c'est le plain chant, dans toute sa suave gravité, qui y traduit les expressions de l'EgUse. C'est du Grégorien tout pur qu'on ne reconnaît plus dans certaines églises, où la musique théâtK^le s'est faufilée, comme les idées du siècle se sont inintroduites dans plusieurs œuvres religieuses.

Ce chant Grégorien est si simple que tous peuvent y prendre part. Aussi avons nous mêlé nos voix à celles des chantres de la paroisse, qui n'ont jamais appris d'autre musique.

Quelle émotion n'avons nous pas ressentie en assistant à la messe dite dans cette chapelle élevée au Christ, au milieu de ces montagnes, alors qu'il n'y avait encore que quelques colons dispersés ça et là dans les bois ! C'est bien là le Jésus tel que le fait connaître le catholicisme, courant après les hommes, se mettant à la portée de tous, sous le toit le plus humble, sous les apparences les plus modestes, afin d'attirer à lui les misérables. C'est dans ces églises surtout, comme à la crèche, qu'on s'approche avec confiance et que l'on comprend combien le Christ amie l'humanité. Aussi quel bonheur pour ces pauvres colons de pouvoir venir se consoler auprès de Celui qui seul peut apprendre à souffrir, et même à aimer la souffrance en y attachant un prix infini. C'est ce qui explique le courage des hardis pionniers s'attachant au sol avec tant d'opiniâtreté, du moment qu'ils aperçoivent non loin d'eux, le signe de ralliement, l'étendard de la croix planté au milieu de leur camp. Comment feraient les femmes, si dans leur ennui et leur isolement, elles ne pouvaient aller de temps à autre puiser du courage à la table qui fait les forts, et si le prêtre n'était là pour baptiser les enfants, et accourir au chevet des malades ? Oui, je le répète, ça été une heureuse idée de la part de notre clergé, que de commencer la colonisation de chaque canton en y érigeant une chapelle.

J'ai prié pour que Dieu conserve ce peuple bon et vertueux digne de

servir d'exemple aux populations des grands centres, et pour que la sève abondante et pure qui coule dans ces rameaux de l'arbre national se répande dans son tronc et ses racines, de manière à le régénérer et lui conserver la vie.

J'ai prié pour que Dieu me rende semblable à ces hommes primitifs qui sont les petits que Jésus a tant aimés.

Ah ! que je me sentais inférieur à ces fervents chrétiens qui, après avoir travaillé toute la semaine à des travaux pénibles, venaient, de plusieurs milles, s'agenouiller dans cette église pour y entendre et la messe et les vêpres ! ! !

Il est digne de remarque que les enfants de chœur s'y distinguaient par leur bonne tenue : bien peignés, mains nets, surplis propres avec jupon assez long pour cacher un pantalon qu'on ne peut espérer voir toujours de la même couleur sombre. Rien n'est désagréable à l'œil, et je dirai à l'âme, comme, de voir, dans certaines paroisses, arriver dans le sanctuaire les enfants, et même le bedeau, affublés de surplis tirant sur le gris, et d'un jupon se rendant à peine aux genoux, au bas duquel on aperçoit un pantalon bigarré et des souliers crottés. Ça ne convient pas à la sainteté du lieu, car on ne voudrait pas se montrer ainsi dans le salon d'un bourgeois. Il vaut mieux avoir deux enfants de chœur convenablement mis que de voir arriver au pied des autels une volée de perdreaux aux allures effarées et négligées.

Notre présence n'a pu naturellement passer inaperçue. Aussi, après la messe fallut-il nous exécuter et prononcer, M. Beaubien et moi, chacun un discours. M. Beaubien, comme toujours, sut instruire ses auditeurs en les faisant rire. Et moi, je l'avoue, l'émotion me portait à pleurer. Le beau a cet effet sur moi. Or le spectacle d'un groupe de colons, autour de cette église, écoutant avec avidité les réflexions que nous inspirait la circonstance, faisait surgir de mon esprit une foule de pensées qui rejaillissaient sur mon cœur et le gonflait.

Dans l'après-midi nous nous mîmes à faire des visites, non seulement dans le village, mais dans les côtes.

Nous fûmes surpris de voir de quel bonheur jouissent la plupart de ces gens qui, il y a quelques années sont allés là pauvres, très pauvres, et qui, aujourd'hui, ont un avenir presqu'assuré. Ils ont tous des défrichements suffisants pour semer la quantité de grain, de légumes et de fourrage nécessaire à leur existence, et ils ont encore chacun à défricher quelques centaines d'acres qui leur permettront d'élever leur famille avec espoir.

" Ça été un grand sacrifice, disait l'un d'eux, de quitter Ste Anne des Plaines où j'ai été élevé, de m'éloigner de mes parents, de mes amis. Je commençais même à être âgé, et j'avais le pli des vieilles

paroisses ; mais je me disais : en y gardant ma petite terre où je travaille le jour et la nuit pour élever ma famille et vivre dans les dettes, j'aurai pour toute consolation de voir mes enfants prendre la route de l'étranger et m'abandonner pour aller végéter ailleurs. Alors j'ai vendu ma terre et me suis choisi ici des lots que je puis défricher en me faisant aider ; et j'en ai assez grand pour y établir mes enfants qui voudront rester autour de moi. Cette espérance me donne du courage."

Quand nous visitâmes ces fermes, les grains étaient en pleine croissance, et rien n'était beau comme ces champs de blé, de sarrazin^ d'avoine, etc. Les patates y avaient une apparence superbe.

Nous trouvions les habitants réunis par groupes, fumant à la porte des chantiers, délibérant sur tout et parlant veaux, vaches, cochons, couvées. Vieux, jeunes, hommes, femmes, garçons et filles, tous paraissaient heureux. Et nous revînmes de notre excursion, en canot, fredonnant le vieux refrain : •' En roulant ma boule roulant. "

Tous paraissaient heureux, ai-je dit. Cependant, je ne dois pas oublier dans une des familles que nous avons vues une jeune fille aux grands yeux noirs, à la chevelure châtaine, au teint brun, qui semblait triste au milieu d'un groupe réuni à la porte d'un chantier. Les voisins et les voisines, garçons, filles et enfants formaient, avec pères et mères, un essaim turbulent ; les uns parlant chevaux et vaches, les autres grains et légumes, quelques uns se contant fleurette, et tissant langoureusement la toile qui devait plus tard envelopper leur existence. J'aurais deviné qu'elle soupirait après quelqu'un d'absent ; car a vingt ans, qui peut nous attrister ? Je voulais m'en assurer en interrogeant le pater sur l'histoire de la famille. J'appris, en effet, que l'amoureux de cette jeune fille était marié ... à une autre. Mais quelle avait été la raison de ce délaissement ? Ils s'aimaient tous deux, parait-il, et si j'en juge par la mélancolie de cette dulcinée, et surtout par les soupirs que provoquait l'épisode que nous racontait la mère, elle avait, en effet, aimé celui qui l'avait abandonnée. Le père s'est chargé de nous donner la cause de ce bris de mariage. C'est que lui, père, n'a pas voulu donner son consentement. Mais, encore, pourquoi? Parce que ce garçon n'était pas bien établi. Il avait bien un lot, mais pas de roulant ... et sa fille aurait pu avoir de la misère. Ce pauvre garçon désespéré prit une autre compagne, et laissa en larmes au foyer paternel l'objet de ses premières amours. Ce jeune homme est aujourd'hui très à l'aise. C'est l'histoire de bien des jeunes cœurs, dans les villes surtout; mais, je l'avoue, j'ai été surpris de voir cette théorie mise en pratique à la campagne. Autrefois nos pères épousaient nos mères pour leur aider à vivre et ils travaillaient tous deux, s'encourageant mutuellement, amassant tranquillement de quoi élever leur famille à laquelle ils laissaient, avec la terre qui les avait vus naître, des biens

suffisants pour leur assurer un bel avenir. Dans ce bon vieux temps on se contentait de savoir si le prétendant à la couronne était honnête, sobre et travaillant. Et on allait, à l'âge de 15 à 20 ans, se promettre aide, assistance, amour, au pied de l'autel, en présence d'un prêtre qui leur donnait une bénédiction avec les promesses faites à Abraham. On se lançait dans l'avenir pleins de courage, on travaillait ferme, et bientôt se multipliait autour des conjoints une famille heureuse, qui avait pour les parents respect et obéissance.

Les choses sont changées, on se marie souvent, trop souvent, par intérêt, et comme stricte conséquence, c'est qu'on se marie vieux, et les familles s'affaiblissent comme le lien qui doit les unir. Où est donc l'amour désintéressé qui faisait envisager l'avenir avec sérénité soqs la protection de Dieu, qui soigne les oiseaux des bois et orne le lys des champs ?

En visitant ces familles nous prîmes des renseignements sur l'état de leurs affaires. Nous parcourûmes les champs pour voir leurs grains sans oublier le bétail. Nous avons vu là une bonne race de vache canadienne qui a eu la chance d'échapper au croisement des races étrangères, lequel ne convient pas au caractère de notre race laitière. En effet, comme l'a bien établi M. Couture, médecin-vétérinaire, il ne faut jamais perdre de vue, dans l'élevage, une démarcation bien distincte entre les animaux de boucherie et les animaux laitiers. On ne parviendra à mélanger ces deux races qu'en formant une race bâtarde propre ni à la boucherie, ni à la laiterie. Mélangez une race laitière avec une autre race laitière, très bien ; une race de boucherie avec une autre race pour la boucherie, bien ; mais ne mélangez pas une race avec l'autre sous prétexte de tirer deux avantages d'une seule race. Notre petite gente canadienne, qui est excellente pour le lait, doit, à ce compte, être croisée avec les Alderneys, les Ayrshires, mais non avec les grosses races comme les Durham, etc.

Il nous a fait plaisir de voir, chez le père Nantel, une petite jument canadienne pur sang. Quel beau type que cette bête à la forte encolure, à la crinière épaisse et au poitrail ouvert. Pourquoi s'est-on départi de cette famille de chevaux propres à tout, à la route comme aux traits, jouissant d'une santé robuste, qui défiait le froid et la misère, pour adopter une race étrangère qui nous a apporté les nœuds, les courbes, les ring bones, les . . . je ne sais quoi ! Vive la Canadienne ! Hein, j'allais dire ... Et ses jolis yeux doux !

Il nous fallut quitter ce beau pays de la Chute aux Iroquois, un des sites les plus propres qu'il nous soit possible d'imaginer à l'établissement d'un village à la fois plaisant et commode pour l'industrie et pour les résidences privées. Et sain, puisqu'il n'y avait là, depuis un an, qu'un individu de mort, et certes, il était assez vieux pour faire un

mort. A 96 ans il mourut . . . d'avoir trop mangé. Pendant cette même année six sont morts à la Conception.

A la Chute aux Iroquois on voit, sur la rive est de la Rouge, près du pont, adossée à une colline couverte de troncs dépouillés de leurs feuilles et de leurs écorces que le feu a dévorées, une masure faite de bois de bouleau et entourée d'un petit champ de blé d'Inde ; sur les murs en bois rond de cet abri sont appuyés des canots d'écorce, des appareils de pêche et quelques peaux de bêtes puantes étendues pour sécher. C'est la résidence de Joe Commandant, fils de Joe Commandant ler, qui depuis longtemps demeure au lac Tremblant, dont on aperçoit les bords dans le lointain, à l'est. Michel Commandant, son frère, est à la Chute aux Bluets, sur la Rouge. Ces trois Iroquois, avec Xavier Micon, qui demeure à la Montagne du Sauvage, s'étaient taillé un héritage dans ces vastes domaines ; mais comme ces grands seigneurs ne se livrent jamais qu'au noble métier de la pêche et de la chasse, ils ont négligé la culture de leurs terres. Ils faisaient grande vie dans ces forêts peuplées d'ours, d'orignaux, de loutres, de castors,, de visons, de perdrix, etc. Aussi faliait-il les voir quand, en hiver, leurs frères du Lac ou de Caugnauwaga allaient, sous les étendards de saint Hubert, y sonner la Valse Aller ou l'Hallalli.

Comme ils faisaient bonne chaire sous les tentes enfumées de la Nord ou de la Rouge ! Aussi descendaient-ils le printemps avec des charges énormes de pelleteries qu'ils trafiquaient à St-Jérôme, en passant au comptoir de M. de Montigny, qui échangeait avec eux, vivres, provisions et argent.

Et ces sauvages, maîtres de la forêt, se laissaient aller au fil de l'eau, évitant les rapides par des portages, jusqu'à l'Ottawa, où se trouve Oka, et jusqu'à Caugnauwaga, sur le St-Laurent. Ils y passaient l'été dans le far-niente^ mangeant leurs rentes avec le capital, sans souci et sans prévoyance, n'ayant de goût ni pour l'agriculture, ni pour l'industrie, laissant aux femmes le soin de travailler les raçades, le porc-épic ou l'osier pour subvenir aux besoins de la famille, quand le produit de la chasse ne suflîsait pas.

Aujourd'hui que le gibier s'est éloigné, ils ne fréquentent guère ces parages, et les femmes suppléent par leur industrie à ce qui manque à une existence que le seul gain que trouvent ces hommes à conduire les voyageurs à travers les rapides des rivières flottables, est impuissant à soutenir.

Il ne reste donc plus, dans le Nord, que les familles que j'ai nommées. Joe Commandant, qui est à la Chute, semble regarder en philosophe le trémoussement des blancs autour de lui. Il s'étonne qu'on se morfonde à défricher la forêt. Il prétend vivre mieux que tous ces gens-là. " Si je veux un lièvre, dit-il, je l'ai; si je veux manger

une perdrix, je vais la chercher ; si je veux me régaler de poisson, je le prends, tandis que le canayen, de la galette, toujours."

Mais quand le gibier manque, par exemple, il faut se frotter le ventre. Ah bah ! c'est encore pareil, alors il dort. Personne mieux qu'un sauvage n'a compris ce proverbe: " Qui dort dîne."

Le matin, à bonne heure, le soleil n'était pas encore sorti de sa couche empourprée, quand nos chevaux hennissaient attelés dans la cour de l'hôtel Renaud. Il le fallait bien, car la journée s'annonçait chaude et nous voulions profiter de la fraîche ! Quelle belle matinée ! Les vapeurs s'échappaient de la rivière et des lacs qui semblaient secouer les gazes de leur couche, pour sourir à l'aube matinale, les odeurs des prés embaumaient l'air ; la rosée brillait des teintes de l'aurore, les oiseaux gazouillaient dans les branches des grands arbres, et les animaux ruminaient aux barrières du parc en attendant les fermières qui venaient les unes après les autres traire qui Marrette^ qui Rougette, qui Barrée, etc. Et nous partons flamberge au vent, pavillon à la tête des chevaux. On jetait aux échos des alentours des détonations de nos armes, des cris de nos poitrines et le refrain zouavitique :

C'est le bataillon, morbleu !

Des zouaves du bon Dieu.

Et nous étions déjà sur les hauteurs qui dominent le village quand V Angélus sonna du haut du clocher de l'église. Ave Maria... ^tld. Chute aux Iroquois disparut derrière nous, et la forêt s'épaississait.

Nous quittons le canton Joly, l'un des plus riches du nord et qui comptait, en 1880, 13934 acres de terre arpentées et mis en vente.

En 1883 on constatait que sur le chemin qui conduit de la Chute, aux Iroquois au lac Maskinonge (Canton Minerve) tous les lots étaient concédés dans Joly, et la population y était alors d'à peu près 300 âmes.

Cette même année fut construit un pont sur le chemin entre la. Chute aux Iroquois et le lac Macassé.

Nous entrons dans le Canton Marchand, que longe la Rouge à l'est, et qui est un des plus beaux cantons du Nord.

De la Chute des Pins à quelques milles de la Chute aux Iroquois on prend le chemin Chapleau, qui est aujourd'hui presque tout construit. Ce chemin part de la Rivière Rouge, près du Rapide des Pins, dans Marchand, traverse ce canton, celui de Loranger et celui de Mon-

tigny, puis se continue presqu'en ligne droite jusqu'au canton Kiamika, sur la rivière La Lièvre.

Cette route, par la quantité et la qualité des terres qu'elle ouvre à la colonisation, est peut-être la plus importante de tout le nord. Elle pourra même servir de débouché au^: établissements de la rivière du Lièvre qui communique presqu'en ligne directe avec Notre-Dame du Désert, sur la Gatineau, où les Rév. Pères Oblats ont un établissement. Ce chemin jusqu'à la Kiamika a été fait sous la conduite intelligente de M. Pierre Bohémier.

Nous voilà lancés en pleine forêt de merisiers, d'érables, de hêtres; et tantôt dans les ravins, tantôt sur le flanc des montagnes, nous traversons des ruisseaux pittoresques qui nous annoncent le voisinage de poétiques nappes d'eau.

Or, à tout moment nos éclaireurs crient : " Voilà un lac. " En effet, à travers les arbres nous apercevons, là au fond d'un grand ravin creux, un étang en partie couvert d'herbes aquatiques, et dont les abords sont mousseux. Du rivage s'élèvent de grands hérons qui semblent se douter que nous avons parmi nous des Nemrods. Comme fiche de consolation nos jeunes amis leur envoient un salut désespéré de cris sauvages, qui jettent l'alarme jusque chez les grenouilles de la localité, et il y en a, je vous en réponds, et de grosses aussi. Dire que pas un colon ne s'est encore imaginé d'utiliser ces chétives pécores,... pas pour essoucher^ dame ! mais pour en faire un plat dont nos gourmets se lèchent les barbes. Il paraît pourtant que c'est excellent. Dire que moi-même je n'en ai jamais mangé qu'aproximativement. Tout de même, en cas que ce met plaise à la génération qui pousse aux alentours des lacs, (et pour cela il ne faut que l'élever avec l'idée que ce n'est pas écœurrant), je vais donner une recette que je prends dans un petit livre de cuisine, publié par un ancien chef de cuisine, en collaboration avec un docteur en médecine, ni plus ni moins. Et puis ça sert d'entrée ou de rôti. Comme entrée on leF prépare à la poulette. Or, pour faire accroire que c'est de la poulette, voici comment on les prépare, ces bonnes grenouilles.

Passez les cuisses de grenouilles (rien que les cuisses, nom d'un p'tit bonhomme !) à l'eau bouillante et jetez-les dans l'eau froide ; mettez dans une casserole ou poêle un morceau de beurre, une pincée de farine, clous de girofle, des plantes aromatiques telles que thym, persil, sariette, poivre et sel. Mouillez avec un peu de bouillon et de vin blanc ou un peu de vinaigre, mettez vos grenouilles, (toujours les cuisses,) dans cette sauce, et ne les laissez cuire qu'un quart d'heure. Au moment de servir, ajoutez deux ou trois jaunes d'œufs battus. — Bon, très bon,... pour ceux qui l'aiment— c'est-à-dire ceux qui n'en ont pas dédain. Moi, ça dépend de l'éducation, je n'ai jamais mordu à cet appât.

Voulez-vous les manger frites, écoutez, messieurs et mesdames, et vous allez voir comme le procédé est facile : Faites mariner des cuisses de grenouilles pendant une heure avec moitié eau et moitié vinaigre, des tranches d'oignons, gousses d'ail, thym, laurier, clous de girofle, poivre et sel. Puis faites les égoutter et farinez les pour les faire frire. On peut, au lieu de les fariner, les jeter dans une pâte à frire, faite avec de la farine délayée avec un peu d'eau, de vin blanc, d'huile et de sel, la pâte ne doit pas être trop claire. Servez et vous m'en direz des nouvelles.

Pauvres grenouilles, comme elles vont m'en vouloir d'apprendre à les manger ! C'est à elles maintenant de s'organiser pour se protéger. Et pourquoi ne pas appeler à leur secours la société protectrice des animaux? En étudiant leur constitution les savants pourraient trouver le moyen de leur extraire les pattes sans souffrance, et les cuisses aussi, beau dommage.

La pile de Volta, qui leur doit son existence, profitera peut-être de la circonstance pour leur témoigner sa reconnaissance en rendant leurs cuisses périodiques, comme un autre fruit. Je m'arrête, bonjour les grenouilles, et au revoir au grand Vatel ou chez Mde Duj^errouzel, quand j'aurai appris à vous apprécier.

Un fruit qui n'est pas utilisé et qui croît en abondance autour de ces lacs, ce sont les ottocas ou canneberge. Voici ce que dit de ce fruit notre grand naturaliste, l'abbé Provancher ; il donne la manière de le cultiver, à la page 128 du " Verger, Potager et Parterre" :

" Il n'y a guère de fermes en Canada où cette culture ne pourrait être pratiquée. Toutes les terres avoisinant le fleuve ou quelque rivière, présentent d'ordinaire quelques bas-fonds où la canneberge peut croître avantageusement. Mais même éloigné du fleuve ou de toute autre rivière, n'y a-t-il pas sur votre terre en quelque endroit, un marais, une savane ou petite vallée qui se couvre d'eau à l'automne, et souvent pour tout l'hiver, bien que la chaleur et l'absence des pluies puissent les dessécher pendant l'été ? Voilà la meilleure place possible pour y asseoir votre culture, pourvu que son humidité ne vienne pas d'e quelque source trop froide qui arrête presque toute végétation. Et ce marais ou cette savane qui maintenant ne vous rapporte rien, mais vous est même très nuisible parfois, peut être amené avec un peu de soin à vous donner des produits que ne pourraient égaler en valeur, à mesure égale, les arpents les mieux cultivés de votre ferme ; puisque les canneberges, une fois bien établies, donnent, année commune, 150 à 200 minots par arpent, qui à raison de $2 le minot, vous donneront de $300 à I400, ce que certainement ne pourra vous rapporter aucune céréale, ni même aucune racine."

Nous cheminons gaiement dans ce pays grandiose où la nature est

forte, en passant sous ces hautes érables, dont les rameaux forment sur notre route des arcs majestueux. Pas de parc plus beau que ces solitudes que protègent de leurs grands bras ces géants séculaires qui semblent, là, imposer silence au bruit étranger pour écouter les mille voix qui s'élèvent du sein des forêts. C'est le roitelet qui siffle en duo son petit refrain sur le ton de l'interrogation ; le merle qui roule dans son gosier les notes les plus tendres. — Aussi est-ce le temps où les petits sont nés.

Là-bas est une cascade qui gémit en se jetant sur les pierres du ruisseau, et du sein de ce sol, enrichi des dépouilles annuelles de la végétation, s'échappe une odeur variée des fleurs sauvages et des feuilles croissantes. Des allées formées par le passage fréquent des chevreuils, qui viennent s'abreuver aux lacs, ménagent des éclaircis où se plonge l'œil enchanté. Des ponts rustiques jetés sur les ruisseaux offrent toutes les originalités de la nature. Les troncs renversés à leurs côtés ajoutent à leur aspect champêtre une grande solidité. Sur le bord du grand chemin, des arbres couchés par le vent qui s'engouffre dans ce vaste tunnel, soulèvent leurs racines chevelues, comme pour nous montrer le secret de leur force ; les plantes les plus variées garnissent les allées de ce parc féerique où tout se trouve : rochers, vallons, collines, lacs, ruisseaux, arbres, plantes, pavillon, terreau excellent, fleurs variées. A qui est donc destiné ce royal domaine où courent l'orignal, l'ours et le lièvre, où voltigent la perdrix, l'oji tarde et le canard.? Ce ne sont pas Le Nôtre, le Brun, Girardon, Lauvois, qui y ont travaillé, mais bien cet architecte divin qu'ils ont essayé d'imiter. Le seigneur que ce séjour attend, c'est le colon, qui peut là s'entourer d'affection et d'espérance.

C'est là, dans ces grands bois de hêtres, que la tourte, espèce de tourterelle, se dirigeait autrefois en nombre incroyable. Qui donc conduisait ces pigeons sauvages dans cette direction plutôt que dans une autre ? Est-ce aux sens ou à l'intelligence qu'il faut attribuer ce phénomène? "Assurément, dit un naturaliste, ce n'est pas à la vue, ni à Touie, ni au toucher, ni au goût, ni à l'odorat. Ces phénomènes ne peuvent s'expliquer que par la sensibilité générale de l'oiseau, par soii impressionabilité au chaud et au froid. Lancé dans l'atmosphère il se dirige d'après les sensations qu'il éprouve ; il sait quelle sortie il doit suivre pour gagner le nord ou le sud. Sa sensibilité lui sert de boussole et de thermomètre."

Nous nous avancions à petit train, car outre qu'à certains endroits la route était gâtée par les eaux du printemps, nous avions à attendre nos joyeux compagnons qui, le fusil au bras, gambadaient de droite et de gauche.

Oh ! que c'est donc beau, ces montagnes hautes et chevelues, ces ravins sauvages, ces lacs profonds qui irriguent le sol !

De distance en distance on aperçoit un défiichement qu'un squatter a fait sur un lot, avant que le canton fût arpenté, afin de le choisir chez l'agent des terres avant tout autre, quand il sera en vente. Là est um chantier barricadé, construit par un voyageur qui est allé faire la> drave et gagner de quoi défricher. Ici est une cabane vacante qu'un; ouvrier, qui travaille en ville, a construit pour y loger les hommes à gages qu'il envoie faire de la terre neuve.

Près de la décharge d'un lac se présente une habitation où toute une famille est en mouvement : les uns abattent les grands arbres, qui ert tombant mêlent au grondement de leur chute les craquements de leurs branches qui se brisent ; les autres débitent les troncs couchés en billes de huit pieds ; les grands garçons effai'dochent. Les bûcherons suspendent les haches et ramassent les gros morceaux et les mettent: en tas, puis les enfants y portent les petites branches. Et puis par um temps sec on promène la torche dans ces amas fanés qui grillent en pétillant. Dans ces foyers ardents se font entendre des bruits divers : c'est le vent qui s'engouffre dans l'espace réchauffé ; c'est la sève qui: bout sous l'écorce qui éclate ; c'est l'insecte qui sent la chaleur envahir son gite ; c'est la branche qui se brise ; c'est le cadavre qui s'affaisse,. Et puis, de ces tronçons calcinés s'élève une flamme qui tourbillonne en sifflant.

Et quand le monceau noirci s'est écrasé à demi consumé, les débris sont ramassés, remis en tas, brûlés de nouveau et consumés en cendres. On les recueille quelquefois pour en faire de la lessive qu'on réduit en potasse.

Sur ce sol on jettera de la semence de blé-sarrasin ou de la graine de navets, après l'avoir déchiré avec la pioche ou la charrue traînée par des bœufs. Et puis. Dieu fera le reste.

Il faut le voir, ce colon, avec ses deux grands bœufs blancs marqués de roux. Comme ces^animaux ont l'air bête et comme ils sont fins ! Ils vous traînent des charges, mais, dame ! d'un pas tranquille et lent,, comme au temps de cet heureux temps, où ils promenaient dans Paris les monarques indolents. Pauvre animal va, comme tu me fais réfléchir sur ta patience et ta constance au travail ! Quelle leçon tu nous donnes en nous apprenant à creuser tranquillement le sillon d'où doit surgir le bien-être, et souvent la fortune, mais la fortune solide ! Et puis, comment, en voyant ces animaux si forts, munis de cornes aiguës^. se ployer si docilement aux volontés de l'homme, ne pas penser à la: bonté de Celui qui les a faits pour nous, pour notre utilité, en leur commandant de nous obéir !

Mais ce n'est pas tout : sur le bord de la route se présentent des plantes aromatiques, médecinales et industrielles, qui invitent l'homme à s'en servir ; les lacs lui offrent le poisson qui y fourmille ; dans les

~ ■ ■ avec

:bois un gibier abondant se tient à sa disposition. Mon Dieu quelle générosité vous avez traité l'homme 1 Aussi cette prodigalité devrait-elle faire surgir de nos cœurs de continuelles actions de grâces. " Bencdicite, omnia opéra Domini, Domino ; laudate et super exaltate eum in secida ! !

Nous faisons halte, la grande halte, auprès de la décharge du^ Lac Lacoste, dont une des sources nous fournit une eau limpide et froide. Hommes et bêtes s'en donnent à qui mieux mieux. La popote est bonne. Et du café ! ! ! à renverser les nerfs d'un caporal de garde. Sucrez moi ça ! et imbibez. Ça vous égaie comme du jus d'avoine.

Mais le jour monte, et il fait chaud, tonnerre de Brest ! Cependant ce n'était pas une chaleur comme celle qu'avait éprouvée ce Marseillais, qui affirmait que dans le pays d'Afrique d'où il venait, il faisait une chaleur de 90 degrés à l'ombre.

— Tronc de l'air ! demande un Gascon, comment faites vous donc pour y vivre.

— Eh bien ! nous nous mettons au soleil.

Aussi nous nous mettons à l'ombre. Quel bien être, de goûter de la fraîcheur quand le soleil brûle l'espace. Pourtant le colon est là, non. loin de nous, qui fait de la terre neuve, et les rayons de l'astre plombent sur ses reins en sueurs. Il semble nous plaindre d'être aussi peu courageux. Et pour nous en faire reproche il nous raconte qu'il va quelquefois à la Chute aux Iroquois à pied, emportant sur son dos une poche de grain pour l'y faire moudre, et qu'il en rapporte la farine dans la. même journée, ainsi que du lard. Et la distance est de quatre lieues>-

Quel mérite ont ces hommes, auprès desquels nous sommes des fillettes, s'ils savent offrir leurs travaux et leurs privations dans un bon. esprit.

Quelle race énergique va se multiplier dans ces montagnes ! Constatons-le avec plaisir et jetons avec confiance les regards vers l'horizon, car de ces généreux défricheurs surgiront, dans les âges futurs, nos hommes de profession les plus en renom, ceux qui dirigeront la société. Et tant que la source de nos générations sera purifiée par les rudes travaux des champs, nous aurons foi dans l'avenir. C'est le diamant qui polit le diamant, et c'est aux dures épreuves de la vierustique que se taillent pour la société ces pierres précieuses qui formeront l'ornementation de notre écrin. Et, certes ! nous pourrions en citer un grand nombre. De fait tous ceux qui persistent à rester sur

les lots qu'ils ont défrichés sont non-seulement des hommes de cœur, fnais des hommes de courage, que je comparerais volontiers aux héros -dont les noms sont inscrits dans les pages de notre histoire.

Accomplir des exploits, c'est un peu dû à la chance ; faire des actes de bravoure que l'on sait retentir aux quatre vents de la renommée, c'est facile ; exposer sa vie dans un moment d'enthousiasme en présence d'une armée, qui inscrira votre nom dans le livre d'honneur, c'est d'un grand cœur ; mais lutter sans cesse, sans témoins, du matin :au soir, du commencement de l'année à la fin, et même toute la vie, -c'est d'une grande âme et si méritoire que Dieu semble, à dessein, ne lui ménager que la seule récompense digne de tels sacrifices. Aussi 2st-ce l'espoir d'une telle couronne qui soutient l'énergie de ces soldats de la charrue.

Mais l'être qui se dévoile particulièrement en ces longues épreuves, c'est la femme. Combien en avons nous vu, seule?, loin dans les bois, travaillant au défrichement, attendant le mari qui était allé à plusieurs arpens et quelquefois à plusieurs milles, gagner quelques sous pour aider à acheter des vivres ? En voyant cette faible créature couper des branches, les ramasser, y mettre le feu, vous ne , pouvez résister au désir de lui demander d'où elle vient, ce que faisait -3on père ; et vous êtes tout surpris d'apprendre que c'est la fille d'un ^ouvrier à l'aise delà ville ; qu'elle a épousé un brave graçon, et qne dans l'espoir d'établir leur famille ils se sont enfouis ainsi dans les forêts avec peu ou point de ressources.

Et vous demandez à cette femme si elle s'ennuie. Mais non, ditelle, nous n'avons pas le temps d'y penser. Au contraire nous sommes très heureux.

De fait, c'est la femme qui encourage le mari à rester sur ;les lots nouveaux. Si elle se décourage le mari ne peut pas tenir. A voir ces hommes aux prises avec la forêt, on ne peut comprendre comment ils peuvent résister à de si rudes travaux, surtout quand ils n'ont à manger que de la galette, sans lard souvent. Pour moi j'étais sous l'impression qu'il n'y avait que les fils de cultivateurs,et encore de ceux qui sont bien pauvres, qui puissent résister à cette vie de privations. Eh bien ! écoutez l'histoire de cet ouvrier, et un bon ouvrier de Montréal, qui m'a fait connaître les motifs de sa détermination de venir prendre des lots au Nominingue et sa persistance à y demeurer. 'C'est l'histoire de la plupart d'entre les défricheurs :

— " Je travaillais à Montréal de mon métier de menuisier, et j'étais bon ouvrier, gagnant continuellement de une piastre et demie à deux piastres par jour. Je vivais bien, nous nous habillions convenablement ; mais après le loyer payé, les taxes, les cotisations, l'eau, la mourriture et le vêtement, il ne restait plus rien. Pas d'avenir pour

nos enfants que d'être journaliers. Et puis qu'il arrive une maladie, les arrérages et les dettes s'accumulent, les saisies arrivent et nous voilà perdus. Fatigué par ces réflexions je me dis : faisons le sacrifice, aujourd'hui que nous sommes vigoureux, d'aller prendre des lots, et "si nous réussissons nous n'aurons pas la douleur de voir nos enfants s'éloigner ou travailler à la journée. Ma femme goûta le projet, et nous partîmes, non sans chagrin, car il nous fallait quitter notre lieu de naissance, nos parents, nos amis. Je la regardais du coin de l'œil et je la voyais si courageuse que je quittai sans trop de peine. Aujourd'hui nous ne sommes pas riches, non certes, mais j'ai assez de terre défrichée pour hiverner, si le bon Dieu conserve ma récolte, et tous les jours j'agrandis mon désert.

— Vous devez avoir trouvé ça dur de travailler ainsi à la terre neuve.

— Moins que vous ne le pensez, monsieur. Croyez-vous que ce soit bien doux dans les boutiques, en ville, de mener la verloppe ou le rabot? On commence à sept heures du matin et Ton finit à six heures du soir, conduit par un contremaître, qui n'est pas toujours humain. Si vous perdez une heure, on vous la compte. Et puis cette idée qui vous poursuit sans cesse de travailler au jour le jour sans espoir d'être jamais audessus de vos affaires, fatigue un homme de cœur, allez. Ici je travaille fort, sans doute, mais ce n'est pas plus fatiguant de bûcher, une fois accoutumé, que de travailler de la menuiserie ; quand le soleil chauffe d'un côté de l'arbre que j'abats, je me mets de l'autre. Et puis si je veux me reposer pendant une heure, je me repose. Surtout je travaille sous l'empire de cette idée fixe que chaque pied que je défriche est à moi, et me rapportera de quoi vivre, de quoi établir ma famille.

Voilà ce que cet homme nous racontait, et c'est le langage du bon sens.

C'est sous l'empire des reflexions qui nous étaient faites par ces colons isolés que nous cheminions le long de la route accidentée par le spectacle d'une si grandiose nature. Tous les lots sur le chemin Chapleau sont pris, et plusieurs par des messieurs de Montréal, qui y ont placé des colons avec lesquels ils font des arrangements avantageux pour les deux parties contractantes. Ils paient au colon défricheur $10 par arpent, et ils cvMent l'usage de ce terrain défriché pendant trois ans, et à moitié pendant quelques années subséquentes.

C'est ainsi qu'ont contracté MM. Lacoste et Globenski, M. E. de Bellefeuille, M. l'avocat Longpré, dans le Canton Marchand, M. Massue et M. Beaubien, dans le Canton Loranger, et plusieurs autres qui, dans quelques années, auront des établissements de valeur à peu de frais.

Le Canton Marchand est d'une richesse de bois extraordinaire^ dont la qualité dénote un sol très riche. Les lacs, dont les décharges offrent beaucoup de ressources à l'industrie, sont poissonneux et pittoresques.

Outre le grand chemin Chapleàu une autre grande voie, le .chemin Boileau, traverse le canton Marchand, de la Rivière Rouge à la traverse de l'Annonciation, jusqu'au grand Nominingue. Il a été parachevé en 1883. Un autre chemin était ébauché, en i884, reliant le chemin Chapleàu et le chemin Boileau, en longeant le grand Nominingue au Sud. A cette date, les lots, qui sont superbes, sur ce chemin^ étaient en grande partie pris.

La route quoique belle commençait à paraître longue. A tout moment nos jeunes écoliers se demandaient en voyant poindre une nappe d'eau à travers les arbres : est-ce le Nominingue ? Et nous montions et nous descendions.

Tout à coup du haut d'une colline nous apercevons devant nous une petite mer encadrée à l'Ouest de montagnes en pente douce, couvertes de bois franc ; au Nord d'un pic de rochers abruptes ; au Nord Est par une plage couverte de bois résineux.

C'est le Nominingue ! ! ! Mais le petit Nominingue, qui est à un mille environ du Grand Nominingue, dans lequel il se décharge.

Il fallait nous entendre faire retentir l'air de cris de joie en apercevant ce lac après lequel nous courrions depuis quatre jours ! Les colons des alentours étaient étonnés d'entendre un tel vacarme et les chevaux semblaient comprendre qu'on arrivait au terme du voyage.

Pour paraître moins farouches nous entonnâmes la chanson : " A St Malo, beau port de mer " et les montagnes répétaient après nous en cadence " Nous irons sur l'eau, nous y prom promener, nous irons jouer dans l'Ile. " C'était à propos, car ce lac contient quatorze belles îles.

Nous traversons la décharge sur un pont solide. Et nous voilà chez nous, dans la presqu'ile formée par le Grand et le Petit Nominingue et où se trouve l'établissement des Rev. Pères Jésuites. Hip, Hip, Houra t

Ce hip, hip, donna à Louis l'idée de chanter :

Yankee Dool quiens toi ben

J'entends de la missique :

Ce sont les Américains

Qui vont dans les townships, hip ! hip !

Le Petit Nomîningue, dentelé de quelques pointes qui nous en cachent l'étendue, a environ quinze milles de tour. La rive Est, que nous longeons l'espace de deux arpents, est couverte d'un sable propre au mortier. La plage se prolonge loin dans le flot, où l'on peut mener une voiture à plusieurs perches du bord.

Les eaux du Petit Nominihgue sont profondes dans la partie Ouest, où le rivage est taillé à pic. Les poissons y abondent, surtout le brochet la barbotte, et le poisson blanc.

Nous nous acheminions, par une route sablonneuse, ombragée de pins> de sapins et de cèdres vers la résidence des Rev. Pères Jésuites, située sur une colline, à environ trois milles de la décharge du Petit Nominingue. C'est le point d'observation le plus élevé des environs, et le panorama qu'il offre est merveilleux. On apercevra de ce Heu,quand le défrichement sera fait, le grand Nominingue, qui en est à 12 acres, et qui a 30 milles de tour. C'est le Roi des Lacs du Nord, et bien couronné de forêts tressées des essences les plus variées : depuis le modeste buis, jusqu'au majestueux pin ; depuis le faible coudrier jusqu'au merisier robuste. Les montagnes qui l'enlacent y descendent tranquilement en s'y baignant les pieds, sur lesquels à une grande distance les eaux se jouent sans les cacher profondément. Des bouquets d'arbres coquets sortent de temps à autres de ce jardin liquide, où les plantes aquatiques croissent caressées par les eaux qu'une brise perpétuelle ride sans cesse. Les rochers de ses bords, adoucis par la vague, en rendent l'aspect par fois sévère comme le front d'un vieillard dont l'existence a été orageuse, mais qui sourit aux générations sorties de sa source. Le Grand Nominingue se décharge dans la Rivière Rouge et lui paie un tribut généreux, en gonflant son sein devenu voie de communication flottable. D'où lui vient le nom de Nominingue ? Nominingue veut dire en langue Iroquoise, peinture rouge. De fait on trouve encore une espèce de craie avec laquelle les Sauvages se tatouaient, et dont quelques colons se servent aujourd'hui pour peinturer leurs bâtiments. C'est peut-être de cet incident que la Rivière Rouge tire son nom.

Ce lac devait être connu sous la domination française, et les anciens missionnaires ont dû voguer sur ses eaux. Aussi semble-t-on voir, sur l'une de ses pointes, la plus rapprochée de la Rouge, des restes de fortifications en cailloux. Ce que c'est que les destinées humaines ! voilà plus de deux cents ans peut-être que les Jésuites accompagnaient les sauvages sur ces lacs semés par delà le^ Laurentides, et voilà qu'aujourd'hui ils s'en vont retrouver les jalons qu'ils y ont alors plantés.

Ce n'est pas sans une profonde émotion que l'on aperçoit le théâtre des exploits de nos missionnaires. Et qui sait si les PP. Jogues ou l'Allemand n'y ont pas fumé le calumet de la paix et n'y ont

pas assisté à une levée de boucliers ? On interroge la brise qui caresse la feuillée des vieux témoins de ces scènes anciennes, on cherche à surprendre une attestation dans les sables que la vague respecte, on demande aux rochers l'impression qu'y ont laissée les habitants d'alors. On nous répond sans doute, mais c'est un langage incompris de la génération qui passe ; les lettres qu'ont laissées les pieds des coureurs des bois sont effacées ; mais l'histoire avec sa grande et impérissable voix nous dit que partout où l'indien a mené son canot le missionnaire l'a suivi.

Où sont les générations qui ont visité ces lieux, qui ont combattu sur ces plages ? Peut-être nos ancêtres, qui étaient des guerriers, ont ils brandi l'épée ou tiré du mousquet. Elles sont ensevelies dans le sein du sol qui les a vus naître. Toutes sont retournées en terre pour se méthamorphoser ' en plantes d'une variété infinie. Est-ce leur chant que Ton entend à l'aube, dans les branches des grands bois, quand la brise y passe ? Sont-ce leurs plaintes qui s'échappent de la poitrine des gros pins quand le vent les agitent ? Sont-ce leurs sanglots qui s'échappent des creux des rochers quand la foudre y gronde ? Sont-ce leurs soupirs que poussent les ondes qui se balancent sur la rive des eaux ? Sont-ce leurs larmes qui coulent lentement des ruisseaux autour de la grande nappe? Mystère ! Mystère ! Une seule chose est certaine, c'est que tous ces corps méthamorphosés réssussiteront au printemps de l'éternité, comme le brin d'herbe au printemps des saisons.

Tout ce qu'il y a de certain, c'est que si c'est un champ des morts, le décorateur en a dressé les dessins avec un goût expressif. Autour de la vaste fontaine se croisent des étangs et des ruisseaux, qui, en cascades capricieuses, s'y rendent à travers les sombres cyprès et les saules en pleurs ; les montagnes accidentées des ombres du nuage, en descendent doucement ; des avenues tortueuses, donnent à leurs flancs un mystérieux aspect où se dérobe le lit d'une rivfère ou d'un ruisseau, sur lesquels sont couchés les cadavres des arbres récemment tombés. Les bêtes qui vivent dans ces séjours tranquilles y courent en liberté, mais sans bruit ; les tertres y sont nombreux, et les plantes qui les dérobent au souvenir des générations présentes, sont odorantes quand le soir y apporte sa sueur froide et que la main de l'aurore essuie du front des arbres couchés les pleurs glacés de la nuit.

Entendez Lamennais :

^' Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur. Ils ont aussi " passé sur la terre, ils ont descendu le fleuve du temps. On enten- " dit leurs voix sur ces bords, et puis l'on n'entendit plus rien.

" Pendant qu'ils passaient, mille ombres vaines se présentèrent à " leurs regards ; le monde que îe Christ a maudit, leur montra ses gran-

" deurs, ses richesses, ses voluptés ; ils les virent, et soudain ils ne *' virent plus rien que l'éternité.

" Mais des lieux inconnus où le fleuve se perd deux voix s'élèvent " incessamment. L'une dit : Du fond de l'abime j'ai crié vers vous, " Seigneur, Seigneur, écoutez mes gémissements ! prêtez l'oreille à ma prière.

" Et l'autre : Nous vous louons^ O Dieu, nous vous bénissons. Saint, " Saint, Saint est le seigneur. Dieu des armées.

" Où serons nous, qui le dira !

" Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur ! "

Ces gigantesques pentes à la crinière touffue sont aujourd'hui ouvertes à la colonisation. Et pour l'accélérer on a concédé aux Rev. Pères Jésuites un millier d'acres de terre qu'ils ont vendus après y avoir planté une chapelle — que dessert un des leurs, le Rév. P. Martineau, — qui y réside depuis avril 1S83*

Certes ! tout n'était pas rose alors de s'enfoncer seul avec quelques colons, quand il n'y avait qu'une route pour permettre d'apporter sur son dos quelques livres de lard et quelques terrinées de farine.

Et vous croyez que le père Martineau s'en gênait ! Allons donc ! Aussi a-t-il fait un rude apprentissage. C'est le fils d'un ancien colon qui a défriché des lots à Roxton-Fall, dans le comté de Shefford, et y a élevé sa famille. Il est au Nominingue, le vieux défricheur, travaillant toujours, la pipe à la bouche, ramassant ce qui traine, et donnant des conseils. Sa vieille compagne est là aussi, toujours sur pieds, grondant un peu, et il y a de quoi, oui, il y a de quoi dans cette maison où il pleut et grêle, et qui sert d'abri à tous les étrangers qui y arrivent où y passent, à tous les ouvriers des travaux qui s'y font, à tous les colons sans refuge, et à toute la paroisse qui vient aux offices. De fait jamais une heure de repos pour ces vieillards, qui, avec la belle-sœur du curé, sont continuellement à faire la cuisine, transporter les paillasses, blanchir le linge, frotter les planchers.

Le Révérend Père Martineau, lui, ne se fait pas de mauvais sang. Il prend les choses comme elles viennent. Aujourd'hui il a sur sa table des patates et du pain, et il n'est pas plus heureux qu'hier où il n'avait que de la galette. Cette semaine il fait ses courses lointaines en voiture, et il parle avec plaisir des années où il parcourait des lieues à pieds ramenant par la bride au milieu de la nuit, son cheval, qni n'avait pu tirer sa voiture d'un marais de la savane. Il récite son bréviaire au milieu de la compagnie qui parle et fume à ses côtés, et il confesse, le matin, des voyageurs dans le dortoir converti en chapelle. Il dit la messe sur un autel qui craque, et il n'y voit que Jésus y descendant à sa voix pour venir le fortifier, lui et ses frères prosternés sur les pièces raboteuses recouvertes d'écorces de sapin ; — rien ne lui

manque, parce qu'il n'a besoin de rien que de vivre pauvrement. Il a trouvé le secret d'être heureux en comprenant bien qu'il n'est pas ici pour l'être. — Oh ! profondeur des paroles du Christ, qui a dit que son fardeau est léger ! Arrivez donc ici, vous qui êtes ployés sous le poids des plaisirs et qui êtes ridés des veilles de la dissipation ! Venez sous ce dôme rustique, vous que les affaires font blanchir, et que les soucis de la fortune rongent vivant. Venez vous reposer du ballottement de la vie dans cet oasis où l'âme est à l'abri des exigences sociales et des grandes passions du cœur. Venez prendre une leçon des secrets du bonheur.

Pour moi, rien n'est plus consolant. En vérité, je vous le dis.

Nulle part j'ai senti la paix comme dans cette cabane, car c'en est une, où les bases d'une forte colonie sont jetées au milieu des privations et des sacrifices de toutes sortes, terrain fertile où germent et s'épanouissent les grandes œuvres que Dieu veut bénir.

Dès notre arrivée nous commençons notre vie de colons.

Le soir, dès que le soleil s'enveloppe dans son costume de nuages pour aller voyager sur un autre hémicycle, et que les charmantes voyageuses de la nuit passent en souriant à la terre, d'autres bruits se font entendre, c'est un langage nouveau. A la lisière du bois, on distingue le son d'une cloche fêlée, qu'une vache pilote porte à son cou. Sur les coteaux débouchent les laitières rouges, noires et cailles qui, à travers les souches calcinées, cheminent, non sans ''tondre dans les prés la largeur de leur langue," pour se rendre à la barrière du parc, où les attendent près d'un feu étouffé les bergères de la localité. Chacune a son langage pour inviter sa favorite à ne pas tant s'amuser: Viens, Brunette, viens, ma fine, viens. Viens, Caillette, viens, ma belle, viens.

Et en réponse à ce tendre appel la bonne bête fait entendre un doux mugissement, et vient se ranger près de la fumée pour y offrir à sa maîtresse le plus riche de son lait.

Et puis c'est un arbre qui s'abat dans la forêt en jetant aux échos le râle de son agonie. Sur la route on entend le pionnier atardé qui revient de défricher et qui, pour se donner de l'assurance, chante en faisant filer sa voix une chanson de la drave.

De tous les oiseaux qui voltigeaient dans les bosquets, quelques-uns seuls veillent et font entendre leur nocturne complainte : le huard lance son cri de détresse ; la chouette semble réveiller les sentinelles perdues, et l'agneau appelle d'un air inquiet la mère confondue dans le troupeau.

On entend quelques voix qui nous arrivent sur les ailes calmes de l'air embaumé par les parfuns des arbres et des prés — : c'est celle des enfants qni se bousculent dans la prairie ou la voix grave du colon qui s'enquiert si les barrières sont fermées, si la pouHche est dans le

pré ou la génisse à l'étable. C'est sur le lac voisin la conversation des i^êcheurs qui accompagne le bruit des avirons sur le bord du canot ou sur Tonde tranquille. Et vous demandez, d'où viennent donc ces babils ? C'est chez le voisin — qui est à un mille d'ici. Et ce bruit de rames ? C'est au Petit Nominingue — à 3 milles d'ici. Et tout à coup un chasseur, quia fini sa journée et qui veut décharger son arme, lance un coup de feu dont l'écho se répercute de montagnes en montagnes. Il est peut-être à 9 milles d'ici.

La veillée se passe à la porte du presbytère où curé, hommes, femmes, enfants, sont assis autour d'un grand feu que le vieux père Martineau entretient des débris de souches ramassées pour cette fin. — Les uns sont assis sur des roches, les autres sur des bancs, les étrangers sur des chaises. Mais me direz-vous, du feu dans le mois d'août. Et oui, dans le mois d'août. Et vour en voyez à toutes les portes des chaumières et des chalets. D'abord, vous l'avouerez, c'est très agréable, ne serait-ce que de voir les fumeurs allumer leur pipe avec un charbon ; et puis c'est utile, pour éloigner les maringouins, les brûlots et les moustiques.

Et la conversation roule autour du feu du presbytère, et les pipes se rallument, mais l'on se gratte par exemple. Et tous les sujets se traitent à cette assemblée de Tiers Etat : colonisation, agriculture, pêche, chasse, astronomie, physique, chimie, philosophie, et de la profonde, je ne vous dis que ça. De fait on émet quelquefois dans ces aréopages de gens ignorants des réflexions qui sont d'une profondeur à mettre bien des savants en déroute. Car voyez-vous, ces gens là ont la foi. Et, comme le dit Bernardin de St-Pierre : " un savant avec sa méthode se trouve arrêté à chaque pas dans la nature ; un ignorant, avec cette clef, peut en ouvrir toutes les portes."

Nous étions insatiables de ces soirées, que nous prolongions autant que possible, mais il fallait bien laisser reposer ces braves travailleurs, qui avaient sué tout le jour et qui devaient recommencer le lendemain. Et nous nous retirions quand l'éloile polaire était déjà loin à l'occident, quand la grande ours plongeait sa queue dans les régions de l'aurore et que les moucJies à feu donnaient seules signe de vie dans la prairie émaillée de leur phosphore.

En prenant possession de nos dortoirs il convient de jeter un coup d'œil sur l'intérieur du château hospitalier où nous passerons nos nuits et qui est, sans contredit, le plus spacieux et le plus somptueux de sept lieues à la ronde.

Le corps de bâtisse est divisé en trois. Le premier est la salle de réception des étrangers qui y mangent avec la famille du frère du curé Martineau, l'Intendant de la ferme.

Ce corps de bâtisses d'environ 40 pieds sur 30, est comme le reste en bois rond, recouvert de pièces fendues. Le plancher de bas est

aussi de madriers équarris à la hache, ce qui veut dire que les deux ou trois chaises qui s'y trouvent ne sont pas d'aplomb. L'une des extrémités est divisée du reste de l'apartement par des rideaux en coton, et forme deux chambres à coucher, dont l'une est aux patriarches de la maison. Le reste, qui le jour sert de cuisine, de salle à dîner et de salon, se convertit quelquefois en dortoir pour les pèlerins et les ouvriers^ — qui y étendent des grabats et y ronflent toute la nuit durant. Une table de trente pieds de long, entourée de bancs de la même longueur, est avec le poêle et les marmites, l'ameublement de cette pièce où quelques voies laissent pénétrer les gouttes bienfaisantes de la pluie quand elle tombe en abondance. Il est permis de changer de place à celui sur lequel elle tombe, quand il en a plus que suffisamment pour se rafraîchir. Le corps du milieu de cette bâtisse, à peu près du double de grandeur^ est destiné à être la nef de la chapelle, quand les moyens permettront de le couvrir. Il n'était, en 1884, encore qu'à l'abri des rayons du soleil. Aussi est-ce là que le dimanche les colons attendaient assis sur quelques bancs, quelques billots ou lambourdes, l'heure de la messe, qui se dit et ne se chante pas, faute de chantres.

Le 3e corps de cette construction, qui fait pendant avec le premier, est de la même grandeur, et identiquement divisé. L'une des extrémités est séparée du reste par des rideaux de coton jaune, et comprend deux cellules meublées, l'une d'un grabat, c'est celle de monsieur le curé, et l'autre de deux lits, c'est la chambre de Monseigneur que se partagent les étrangers distingués. Quand on veut une chaise, qui a juste sa place en cet alcôve, on passe dans la pièce voisine qui sert, la nuit, de dortoir où l'on dresse des paillasses et des matelas, et le jour de chapelle, de sacristie et de retraite au curé, qui y confesse. Il y a là quelques chaises boiteuses, de grand bancs à quatre pieds, et un petit autel. Quelques rayons de bibliothèque y donnent refuge à plusieurs centaines de volumes qui en invitent d'autres.

Vis-à-vis le corps principal est la cloche surpendue sur un chêne d'environ 20 pieds de hauteur. C'est l'ancienne cloche de St Eustache, où elle a reçu une écorchure qui lui donne un son de vétéran. Sur ses flancs sont les inscriptions suivantes : W. Parkyn, St Mary foundery Montréal. Cloche donnée par M. Jacques Paquin, 1845.

— C'est le frère Chenard qui est chargé de la mettre en branle, et il nous a plusieurs fois accordé cette faveur pour sonner V angélus.... h}i\^ mais, je ne vous ai pas encore parlé du Frère Chenard qui est un pur Canadien d'en bas de Québec. Nous en parlons, à titre de légende, car il ne sera plus là quand vous irez, lecteurs, et de fait il n'est plus au Nominingue. Comme il se faisait mourir à travailler, ses supérieurs l'ont mis à la retraite. Je le vois d'ici cultivant son jardin et son parterre et le champ, car le frère Chenard est jardinier, agricul-

teur, arboriculteur, — et personne n'est plus capable que lui de faire pousser une citrouille sur une souche, et de diriger la sève pour produire une branche ou un fruit, où il les veut.

A trois heures du matin le frère Chenard, qui couche sur le grenier à foin, quand un étranger a pris son grabat, — est en oraison. Il va ensuite soigner les veaux, les chevaux, tuer les vers qni ont mangé ses choux et son tabac, biner ses fèves. Et puis, c'est lui qui fait la politesse aux étrangers, qui les mène au lac, qui les accompagne au bois. Toujours affublé d'une grande blouse que vous ne lui feriez pas ôter pour grand' chose, il ne va ni plus vite ni plus doucement d'un temps que d'un autre. Quand il passera par chez-vous, si vous avez un jardin et que dans ce jardin il y ait une plante qu'il n'a pas, il lui en faudra une bouture, une tige, ou une graine. Aussi a-t-il une collection qui surprendrait les propriétaires des serres chaudes les plus à la mode, s'ils arrivaient aux confins de la civiHsation, et qu'ils aperçussent dans les jardins du frère Chenard et r Acacia qui signifie Amour platonique, et Pagrimoiiie qui signifie dévouement^ et VAinarante qui veut dire la gaité, et r Amaryllis qui représente la fierté, et FEglaJitier qui est la fleur des poètes, et le pavot, qui traduit langueur. Autour des allées de son parterre fleurisf^ent \^ fuchsia violet ou rose tendre, F œillet à la fleur jaune d'or, ou rouge cramoisi. Sur les ronds croissent le géranium aux feuilles parfumées, à la parure sombre et variée, le laurier à la douce et brillante verdure et la rose mousseuse.

" L'Ange dont le plaisir est de soigner des fleurs, Et qui, pendant la nuit, les trempe de rosée, Un jour de gai piintemps, seul avec sa pensée, Sur un rosier goûta du sommeil les douceurs. A son réveil, il dit : " Que je te remercie, Toi, le plus cher de mes enfants !

Pour moi ton doux parfum du Ciel est l'ambroisie,

Ton ombrage enivre mes sens !

Demande donc, veux-tu quelque chose ? "

" Oui, dit la Rose,

Un nouvel ornement

Qui soit l'orgeuil de la nature. "

En ce moment

La mousse lui servit de modeste parure.

Mais comme je vous le disais, le frère Chenard n'est plus au Nominingue et il cultive carottes et navets, céleri et laitue à l'Immaculée Conception, à Montréal. Vous pouvez aller constater si ce que je dis de lui est fidèle.

Revenons à notre première nuit au manoir. C'est à qui n'aurait pas

les deux lits de la chambre des étrangers, mais j'obtins que mon ami Beaubien s'y reposât en sa qualité de malade. Et moi je m'étendis sur un matelas jeté sur les dalles de la chapelle. Je dormis bien, mais, nom d'un p'tit bonhomme, je me levai mal. Oh mes côtes et mes reins I Je n'aurais jamais cru qu'on put dormir ainsi dans une église. J'aurais dû m'en rappeler car quand j'étais soldat, en Italie, il nous est arrivé plus d'une fois, à moi et à mes camarades, de passer la nuit sous les arcades des basiliques ou sur les dalles des couvents. Nous n'étions pas très souples le lendemain. Quoi qu'il en soit le jour suivant il nous prit fantaisie d'aller camper à la décharge du Petit Nominingue, dans un -endroit splendide où rien ne manquait, eau limpide, ombre épaisse, plage étendue, etc.

La tente, qui appartient à M. Beaubien, est spacieuse et confortable. Nous nous mettons à l'œuvre : tandis que je coupe une perche, l'un nivelle le terrain, l'autre enfile des cordes, un troisième affile des piquets, et en haut le pavillon, en forme conique, à l'aspect militaire que l'on surmonte d'un drapeau fleurdelisé .

Nous ressemblions à Jacques Cartier et les siens prenant possession du pays au nom du Roy de France.

Quelques minutes après l'eau bouillait dans la marmite, le thé était infusé, les grillades étaient prêtes, le jambon était sur la pelouse, le beurre développé, et tortillez moi ça. Quels affamés, mes amis ! ! Après un repas délicieux — les uns se roulent sur le gazon, les autres appareillent les lignes, et vont à la pêche. Mais les poissons des alentours qui nous avaient entendus manger, merci, n'avaient pas envie du tout de se laisser prendre ; il n'y eut que les barbottes des eaux profondes, qui, ne se doutant pas du sort qui les attendaient, vinrent mordre à nos hameçons et tomber de la brochetée dans la poêle à frire, non sans faire à ceux qui ne leur étaient pas intimes, des acrocs aux mains avec le dard qui leur sert de défense.

Le soir arrivé, second au Nominingue, le feu brille au camp. Les jeunes vont fourrager. Les uns ramassent des fagots secs pour alimenter le feu de joie qui pitille à quelques pas, les autres cassent des branches pour étendre sur le sol qui doit nous servir de couches ; d'autres encore récoltent des feuilles de fougère pour remplir les taies d'oreiller.

En deux temps et trois mouvements chacun travaille à l'ameublement de la chambrée.

La tente, dont la base est relevée pour permettre à l'air intérieur de se renouveler, ressemble aux Kiosques orientaux. La toile de Russie qui s'appuie élégamment sur les cordes tendues, du sommet aux piquets fixés à la circonférence inférieure, s'agite comme un nuage, au gré de la brise qui nous apporte les échos [du lac. Des branches de mélèze,

de buies, de pins, de sapins, de cèdre, servent de sommier à nos lits ;. des valises, des sacs de voyage, servent de tables ; des robes de buffle étendues sur les branches, servent à en amortir la rusticité pendant la nuit, et roulées en paquet, servent de sièges, pendant le jour, aux dignitaires de la tribue. A la colonne unique qui soutient l'édifice, et sur laquelle sont ménagés de longs nœuds, sont suspendus capots, chapeaux armes et munitions. Au centre, une chandelle, de blanc de baleine, s-v-p, scintille au grè des courants d'airs ; le candélabre qui la supporte est ravissant de simplicité, et consiste en un ruban de bouleau ' roulé autour et fixé par son extrimité à une baguette fendue en biseau.

Cet ameublement, qui peut faire le désespoir d'un locateur, suffit pourtant aux stricts besoins de l'homme. Et dire qu'il y en a qui se trouvent malheureux avec cent fois plus.

Et avec cela nous attendions l'ennemi de pied ferme. Mais,saperlotte t comme toujours dans la vie, ce sont les adversaires les plus petits et dont on se défie le moins, qui sont les plus dangereux. Et tandis que, armés de pied en cap, nous étions en garde contre les ours et les loups, voilà qu'une nuée de maringouins et de brûlots nous assaillent de toute part, et au son de la musique, encore. Vous savez, ces maringouins, ça vous a un siflement ! ! ! Ah ! quel orchestre de régiments anglais précédés de leurs fifres ! ! ! Armer nos carabines, qu'est-ce que ça nous ferait, notre plomb est trop gros ; tirer du canon ? Sapresti ! ! Et nous, il faut y penser un peu. Comme quoi une idée merveilleuse peut surgir du cerveau du plus humble des mortels, voilà que l'un de nos plus modestes soldats s'imagine d'apporter dans la tente, devinez

quoi? Une batterie électrique? Non.* Un régiment de

chats affamés? Pas le moins du monde. Des piégés à bêtes à quatre ou deux pattes? Encore moins. Quest-ce donc? Un tison, lecteurs,

un tison en feu, beau dommage. Et la tente se

rempht de fumée. Sans tambour ni trompette voilà nos Iroquois de

brûlots qui prennent la clef des bois, pour revenir sans doute ;

mais alors nous avions fermé les meurtrières de la porte unique du fort, où se consumait lentement quelques bûches amorties par des bourriers.

Et nous voilà sauvés. Mais restons sur le qui vive, car nos gaillards reviennent, et toute la nuit, avec sept plus méchants qu'eux, tournant autour de notre tente, sondant toutes les portes, s'introduisant dans toutes les avenues. Quelques-uns même y pénétrent, on ne réussit pas, vous le savez bien, à chasser une légion de diablotins en un combat, mais la prudence venant à notre secours, nous résistons aux empiétements du plus traître des volatiles.

Pour parler scientifiquement disons que les cousins sont de la famille des bulicides. La femelle pond ses œufs (environ deux mille

par jour) dans les endroits humides, ou mieux encore à la surface des eaux stagnantes ; ils éclosent là, leurs larves se développent, et trois semaines suffisent pour que l'insecte soit arrivé à l'état parfait et devienne apte à se reproduire. La femelle seule du cousin, ou moustique, est agressive pour l'homme et pour les animaux ; le mâle, beaucoup plus petit de taille, est inoffensif, et c'est lui qu'on voit le soir se livrer par myriades audessus des eaux stagnantes ou sous l'ombrage humide des arbres à des danses circulaires. L'arme de la femelle est constituée par une sorte de trompe que termine un organe de succion arrondi et qui loge cinq stylets piquants et barbelés ; ceux-ci perforent les tissus et y introduisent une saHve irritante et venimeuse qui produit un soulèvement du derme avec sensation de brûlure. On dit qu'à la suite d'une longue série de piqûres, on contracte une sorte d'immunité contre les morsures et que celles-ci, une fois produites, n'ont aucune des conséquences qu'elles entrainent dans le principe.

Le maringouin est le moustique des cHmats excessifs. Il hante les lieux humides et marécageux, a des mœurs nocturnes et ne s'élève guère audessus du sol. Il n'est qu'une variété du cousin ordinaire.

Mais si la science se prononce sur la nature de ces communards, elle est presque muette sur les moyens de s'en débarrasser. Mes compagnons avaient emporté des médicaments avec lesquels ils se tatouaient,, mais ils ont été inutiles, je vous en donne mon certificat. L'inventeur d'un remède maringouinifuge ferait certainement fortune. Voici cependant une recette dont il est bon de se servir, tandis qu'elle est à la mode, il s'agit de frotter les piqûres avec une feuille de poireau ou d'oignon pour calmer les démangeaisons. La cautérisation avec de l'eau de phénique liquide produit aussi d'excellente effets.

Mais avec ce petit jeu là, le jeu aux maringouins, il était tard quand nous pûmes clore l'œil. Le religieux hibou avait déjà fait entendre sa plainte à l'heure de minuit ; le huard avait plusieurs fois lancé son cri plaintif, quand la dernière de nos sentinelles, repliée sur le camp, jouissait en paix du fruit d'une vigilante journée. Mais, ne voilà-t-il pas que sur le matin, alors que la fumée s'élève épaisse des lacs, pour leur permettre de voir l'aube, les bêtes de jour se remuent sous notre couche réchauffée. Ce sont les criquets, les fourmies, les.... je ne sais qui ni quoi. Et l'une entre sans hésiter dans notre bas, l'autre sous notre chemise; mais ce qu'il y a de plaisant, c'est que quelques unes pénètrent dans nos oreilles — Brrrr... Et comment faire contre cetennemi là ? C'est une réponse qu'il faut aller ni plus ni moins chercher dans la théologie. Le moyen... c'est de fuir. Et en effet il a fallu se lever, sous peine de se laisser flétrir par ces insectes, dont la morsure de quelques uns est venimeuse.

D'ailleurs il était temps de saluer le Roi du jour qui se levait radieux

au-dessus des cîmes verdoyantes des monts de l'orient. Et en peu d'instants nous étions inondés de la lumière bienfaisante, qui enveloppait la nature pour l'embellir et la fertiliser. — Qui peut voir se lever le soleil sans admiration? Alors que le brin d'herbe lève sa tête pour le saluer, alors que la feuille se sèche pour lui sourire, alors que l'oiseau entonne son hymne, et que la nature tressaillit à son baiser ■d'époux. Qui lui a dit de venir à l'heure de l'an dernier et des années d'avant caresser les plantes, qui produisent les mêmes fruits ?

Quoiqu'il en soit nous tînmes conseil au wigwam. — L'un avait les <:ôtes sur le long ; l'autre avait une fourmi greffée sur le mollet ; — tous nous avions la peau bossée comme l'écorse d'un sapin au temps de la sève montante. — Et d'après l'opinion des sages du Conseil il fallait pour s'accoutumer à cette existence, trois mois de calendrier républicain, c'est-à-dire trois mois de 30 jours chacun. Or comme nous n'avions que quinze jours à dépenser, nous décidâmes de ne pas exclusivement les ■employer à assouvir la rapacité des insectes du Nominingue. Cepen- 'dant le respect humain nous commandait. L'honneur de dire au retour «que nous avions campé ; la gloire de rentrer au foyer basannés comme (des vases étrusques et balafrés des coups de lances des moustiques ! Les jeunes surtout chantaient l'hymne de guerre, quand un ancien delà forêt surgit au milieu de nous, au moment où nous préparions le déjeuner. Le nouvel arrivé était un homme d'une taille de six pieds et svelte ; un pantalon, fixé à ses reins par une large ceinture fléchée, recouvrait une jambe flexible comme l'arc du carquois d'un Huron ; sa chemise en flanelle grise qui retombait sur sa ceinture, laissait se dessiner un torse élégant et souple ; les muscles de ses bras, que ne recouvraient les manches retroussées de sa chemise, étaient gonflés et poilus. Ses traits d'ailleurs étaient doux, et la sérénité qui couvrait sa figure rasée, le rendait sympathique à qui le rencontrait. Ses yeux bleus, comme les plus fameux de nos guerriers anciens, avaient l'habitude de regarder haut et loin. Sa démarche était fière, comme celle d'un cerf qui porte son panache à travers les bois durs.

Il était accompagné d'un homme trapu, à grande barbe noire, nommé Michauville, chasseur de renom, comme son père, qui a passé sa vie à traquer les bêtes, et qui est mort pauvre comme tous ces chasseurs là. Ils se passionnent à cette vie, négligent la culture ou leur métier et soumettent le sort de leur famille aux éventualités de la chance de tuer, de vendre, des accidents, et des rhumatismes.

En apercevant ces voyageurs, mon ami Beaubien s'écria : c'est Bureau ! ! Oui ; c'était Bureau, un rôdeur, comme disent les gens. Et bien fait pour ça, allez. Aussi dans les montagnes et les mauvais pas il ne résiste pas en voiture. Il saute à bas, prend sur ses épaules ce qui surcharge le cheval, et en avant. — Un'chevreuil n'a pas meilleure jambe, ni meil-

leur œil. Il passe monts et ravins, rivières et portages en se dirigeantsur les étoiles et la mousse, et tombe juste au point où il veut aboutir. Aussi le gouvernement l'a-t-il chargé de tracer les chemins dans les cantons à ouvrir à la colonisation. Il rend d'immences services en évitant par là bien des endroits impossibles ou trop montagneux pour y fixer un chemin à perpétuité. Il faut le voir, avec^son casse-tête^. tracer un chemin, et couper les branches au pas de course.

M. Beaubien connaissait M. Bureau, et depuis que nous étions en^ marche il répétait souvent : " Bureau doit être en haut. Si nous avions la chance de le rencontrer." Et bien, nous l'avons ce fameux. Bureau. Nous l'invitons à déjeuner avec nous. Là, pas de cérémonie. Ce n'est pas qu'ils manquassent de vivres, nos voyageurs. Ils en étaient certes bien pourvus. Ce n'est d'ailleurs pas un petit personnage que ce M. Bureau. Il a le personnel qu'il juge à propos; s'il faut deux hommes il les prend, s'il en faut dix ils les engage. Et pourquoi pas? Il a du bagage quelquefois pour plusieurs semaines, son canot chargé à conduire sur les eaux sans compter les portages, etc. Tout de même il mangea avec appétit de notre gargotte, qu'il nous aida à préparer, et surtout de notre pain, car il n'avait que du biscuit. Je vais faire bouilHr l'eau pour le thé, dit-il. Et en une minute il avait coupé une gaule de quatre pieds dont il effila un des bouts qu'il fixa obliquement en terre^ et à l'autre bout encoche il suspendit le bidon sous lequel il alluma le feu. Voilà la marmite. Il fallait voir l'assaut sur le jambon, le saucisson, les grillades de lard ! Enfoncés Mde du Perrouzel, Victor,^ Cizol, Rabat et Cavallo.

Et ce pauvre M. Bureau avait autre chose à faire que de bousft- '^ailler, il fallait répondre à nos questions qui étaient nombreuses. Il revenait de la Lièvre où il avait tracé des chemins dans la Kiamica.. Il était enchanté du terrain de cette vallée de la Lièvre, où il a trouvé, des prunes qu'il croit indigènes. Ce n'est pas étonnant, car nous avons un prunier indigène ; c'est le prunier d'Amérique, le cerasus ?iigra de Loisel, dont l'arbre est quelque peu épineux. C'est, dit l'abbé Provancher, la seule espèce de prunier indigène en Canada. Quelques variétés dans la culture, dit-il, produisent des fruits d'une saveur fort agréable^ bien qu'ils soient encore loin des Damas.

Il fut question de bien des projets dans cette rencontre au bord du Petit Nominingue : — de faire au plutôt dévier le chemin de la Repousse, de tracer un chemin au 4e rang du canton Lorangerpour ménager un débouché aux colons établis autour du Petit Nominingue, ce qui fut. exécuté le même jour. Et un autre projet fut de faire accompagner M. Bureau, lors de sa prochaine expédition, par nos garçons en vacance, ce qui n'est pas encore exécuté.

Enfin, le déjeuner pris, le soleil commençait à darder ses rayons ;.

nous mîmes le tondre sous le briquet. Mais il fallait nous séparer du brave Bureau qui partait pour aller mettre à exécution le projet émis et mûri pendant le déjeuner, de tracer une voie de sortie aux pionniers du Nord-Ouest du Petit Nominingue.

Après son départ nous nous mîmes à réfléchir sur notre position. Tous les arguments furent apportés pour la levée instantanée du camp, depuis la proximité des fourmis jusqu'à l'éloignement des voisins. On décida à l'unanimité d'aller établir le centre de nos opérations au village, où il y avait' de l'espace, puisqu'il n'y avait que deux établissements : celui de l'Eglise et la maison d'un nommé Jette, hôtelier d'Hochelaga, qui a acheté près de l'église un emplacement où il amasse ses économies. L'exécution suivit de près la décision, et, en une demi-heure, tente, bagages, hommes et bêtes étaient en route pour des parages plus hospitaliers. L'endroit choisi pour dresser notre tente était élevé, et les travaux de construction se firent avec encore plus de dextérité que la première fois. D'ailleurs pas d'assemblée des anciens et nouveaux marguillers, ni de paroissiens. Le curé seul nous donna la permission de nous bâtir sur le terrain de l'église sans avoir à passer par la formalité de l'homologation.

Ah ! ça, moi, je vous avertis, lecteurs, que je ne couchai plus sous la tente. J'en avais assez, de ce jeu là. Ça peut-être très poétique, majs je n'ai plus de disposition pour cette poésie là. Autrefois j'ai rêvé et fait la vie du camp, j'ai sojigé à me faire berger et même ermite. Mais je suis revenu à la réalité.

Je couchai au presbytère où, après tout, on est mieux que sous la tente. Là pas de fourmis, pas de barbeaux, pas de hannetons, pas de criquets, pas de puces, non,car les punaises les avaient mangées. Ah ! des punaises par exemple, je ne vous dis que cela. Le curé les tolère-t-il par esprit de pénitence ? Dans tous les cas il ne pourrait les déloger. Figurez-vous donc les réduits où elles peuvent se cacher, dans les fentes des planches, dans les écorces des murs, dans les coins des couchettes. Allez donc vous servir d'un petit soufflet pour introduire du poison insecticide dans tous ces interstices. Vous y perdriez votre latin.

On se demande, toutefois, nous qui ne voyons pas l'utilité des êtres de la nature, à quoi peut servir ce fléau des nuits avec son liquide infecte. " Elle ne se contente pas, dit un auteur qui a dû se faire piquer, de percer les chairs, d'en extraire le sang dont elle se sustente j dans la plaie qu'elle a ouverte, au lieu du sang qu'elle a dérobé, elle introduit un liquide acre, mordant, sécrété par elle." Pourquoi cette manière d'opérer ? Je parierais que cette substance qu'elle verse sur nos plaies est une généreuse compensation de ce qu'elle nous ôte. Nous sommes trop ignorants pour en connaître le prix, voilà tout. Est-ce un désinfectant ? Et pourquoi pas ?

Les médecins ont exploité, pour nous faire mourir plus scientifiquement, le règne végétal et le règne minéral, pourquoi donc n'essaieraient-ils pas, comme remèdes, du règne animal ? Tenez, en voici un qui a tenté l'expérience :

Je trouve dans un livre très sérieux la recette suivante : '* Prenez une vingtaine de ces petites bêtes noires qui remplissent les prairies et qu'on appelle cris-cris ou grillons. Faites les cuire et infuser dans une grande tasse de café noir -, faites passer à travers un linge et faites boire cette infusion à une personne atteinte d'une hydropisie, même invétérée. Sucrez si vous le préférez.

Au bout de quelques heures commence une évacuation abondante par les urines, tellement abondante, qu'on voit des hydropiques, arrivés au dernier degré de la maladie, complètement débarrassés en .moins de vingt quatre heures.

Le café des cris-cris a été essayé plusieurs fois et a toujours réussi.

On peut se servir indifféremment de cris-cris vivants ou de cris-cris séchés, mis en poudre et conservés ? " (Petites lectures illustrées 8e série, p. 173.)

Le lendemain, ceux qui avaient couché sous la tente, et ceux qui avaient dormi sous le toit, étaient à bonne heure sur pied pour voir la brume s'élever de la prairie et fuir devant les rayons du soleil, pour entendre le chant des oiseaux matineux et sentir l'odeur des prés qui semblent, eux aussi, se rendre aimables à l'arrivée de l'aurore.

Après enquête minutieuse pour savoir comment chacun avait passé la nuit, et après avoir humé les parfums de la matinée, nous nous rendîmes à la chapelle où l'on assista à la messe, — et avec dévotion, je vous l'assure.

Après le déjeuner nous commençâmes notre vie de colons. Et d'abord nous nous réduisîmes à notre plus simple expression. Mon premier soin fut d'ôter mon faux col et ma cravate. Je vous le demande, à quoi sert de s'empnsonner ainsi le cou ? N'y aura-t-il personne d'assez indépendant pour secouer ce joug qui nous gêne, qui nous étouffe et qui à lui seul a causé les trois quarts des apoplexies? Je comprends que dans les villes il faille mettre un linge quelconque qu'on puisse changer tous les jours pour séparer le collet d'habit de la peau. Mais pourquoi ne pas adopter un habit dont le collet n'exige pas cette précaution? Dans tous les cas, je vote pour les collets amples, ouverts, qui permettent au cou, qui y est au carcan, de se remuer à l'aise, et surtout au sang qui y circule de parcourir son chemin Hbrement. Et savez-vous que les maux de gorge seraient alors moins fréquents ? J'en suis sûr, car ces maladies viennent pour la plupart du chaud et du froid. Plus vous vous enveloppez la gorge et^lus vous êtes sujets aux affections de cette partie délicate de

votre corps. J'en ai déjà vu des preuves convaincantes et j'en aï fait moi-même l'expérience.

Quoiqu'il en soit la preuve qu'on est plus à l'aise sans cette bande rapportée, c'est que, rendu chez soi, tout bourgeois s'empresse de faire sauter son faux col — en poussant un ouf ! qui signifie quelque chose. Vous direz ce que vous voudrez, mais dans les bois, dans les champs, quand on y va pour prendre le frais, s'y délasser, on ne met pas de carcan. Donc c'est une nuisance. Encore un petit détail — touchant la barbe. Comprend on pourquoi l'on s'obstine à se raser ? En voilà une corvée celle-là. Dire qu'il faut tous les matins ou du moins tous les deux matins se gratter jusqu'à ce que sang s'en suive. C'est une perte sèche d'une demi-heure par jour. Ah ! oui, y compris le temps de chercher ses ustensiles, de repasser son rasoir. Une demi-heure par jour, le temps d'a^ister à une basse messe à laquelle on n'assiste pas, parce que c'est trop long. Une demi-heure par jour, ça fait cent quatre vingt deux heures par année, c'est-à-dire quinze jours.] ji. Les vacances d'un homme de bureau. Calculez donc la perte de temps, pour une population de un million d'hommes. Chacun perdant par année quinze jours de travail. Moi, rendu au Nominingue, je jette mon rasoir au fond du sac.

Nous commençons à explorer les environs. Et d'abord le canton de Loranger, où se trouve le Nominingue, est magnifiquement situé entre le canton Marchand et le canton de Montigny.

De chaque côté du Petit Nominingue il y a deux veines de pierre à chaux de bonne qualité. J'ai observé moi-même une pointe qui s'avance dans le lac où j'ai trouvé un métal blanc dans de la pierre qui ressemble au quartz. Un peu plus en haut du lac, à un endroit appelé " Cric à brochets," il y a de la bonne argile à briques.

Les Jésuites ont acheté, entre les deux Nominingue, vingt lots qu'ils ont en grande partie cédés aux colons, ne gardant pour eux qu'un terrain pour l'église et une pointe où ils ont dessein de bâtir un collège industriel ou agricole. Ce collège est incorporé par le 45 Vict., ch. 54.

Ces lots des Pères Jésuites, comme presque tous ceux du Canton Loranger, sont de bonne terre, quoique plus sablonneuse que le reste, mais d'un sable fertile, à l'exception de la plage Est du Petit Nominingue.

Ces lacs fournissent une grande quantité de poissons qu'on pourrait augmenter [en les cultivant. Les forêts donnent des essences précieuses. ^Lej bois que le| colon est obligé de brûler sur place, pour faire sa terre, alimenterait les villes de la Province des années durant. Le sol y est d'uneffertilité prodigieuse, et, sans les gelées qui y font des ravages faute^tdej désert, ce serait une vraie terre d'abondance. Il y a bon nombre de petits lacs. Outre le Petit et le Grand

Nominingue, on en compte six autour de l'emplacement du village Saint Ignace. Le plus éloigné n'en est pas à un mille. Une des plus joliesrivières qui serpentent entre les montagnes est la Sawguay, qui passe au Nord du Grand Nominingue et va se jeter dans le Petit. Elle est charmante de caprices, son aspect est sauvage, mais agrémenté par des lacs qui en élargissent le cours à différents endroits. Près du chemin Chapleau, qui la traverse, se trouvent entre autres le lac Bourget et le lac Laflèche, qui sont d'une limpidité et d'une sérénité remarquables. Ils sont tous deux protégés par des forêts de haute futaie où s'arrêtent les vents et les tempêtes. Sur ces grands lacs se promènent toujours des quantités considérables de canards qui y vont chercher une nourriture substantielle pour leurs petits, lesquels peuvent facilement y prendre leurs ébats.

On voit dans cette rivière Sawguay, plusieurs vestiges des travaux des castors, qui dénotent de la valeur et de l'intelligence de ces amphibies.

A ceux qui aiment les mots scientifiques il convient de dire que le castor (hors la politique,) appartient au septième ordre des mammifères, les rongeurs. Et dans cet ordre il appartient à la division des rongeurs clavicules. Il se distingue des autres rongeurs par sa queue ovale et couverte d'écaillés et par ses pieds de derrière palmés. Le castor est l'animal sur l'instinct et l'intelligence duquel on a le plus discuté. M. Floureux, s'appuyant sur Cuvier, prétend que le castor n'a pas d'intelligence, mais un instinct merveilleusement développé. Quand on voit l'abus que l'on fait de l'intelligence, on se demande si ce n'est pas mieux de n'avoir que de l'instinct.

A en croire Buffon les castors sont peut-être le seul exemple qui subsiste comme un ancien monument de cette espèce d'intelligence des brutes qui, quoique infiniment inférieure par ses principes à celle de l'homme, suppose néanmoins des projets communs et des vues relatives.

M. Brocan, membre de la société d'Anthropologie de France, prouve aussi l'intelligence de cet animal. Partout où les castors trouvent des conditions favorables, ils vivent en famille et en société, ils bâtissent des villages où chaque famille a sa hutte, chef d'œuvre de construction où l'art du charpentier s'allie à celui du maçon. Le choix de l'emplacement, la préparation des matériaux, la disposition de la digue, Tédifications des huttes, témoignent d'une intelligence vraiment remarquable.

Il y aurait à citer une foule de faits qui prouvent à l'évidence que ces quadrupèdes raisonnent puisqu'ils prévoient. Aussi on m'a assuré que lorsqu'ils travaillent il y a toujours quelques uns d'entre eux qui montent la garde pour frapper de la queue sur l'eau, en signe d'alar-me, quand il y a du danger.

Sur ces petites rivières du Nord on aperçoit des traces nombreuses de rats musqués, autre espèce de rongeurs, qui ressemblent extraordinairement aux castors.

Leur fourrure est moins précieuse que celle du castor ; mais on en tire un excellent parti, surtout depuis qu'on en arrache le grand poil et qu'on le teint. J'ai vu chez M. Lanthier, notre marchand de fourrures à la mode, et chez M. Desjardins, notre fourreur populaire, des ouvrages en rats musqués qui imitent les plus belles pelleteries.

Voici ce que dit Kalm, dans ses mémoires de son voyage en Amérique, en 1749, p. 98. ** Les rats musqués sont très communs en Amérique Septentrionale, et vivent près de l'eau, sur les bords des lacs, des rivières et des ruisseaux. Ils se nourrissent de moules principalement. Linné a donné à cet animal le nom de Castor Zibethicus, et celui de Castor Moschatus au rat musqué d'Europe."

A la page 142 il dit : " Les bords de la rivière étaient percés, au niveau de l'eau, de trous nombreux, habitation des rats-musqués, Fiber Zibethicus. Des tas d'écaillés d'huitres jonchaient les abords de ces retraites souterraines. ''Le rat-musqué serait-il ostralège? Kalm le pense et croit avoir fait une observation nouvelle • parce que Linné, Buffon et Sarrasin prétendent que cet animal ne se nourrit que d'aconus (Aroïdées) de joncs et de racines."

C'est incontestable que le rat-musqué mange de ces moules que l'on trouve dans les lacs, et il n'y a qu'à voir dans sa tannière la quantité d'herbes qui s'y trouve et les ravages qu'il fait l'automne dans les champs d'avoine, pour se persuader qu'il affectionne le grain et le fourrage.

Chose remarquable, et qui dénote chez cet animal un instinct extraordinaire, c'est que les réduits qu'il fabrique sous terre sont généralement à l'abri des inondations, et quand l'eau est pour monter beaucoup au printemps, il construit l'automne ces caves plus éloignées de l'eau.

A propos des huitres que l'on trouve dans les lacs, je crois qu'elles offriraient un met délicieux en les assaisonnant convenablement.

Kalm raconte que les sauvages étaient très friands d'une espèce de moules, (Mytilus Anatirus) qu'ils ramassaient dans les rigoles des prairies.

On trouve quelquefois dans ces moules des perles très jolies qui ne dépareraient pas les pierreries précieuses que l'on se procure à grand prix. N'oubliez pas, lorsque vous irez au Nominingue, mes jeunes amis, •d'en recueillir quelques-unes que vous offrirez à celles qui sauront les apprécier. Venant de vous, ces parures si simples trouveront, je suis sûr, leur place dans les écrins les mieux choisis ; elles ajouteront aux grâces de celles qui les porteront, l'inappréciable qualité qui consiste -dans un goût simple et distingué.

Parallèle à la Sawguay est une rivière plus modeste et que j'appellerai rivière St. Ignace. Elle offre à l'industrie d'immenses ressources, quoique la pente de son cours soit à peu près nulle.

Sur cette rivière sont deux petits lacs : Ste. Marie, de 3 milles de tour, et St. Joseph, d'un mille de longueur sur dix arpents de largeur. C'est à l'embouchure du St. Joseph, situé à environ 5 arpents en bas du Ste Marie, qu'a été érigé le moulin des Pères Jésuites. La manière d'obtenir une force motric^ sans rapide apparent est remarquable. L'endroit endigué est très étroit, et l'on parvient par les pelles à barrer presque complètement le passage de l'eau, qui s'accumule dans le lac en quantité énorme, sans cependant s'élever d'une manière perceptible. L'eau ramassée pendant une nuit suffit, même dans les temps de grande sécheresse, à alimenter le mouHn durant plusieurs jours. D'autant plus que ce moulin, qui a été construit par M. Matte, est à turbine et exige très peu de pression pour faire mouvoir les machines qui sont nombreuses.

En l'été de 1884, il n'y avait encore que les scieries, mais bien perfectionnées, certes. Il fallait voir dévorer un billot par ces mâchoires circulaires. Aujourd'hui on y a placé un appareil pour confectionner le bardeau, la latte, la planche pour lambris, et des moulanges pour y moudre le grain. Le tout a coûté environ $5,000. On a l'intention d'y ajouter prochainement un jeu de cardes. C'est d'une importance majeure que le colon ait un mouhn. Et, après l'église qui cultive le moral, rehausse le courage du colon, c'est bien le moulin qui doit venir dans le canton, pour préparer le bois avec lequel il bâtira sa maison, et pour moudre son grain. De ce moment le pionnier est chez lui j il est à l'abri des éventualités causées par les mauvais chemins. C'est ce qu'ont compris les Pérès Jésuites qui, aidés par la société de colonisation du diocèse de Montréal, ont consacré à cette construction des sommes assez considérables. Et cette œuvre a eu sa victime. Peu de temps après notre départ, un nommé Bergeron, très habile homme, était venu prendre la direction de ce mouHn. C'était un Canadien que Ton avait fait venir de Chicago. Un éclat qui s'échappa un jour d'un billot sous la scie, le frappa au ventre et le tua.

A l'heure qu'il est la chapelle, où la première messe fut dite le 26 avril 1883, et qui ressemblait à la crèche de Bethléem, est restaurée, le , carré en a été relevé et le comble couvert en bardeau.

Le premier baptême y a été fait le 3 août 1883 ; la première sépulture le 3 mars 1884, et le premier mariage le 25 novembre 1884.

Le premier curé du Nominingue a été le Rév. P. Martineau, et le premier vicaire le Rév. P. E. Proulx, S. J., arrivé à son poste le 8 août

Le jour même de notre visite au mouHn, M. Beaubien se mit en frais de faire construire une embarcation pour voyager sur le Petit Nominingue où sont ses lots. Vous dire la peine qu'il s'est donné pour noliser ce vaisseau, c'est incroyable. Il en avait pris le plan dans le Gentleman Fariner qui, d'après lui, contient toute science. Vous savez ce que c'est, quand un homme est toqué d'un livre. Il fallait exécuter la barque exactement comme le plan. Ce n'était pas piètre affaire. Elle devait être en forme de morue. L'apparence n'était pas difficile à atteindre, sa construction non plus n'exigeait aucune connaissance approfondie de l'architecture navale. Il s'agit de prendre deux grandes planches que l'on cloue en avant aux extrémités d'une planche transversale, et que l'on fixe au milieu sur une autre traverse plus longue que celle d'avant, de manière à faire faire une courbe aux deux grands côtés que l'on réunit en arrière. On fonce, et voilà votre chaloupe, et très élégante, je vous l'assure. Mais la difficulté était d'avoir du bois pour faire cet esquif. Il le fallait de 24 pieds de long. Et allez donc trouver un billot de vingt-six pieds sans le couper exprès. Le couper, c'était facile à faire à même les grands pins. Aussi ce fut bientôt exécuté, mais le sortir... c'était là que les Romains s'empoignèrent. Un billot de vingt-six pieds de long sur trente pouces de diamètre ! ! Sortir ça du milieu d'une savane, l'été, c'est une grosse affaire. Aussi deux bœufs y perdirent-ils leur patience. Il fallut deux chevaux en plus. Et, dji, djà.

Enfin, nous y voilà, mais après deux jours de travail. Aussitôt arrivé ce colossal billot eut le privilège de se faire étriper le premier... comme certaines causes à la cour d'appel.

Et de suite le compas, l'équerre, le rabot et l'égouine firent de ces débris d'un défunt pin une embarcation des plus élégantes. Encore la vie qui sort de la mort ! ! ! Il fallait transporter cette barque de 24 pieds de long faite de bois vert. Et du moulin à la Sawguay, à l'endroit où nous devions la lancer, il y a bien deux milles. Tout de même la procession s'y rendit sans encombre. Mais M. Beaubien ne voulut pas faire sa première construction si modeste qu'elle fût,| sans solliciter pour elle la bénédiction du prêtre, ni la lancer sans les prières de l'église. Aussi le Rév. M. Martineau s'y prêta-t-il volontiers. Rien

de touchant comme cette naïve cérémonie au bord de cette rive sauvage, en présence des quelques colons réunis. Aussi est-ce avec une voix vibrante et émue que nous entonnâmes VAve Maris Stella. Après que l'eau sainte eut touché la poupe de la nacelle, qui reçut le nom de "Laurette" du nom de Mde Beaubien, la fête civile commença. Une bouteille gardée intacte et sortie des caves de MM. Mathieu Frères, fut débouchée et versée par portion bien modérée, dans un verre unique qui fit le tour de l'assemblée, en commençant par le prêtre et le haut justicier. Deux bouteilles n'eussent pas été contre les lois de la tempérance. Et c'était du bon vieux Bourgogne qui nous fit fredonner :

Le vin de Bourgogne

Met la belle humeur au cœur.

Pour faire vie bonne

Faut celte liqueur.

Aussi est-ce avec humeur que nous nous embarquâmes dans cet esquif, que quatre bras vigoureux, armés de fières avirons, faisaient couler sur les eaux de la Sawguay.

Après avoir constaté que ce que nous avions fait était bien, nous revînmes à la soirée, contents de notre journée. La " Laurette " était la première sérieuse embarcation du Petit Nominingue.

Le lendemain nous allâmes voir le Grand Nominingue, — et voguer sur ces eaux — non sans y plonger un peu. Ce n'est pas facile, dame ! de résister à cette tentation. Si vous voyiez comme ces plages sont douces et le fond sablonneux. Aussi pouvions nous chanter :

A la claire fontaine

M'en allant promener,

J'ai trouvé l'eau si belle

Que je me suis baigné.

Il y a longtemps que je t'aime,

Jamais je ne t'oublierai.

C'est au Grand Nominingue que nous eûmes l'avantage de faire la connaissance de la famille Richard. Il faut que je vous en parle. M. Richard est un marchand de St. Jérôme, qui n'est pas né commerçant, mais qui l'est devenu. En effet, il s'est, je crois, ruiné plusieurs fois avant de venir enfce dernier endroit. Rendu à St. Jérôme il adopta un système que personne avant lui n'avait suivi. Ça été de vendre argent comptant, ce qui lui permettait de débiter sa marchandise à meilleur marché que les autres. Il fallait voir les gens se porter à son magasin. Aussi s'acquit-il une clientèle propre à ouvrir les yeux aux

autres marchands, qui voyaient leurs chalands se diriger ailleurs. Et ils finirent par adopter le même système. Mais Richard s'était déjà enrichi et continua à garder une place distinguée dans le commerce de St. Jérôme. Il avait aussi des intérêts dans l'industrie, particuhèrement dans une manufacture de boutons de St. Jérôme. M. Richard aime l'agriculture, et il a acheté près du village une petite feYme où il fait du jardinage.

Ces opérations ont marché de succès en succès, et il a amassé une fortune qui lui a permis de bâtir plusieurs maisons de première classe ; elles n'ont qu'un tort, c'est de masquer la vue de la rivière, qui autrefois donnait à la ville un cachet particuher de distinction. Les lots sur lesquels ces maisons sont bâties auraient dû rester vacants et être consacrés à un boulevard. Le conseil aurait dû acheter ces terrains et il les aurait eus pour une bagatelle dans le temps. C'est souvent une faute que commettent les conseillers, de lésiner pour faire plaisir aux élec. teurs, et de compromettre ainsi pour toujours les intérêts d'une localité.

Quoiqu'il en soit, 'M. Richard s'est procuré sur les bords du Grand Nominingue des lots qu'il tient à exploiter. Et savez-vous quel est son contre-maître ? C'est madame Richard elle-même, qui s'y est rendue pour y conduire les travaux. Nous l'avons trouvée là installée avec trois de ses jeunes filles et son fils, élève du collège Ste Marie. Mde Richard a fait construire sur les bords ouest du Lac un chantier, qui est un chef d'œuvre de l'art. Pas un clou n'y a été planté, et les jurisconsultes, qui ont coutume de regarder comme immeuble ce qui tient à un immeuble à fer et à clous, y perdraient leur latin, parcequ'il n'y en a pas. Ce château rustique de 20 pieds sur 20, est fait de bois rond, dépouillé de son écorce, surperposé, agraffé aux angles par des mortaises. Les interstices sont remplis de mousse. La couverture est en écorce de cèdre qui, en répandant à l'intérieur son parfum résineux, empêche toute gouttière de se pratiquer. Tables, bancs et lits, tout est pris à même les murs, qui au moyen de trous de tarière ouvrent le flanc à des traverses, servant d'appui aux meubles nécessaires. Il y a dans ce chantier une trappe qui donne ouverture à une cave où pain* lard, etc., sont conservés. Nous avons dîné dans ce chantier et je défie tous les Lucullus de désirer rien de mieux. Et le service était fait par trois Grâces, c'est le mot. Les trois demoiselles Richard qui étaient là, sont réellement d'une beauté ravissante. Vous pourriez croire que la poésie du paysage m'a monté la tête. C'est vrai que trois jeunes filles, au milieu d'une grande forêt, sur les bords d'un majestueux lac, mises avec une simplicité angélique, aux manières gracieuses, mais d'un naturel distingué, peuvent paraître comme des nymphes aux jeunes hommes sensibles ; mais pour un jeune vieillard comme moi, père de douze

enfants, il faut avouer qu'il doit y avoir du solide dans son exaltation.. Eh bien ! j'ai rarement vu un tableau aussi entrainant comme celui de cette mère entourée de ses jeunes filles qui se prêtaient avec tant de gaieté aux soins du ménage, préparant le diner, servant la table, lavant la vaisselle, balayant la place, faisant la couture, brodant la dentelle, fabriquant des fleurs pour la chapelle du Nominingue, confectionnant des chapeaux avec l'écorce des merisiers. Et toujours gentilles, contentes, souriantes, agaçantes. Et avec cela d'une naïveté que seule la vertu peut produire. Aussi ces jeunes filles étaient-elles d'une piété qui faisaient l'admiration de tous ceux qui les connaissaient. Ce n'est pas étonnant que depuis, elles se soient mariées et bien mariées. Ça justifie mon opinion qu'elles étaient ravissantes.

Aujourd'hui il y a plusieurs familles nouvelles qui sont résidentes au Nominingue, y ayant pris des lots et entendant s'y implanter. Parmi celles-ci est la famille de M. Lalonde, marchand de St. Jérôme. Mde Lalonde, née Délie Wilson, petite fille de feu le Col. Maxime Globenski, est une femme distinguée. Et dix fois mère de beaux enfants. C'est un bel exemple donné à notre population et qui sera suivi je l'espère. C'est ainsi que le veut le curé Labelle. M. Lalonde, qui a des lots voisins de M. Richard, s'est jeté dans la colonisation avec un courage extraordinaire. Il a eu raison, comme vous l'allez voir. Ce monsieur avait fait quelques épargnes à St. Jérôme ; mais que valent ces épargnes, quand il s'agit d'établir dix enfants 1 II s'est dit : avec mon argent je vais faire défricher et exploiter des milliers d'acres de terres qui serviront à établir ma progéniture autour de moi. Et tout en faisant son affaire il encourage le colonisateur. Il montre là un bel exemple, et il fait gagner la vie à plusieurs hommes qui prennent des lots autour de lui et y travaillent à temps perdu. Son nom sera béni parmi tous ces braves gens qui lui devront leur existence.

Combien de gens, dans les villes, dépensent sottement leur fortune à se créer des soucis et des chagrins. Ils pourraient établir tout un canton de familles qui contribueraient à faire la force de notre nationalité, et qui les entoureraient d'égards comme un seigneur vénéré. Combien de bâtisses de luxe servent de refuge à la mollesse qui perd les familles, et dont le coût suffirait à établir toute une paroisse ! ! ! Je connais bien des fils de familles qui sont inutiles, et même nuisibles, et qui ne seraient pas la honte de leurs parents, si le père, au lieu de vivre dans l'insignifiance, eût étudié les besoins de son pays et secondé les efforts de ceux qui se morfondent à faire prospérer cette grande cause de la colonisation. Honneur à ceux qui comprennent cette mission. Aussi; leurs dévoués efforts serpnt-ils bientôt récompensés par la vigueur et la moralité de leurs enfants, la consolation de leurs vieux an^,^

Il y a d'autres individus plus modestes qui ont quitté les grands -centres. Ils n'en sont que plus courageux, car ils sont partis sans ressources, et c'est parcequ'ils se sont tenus les yeux fixés sur l'avenirde leurs enfants qu'ils ont pu traverser les obstacles.

En automne 1885, il y avait là environ 25 familles. Près du village, en arrière, sont les lots d'une dame Normand, de Montréal, qui y faisait faire des défrichements dans le but de s'y établir Son dessein était aussi d'enseigner aux enfants de la localité, mais des arrangements subséquents permettent d'espérer qu'il y aura bientôt au Nominingue des religieuses Marianites, de Ste Croix, qui prendront <;ette grande tâche en mains. Madame Normand, qui s'est si généreusement offerte, n'en mérite pas moins l'admiration des amis de la colonisation pour son offre généreuse qu'elle aurait exécutée sans cet incident.

Avec quel délice n'avons 'nous pas parcouru ces grandes forêts, où l'on rencontre les différentes espèces de bois propres au chauffage, à l'ébénisterie, à la charpente. Rien ne manque à l'exploitation qu'une main industrieuse et des communications faciles pour conduire les produits au marché. J'ai remarqué dans le bois, sur le bord de la route une infinité de plantes utiles soit à l'industrie, soit à la médecine : l'Aralie à fleurs en grappe, (anis sauvage) dont la racine charnue, aromatique est recherchée comme un ingrédient recommandable dans les petites bières ; la salsepareille, dont la racine infusée sert de dépuratif, (exposé à Londres en 1862) l'oseille, dont les feuilles acidulés, sont tempérantes, diurétiques et autiscorbutiques ; la patience, dans les pâturages des montagnes, dont la racine est tonique, diaphorétique, dépurative et même purgative à haute dose ; le plantain, dont les propriétés sont fébrifuges ; la fougère, (Ptéride) si effective comme vermifuge ; la buglose, (langue de bœuf)dont les feuilles sont émollientes ; le buis, dont les propriétés sudorifiques le rendent précieux dans les affections cutanées ; la jusquiaune, (tabac du diable) narcotique puissant qui produit les mêmes effets que la belladone, et qu'on emploie dans les contusions, les entorses, la goutte, l'engorgement des mamelles, etc. ; la savoyanne, (Coptis trifolia) si bonne pour le scorbut, et dont le Dr. Giroux, de Québec, a extrait un excellent sirop stomachique ; le sang dragon, qui peut remplacer la rhubarbe ; le capillaire, (adiante) dont on fait un sirop stomachique en usage contre les rhumes ; la chimaphile (herbe à clef) dont les propriétés sont astringentes et diurétiques. Ces quatre dernières espèces ont été exposées à Londres en

Mais je m'arrête, car il faudrait un volume pour décrire les mille et une choses utiles répandues à profusion dans les bois. Il faudrait d'ailleurs avoir la science de l'abbé Provancher pour pouvoir les con-

naître. Il suffit de dire qu'il y a dans ces forêts des trésors. Pour ne mentionner que le pin et le sapin, voici ce qu'ils fournissent à l'économie domestique, aux arts et à la médecine : essence de térébenthine, qui sert aux vernis, à la peinture et â des médicaments, L'arcanson, le colophane, le brai, la résine, la poix, le noir de fumée, qui servent à fabriquer plusieurs médicaments, des vernis, des bougies, des allumettes, de la cire à cacheter, du collage, du savon, des huiles à éclairage, de la naptaline, l'enpione, la paraffine, du gaz à éclairage, etc.

Mais il faudrait mentionner l'alisier, dont les fruits servent contre la dyssenterie ; le tilleul, (bois blanc) dont les fleurs sont antispasmodiques; l'érable, dont le suc est diurétique ; le- frêne dont Técorce est recommandée dans les hémorrhagies, les diarrhées chroniques, les scorbuts, les affections scrofuleuses et syphilitiques, la goutte et les fièvres intermittentes j l'aulne, qui peut remplacer le quinquina ; le chêne, qui est un des astringents les plus puissants ; le cerisier, dont l'écorce est fébrifuge ; l'orme, dont l'écorce est utile contre les dartres, la lèpre, les ulcères cancéreux ; le noyer, utilisé contre la débilité, les scrofules, les affections vénéneuses, les ulcères scorbutiques, et dont l'extrait de brou de noix est purgatif; le hêtre, dont l'écorce est fébrifuge ; le bouleau, dont la sève est dépurative. Enfin tous les arbres de nos forêts qui, dans leurs feuilles, leurs racines, leur écorce, leurs sucs ou leurs fruits, offrent un remède, un soulagement aux maux de l'humanité.

Que de ressources nos médecins pourraient tirer du règne végétal !

" C'est surtout au médecin de campagne, dit un livre précieux que j'ai sous la main, qu'il appartient d'employer les plantes indigènes. C'est pour lui une ressource dont il peut d'autant plus facilement tirer parti, que l'homme des champs lui-même témoigne de la prédilection pour les simples. Il en est tout autrement dans nos cités, où les préjugés de l'opulence, entretenus par l'intérêt du pharmacien, et même par celui du médecin, s'opposeront encore longtemps, et peut-être toujours, à l'adoption de la médecine économique."

'' Les hommes qui appartiennent aux premières classes de la société, dit Montaleon, ont sur les propriétés des médicaments, des préjugés qu'il serait dangereux de heurter ; ils aiment la multiplicité[des remèdes, ils prennent pour dé grandes vertus la singularité de leurs noms, leur rareté et surtout leur prix élevé. Médecins ! n'allez pas .leur prescrire ces végétaux précieux, mais d'un emploi trop vulgaire, que la nature fait croître abondamment dans nos campagnes ; réservez-les pour le peuple ! Voulez-vous donner une haute idée de votre génie ? n'ordonnez jamais que des remèdes extraordinaires, ou des substances amenées à grands frais des contrées les plus éloignées." (Dictionnaire des sciences médicales. Du savoir faire, t, XXXI, p. 342.)

Je ne puis terminer cette apréciation sans men-tionner les quelquesplantes aquatiques qui foisonnent dans les lacs et autour. — Parlons d'abord du Nénuphar, dont les larges feuilles longuement pétiolées, et charnues,. échancreés en cœur, s'épananouissent à la surface de Teau. Ses fleurs blanches ou jaunes sont odorantes. On prête à ses racines et à sa semence un pouvoir modérateur des désits désordonnés. Ses fleurs sont légèrement narcotiques.

La prêle est prescrite dans î'hydropisie, la gravelle.

La quenouille (Massette) a une racine astringente, et l'on peut employer les aigrettes de la Massette en guise de coton dans les pansements des brûlures.

Je m'aperçois que j'abuse ; je me tais, mais avant il faut que je vous ofl"re du thé. Le thé des bois est abondant et j'ai lu, je ne sais plus où, que sous la domination française on en faisait un grand commerce sous le nom de Gaulthéria ; ce nom lui vient de M. Gaultier de la Verendrye, qui avait découvert que cette plante possédait les mêmes propriétés que le thé du Japon. Voici ce que je lis dans une note sur le voyage de Kalm en Amérique, p. 241 :

" Le Dr Gauthier était un botaniste distingué. Son nom a été donné par Linné, d'après Kalm, à un genre important d'arbrisseau du continent de l'Amérique, à fleurs en grappes terminales appartenant à la famille des Eritacées... En France on extrait des fleurs de cette plante une huile essentielle qui est employée en parfumerie. " (Marchand).

M. l'abbé Provancher l'appelle la Gaulthéria couchée, G. procumbens. L. (Petit thé, thé de montagnes, thé de merisier.) Box-Berry, Wintergreen. On en met dans plusieurs médicaments ; il y en a dans la Salsepareille de Bristol. J'en ai vu beaucoup au Nominingue. La Gaulthéria est comme la Chiogène, un substitut du thé. En faisant macérer ces feuilles de Gaulthéria dans l'esprit de vin que l'on sucre ensuite, on fait une liqueur délicieuse. La Chiogène appelée aussi petit thé, a la même saveur que la Gaulthéria, c'est-à-dire celle de l'écorce de Bouleau-merisier. Une des différences marquantes, c'est que celleci a le fruit blanc, l'c^utre rouge.

Une plante peu rare après les défrichements, c'est l'oseille. Et il y en a de deux espèces autour des roches et des souches, la grande oseille (Rumex acetosa) et la petite. (Rumex acetosella.) L'une et l'autre ont le même goût et ont les mêmes propriétés, et sont toutes deux indigènes en Canada. On cultive la grande dans les jardins comme plante alimentaire.

Les feuilles d'oseilles sont acidulés, tempérantes, diurétiques et antiscorbutiques. Elles sont eff'ectives dans les affections bilieuses^ les inflammations, les embarras gastriques, le scorbut, les fièvresputrides, etc.

Une plante qui abonde aussi au Nominingue, comme partout, c'est le pissenlit qui n'est pas ce qu'un vain peuple pense. Qui dirait que cette plante qu'on foule à nos pieds soit un remède précieux ? Nos habitants ne pensent seulement pas à l'utiliser.

Le pissenlit (Leontodon taraxacum. L) est une nourriture saine pour les vaches, les chèvres et les moutons. L'abeille recherche ses fleurs.

Il est tonique, diurétique, antiscorbutique, dépuratif. Il convient dans la débilité des voies digestives, les affections chroniques des viscères, les engorgements de la rate, l'hydropisie, les affections chroniques de la peau, le scorbut, etc.

Qui ne connait la verge-d'or, si commune au bord des routes? Celle du Canada (Solidago Canadensis) donne despanicules qui en pleine floraison fournissent une teinture jaune qu'on emploie dans les campagnes.

Cette plante est astringente et vulnéraire. Elle est conseillée dans les hémorrhagies internes, la dyssenterie, la pierre, la gravelle, les obstructions des viscères. Arnault de Villeneuve dit qu'un gros de poudre de verge-d'or, infusé du soir au matin dans un petit verre de vin blanc, et continué douze ou 15 jours, brise la pierre dans la vessie !...

Il prétend que ses feuilles et ses fleurs, appliquées sur les vieux ulcères des jambes, les guérissent en neuf jours d'application, les renouvelant soir et matin !...

Quant aux fruits qui poussent naturellement au Nominingue, on v voit les cerises du Canada (Prunis borealis) appelées petites merises, la prune rouge, (P. Americana), les glands, (Quercus alba), les noisettes, (Corylus Americana), les faînes, (Fagus sylvatica).

Mais le sol et le climat se prêtent à toute espèce de culture, depuis la patate jusqu'au melon. Et certes le frère Chenard en avait de superbes. Ils n'avaient qu'un défaut lors de notre passage : ils n'étaient pas encore mûrs. C'est un défaut dont ils se corrigeaient tous les jours. Les tomates,les concombres, les carottes, les navets y viennent en abondance, ainsi que les choux et la laitue. Enfin toutes les plantes potagères y poussent avec une vigueur remarquable.

Les patates sont pour le colon d'une utilité majeure. Aussi viennent elles énormes dans ces terrains sablonneux, mais imprégnés d'humus. En arrêtant la croissance de la tige qui s'emporte en bois, on a des produits d'une grosseur étonnante. Il en est de même du blé d'inde qui dans ces terrains secs, légers et saturés de cendres, poussent des tiges d'une hauteur extraordinaire, mais qu'on peut raccourcir à l'avantagé de l'épi.

J'ai vu sur la ferme des Jésuites du blé très franc, de l'avoine très pesante et des pois à facile cuisson. C'est vraiment une terre de bénédiction qui ne souflre ni de la sécheresse, ni de la pluie et que sa posi-

tion en déclin exempte de l'obligation de faire des fossés. La gelée y est seule a craindre tant que le défrichement ne sera pas assez avancé pour permettre à l'air d'y circuler librement.

On y cultive du tabac, mais comme partout on ne fait pas assez attention à sa qualité. Là aussi, comme chez la plupart des Canadiens, on s'imagine qu'un tabac n'est bon que quand il est très fort. C'est une erreur qui fait que le tabac Canadien se vend assez difficilement dans les villes et surtout à l'étranger. On prend n'importe quelle espèce, souvent des variétés qui ne mûrissent pas ici, ou qui se préparent mal. Pour le rendre fort on le sème dans un terrain très engraissé, quelquefois avec du fumier de cochon ; on le fait chauffer avant de le faire sécher et la dessication a lieu dans des bâtiments clos. Une pipée de tabac comme ça vous renverse un caporal de garde.

La vraie manière est celle indiquée par le Dr Genand. C'est d'abord de choisir une variété précoce, qui ait le temps de mûrir en Canada et qui se prépare bien. Il recommande le Connecticut comme Tune des espèces les plus convenables. J'ai déjà cultivé cette variété et je la trouve très avantageuse. Elle est très grande, mûrit vite et sèche magnifiquement bien. Son odeur est bonne, et elle est très propre à la confection des cigares.

J'ai adopté une petite variété appelée tabac canadien. Il est moins grand que le Connecticut, mais les feuilles en sont plus épaisses, et il mûrit si vite que dans les années favorables on en fait jusqu'à trois récoltes. Je ne serais pas surpris que ce petit tabac fût le petun des indigènes. Voici ce que disait Kalm en 1749. " Chaque fermier plante près de sa maison une quantité de tabac plus ou moins considérable, suivant que sa famille est plus ou moins nombreuse. Il faut bien que les paysans s'adonnent à la culture du tabac ; il est d'un usage universel parmi les gens du peuple. On voit des gamins de dix à douze ans courir les rues la pipe à la bouche, imitant l'exemple de leurs aines. Dès personnes au dessus du vulgaire ne dédaignent pas de fumer une pipe par ci par là. Dans les parties les plus septentrionales du Canada on fume généralement le petun sans mélange. ^Mais dans le Sud et aux environs de Montréal, on y mêle l'écorce intérieure du cornouillier sanguin, pour le rendre plus faible. La tabatière aussi est fort à la mode. Presque tout le tabac qui se consomme ici, est produit dans le pays et certains amateurs le préfèrent au tabac de Virginie ; mais ceux qui se prétendent des connaisseurs émettent une opinion tout à fait contraire ! "

Le cornouillier sanguin dont parle ici Kalm est le Cornus stolonifera, Hart rouge, qui croît sur les bords des marais et des ruisseaux et sert à la confection des mannes et des paniers.

Pour revenir à ce petit tabac qui me parait indigène, il est trop fort pour qu'il soit fumable par les gens des villes ; il faut avoir le soin de le planter dans un terrain léger, moyennement engraissé, de le pendre immédiatement aussitôt qu'il est coupé, et dans un bâtiment aéré. Un bon moyen de lui ôter de la force, est de ne l'édrageonner que peu, et de le laisser croître avec presque toutes ses feuilles. Récolté dans ces conditions il est délicieux et a un arôme qui charme les amateurs et dissipe bien des heures d'ennui chez ceux qui ont besoin de narcotique. Chose singulière, cette plante que Jean Nicot a introduite en France, et qui aujourd'hui produit tant de désastres, en rendant souvent dyspeptique, rachitique, consomptif, épileptique, cancéreux et même fou,était reconnue autrefois comme une plante qui guérissait de tous maux passés, présents, futurs, nouveau!. On ne se taisait pas sur ses effets merveilleux, et pour cela on l'appelait Herbe à la Reine,Herbe Sacrée. Il est certain que c'est un poison des plus subtils. Mais administré comme remède il a des effets superbes. L'introduction de la fumée de tabac a été recommandée dans l'asphyxie, dans la hernie étranglée ; le tabac sert dans la colique de plomb, comme vermifuge, contre l'asthme, les pneumonies, les pleurésies, la paralysie de la vessie, le tétanos, la goutte, la névralgie, la gale, le prurigo, la teigne, les dartres, les poux, etc.

Quant à l'usage qu'on en fait pour charmer ses loisirs, qu'on me permette de citer ici ce que dit un écrivain que je n'ose nommer de crainte de lui attirer les quolibets des trois quarts et demi des hommes.

" Etrange aberration de l'esprit humain ! On a fait violence à la nature pour se créer des besoins factices ! Car on peut se demander : quelle satisfaction a éprouvée quiconque a consenti pour la première fois à se remplir la bouche d'une fumée si piquante qu'elle en irrite toutes les muqueuses de la manière la plus désagréable, si toutefois elle ne va pas jusqu'à provoquer le vomissement ? Quelle agréable sensation a-t-on pu éprouver la première fois que l'on a mâché ces feuilles à saveur acre et brûlante ? Si bien que la salive excitée par son action devenait, sur le champ, un véritable poison qu'il fallait expulser. Quels charmes avez vous éprouvés, la première fois que vous vous êtes bourré les narines de cette poudre à couleur de fumier, qui excita aussitôt en vous l'éternuement et vous procura une abondante évacuation de sérosité la plus dégoûtante? "

Tout de même, c'est un narcotique qui peut avoir son utilité en médecine. Le malheur vient de l'abus que l'on en fait.

Pour donner une idée de la quantit^é énorme de tabac qui se consomme, on n'a qu'à jeter un coup d'œil sur quelques statistiques :

En France, le tabac donnait au budget de 1863 la modeste somme de 222 millions. Si l'on en juge par l'augmentation rapide du revenu

en France, depuis le rétablissement du monopole sous le premier empire, le budget doit retirer aujourd'hui, de cet article, au moins 400 millions annuellement.

En Canada, les statistiques de 1885 portent la quantité de tabac, non manufacturé, à 11,497,294 livres; de tabac manufacturé, savoir cigares et cigarettes, 198,291 livres ; tabac à priser, 14,050 livres; tout autre tabac manufacturé 203,164 livres.

On peut donc affirmer qu'il se consomme, en Canada, 12 millions de livres de tabac par année. En évaluant ce tabac en moyenne à 20 cents, il résulte que l'on envoie annuellement en fumée pour environ deux millions et demi de dollars.

Une des grandes ressources des Cantons nouvellement ouverts à la colonisation est le blé sarrasin. (Fagopyrum T.) Son fruit, connu de tout le monde, ressemble à la faîne. Il demande surtout une terre meuble. Il se cultive très facilement, peut se semer tard, et fournit abondamment une farine substantielle et bonne au goût. Quel régal

que la galette de blé sarrasin pour les enfants qui ne sont pas

obligés d'en manger ! Dans les grands hôtels on en fait une entrée de déjeuner quotidienne.

Mais cette plante est malheureusement très sensible aux influences météoriques, et elle souffre des gelées de l'automne, dont les premières se font sentir généralement à la Saint-Louis, le 25 août. Aussi ce pauvre saint Louis n'est guère en faveur chez les colons.

J'en ai connu un, très bon chrétien en paix avec tous les autres saints du Paradis, qui, presque tous les ans cherchait noise à ce bon roi de France, aujourd'hui prince de la Cour céleste. Il avait un plaisir extrême à cultiver son jardin. Il excellait dans l'art de faire venir les melons, qui eux aussi sont très chatouilleux sur le chapitre de la congélation. Or, le jour de la Saint-Louis, il se levait plus matin que d'ordinaire pour aller constater les dégâts du froid. C'était assez rare qu'il ne revînt pas à la maison en lançant une salve d'imprécations

contre le héros de Damiette qui, entre nous, en a reçu bien

d'autres.

Quoiqu'il en soit la gelée est un ennemi cruel du sarrasin que la proximité des lacs protège, parce que les vents y sont d'ordinaire plus humides, la brise plus forte, et que le calorique qui en sort se conserve plus longtemps.

Il n'y a que quelque vingt ans que l'on a au pays des moulins qui séparent de sa farine l'écorce du sarrasin.

Je me rappelle toujours M. Edouard Scallon, en son vivant de Joliette, que je rencontrai à Paris en 1862. Il était propriétaire de moulins à bois et à farine dans cette première ville. Ayant observé depuis longtemps que les flacons de genièvre venant de Hollande étaient empaquetés d'écorce de sarrasin, il avait projeté d'aller voir sur les lieux comment on parvenait à la séparer de la farine. Aussi se rendit-il

à Amsterdam et à Rotterdam, où il constata en même temps qu'il serait facile d'y envoyer du bois d'épinette pour fabriquer les boîtes d'emballage du Genièvre, à meilleur marché qu'avec le bois de Suède qu'on y employait.

Cet entreprenant citoyen s'empressa d'adapter à ses moulins à farine des moulanges propres à séparer î'écorce de la farine de sarrasin avec laquelle on fait maintenant de la farine très blanche.

" Le sarrasin comparé au froment comme aliment, dit l'abbé Provancher, est dans la proportion de 1 00-112. Il constitue surtout un excellent engrais pour enfouir vert."

J'ai vu des terrains épuisés et abandonnés, que l'enfouissement d'une récolte de sarrasin a régénérés. Nul doute qu'il est mieux, et même dans certains sols nécessaire, d'y ajouter de la chaux ou de la cendre, pour neutraliser l'acidité que produit tout engrais vert. Mais c'est en définitive un engrais très économique, malgré qu'il en coûte beaucoup d'ensevelir une récolte qui donne des espérances.

J'ai dit que c'est un engrais économique. En effet, en semant un demi minot par arpent, soit 50 cents au plus, vous aurez à l'automne un engrais superbe. Quant à la semaille, ça ne demande pas plus de travail que le charroyage du fumier, et les labours se trouvent faits pour recevoir d'autres grains.

" Le sarrasin, dit M. Landry, dans son excellent traité d'agriculture, est une plante étouffante, c'est-à-dire qu'il nettoie le sol des mauvaises herbes, étouffe leur croissance par la rapidité et la vigueur delà sienne."

M. Landry y donne d'excellentes leçons sur la manière de cultiver, récolter et battre le blé sarrasin, leçons peu connues et qu'il serait à propos d'étudier pour faire produire à cette plante de 40 à 45 minots l'arpent.

La paille de sarrasin forme une excellente htière, et elle est un des meilleurs excipients des urines et des déjections solides.

Je ne puis quitter le sarrasin sans parler de la sarracène. C'est une plante dont on a beaucoup parlé ces temps derniers, parcequ'elle est considérée comme spécifique contre la picotte. Elle était jugée telle dans un temps assez reculé.

Voici ce que dit une note signée M. Marchand, à la p. 26 des mémoires de la société historique de Montréal, huitième livraison. Voyage de Kalm en Amérique: — " Le Dr Michel Sarrasin, savant naturahste, né à Nuits, en France, en 1659, décédé à Québec en 1734. C'est lui qui découvrit la Sarracène, genre de plante d'Amérique, toute marécageuse, à fleurs éclatantes, remarquables par la conformation de leurs feuilles. Le Dr Sarrasin, en ayant envoyé, de Québec, un pied au célèbre botaniste Tournefort, celui-ci lui dédia la plante, qui, prise pour type, a donné son nom à toute la famille des Sarrascnées,.,

On soutient aujourd'qui que la Sarracène est un antidote du virus de la petite vérole."

Voici comment la décrit notre célèbre botaniste, l'abbé Provancher. " Sarracenia pourpre. S. purpurea. L. — S. heterophylla. Eat. Lide Saddle Flower. Pitcher Plant. Hampe, de 15-20 cylindrique, glabre, i-flore. Feuilles persistantes, couchées, tubuleuses, contractées à l'orifice, munies d'une aile sur la partie interne du gonflement du pétiole, terminées par un limbe droit, cordé, couvert en dedans de poils recouchés. Fleurs grandes à pétales rouges-pourpres extérieurement, verts intérieurement

Les vases que forment les pétioles peuvent contenir souvent plus d'un demiard de liquide, ils sont ordinairement remplis d'eau et d'insectes qui s'y sont noyés. La singulière conformation des feuilles de cette plante et la bizarrerie de son aspect, ont souvent engagé des amateurs à la cultiver par curiosité. (Les plants frais ressemblent à un poisson, quelques uns ont la forme d'un petit cochon.) Il faut les placer dans des endroits très humides, ou encore même dans un petit marais factice que l'on couvre de mousse."

Oh a fait beaucoup d'usage de cette plante pendant la dernière épidémie ; mais tant de moyens préventifs ou curatifs étaient employés en même temps qu'il serait difficile d'en constater les effets. Quoiqu'il en soit voici le mode d'emploi : Prenez une once de feuilles et racines, faites bouillir pendant un quart d'heure dans un gallon d'eau, ensuite retirez-les du feu et ajoutez y une once de crème de tarte et laissez refroidir.

Direction : Pour un adulte, 2 à 3 verres dans le courant de la journée ; pour les enfants d'un an et en montant, donnez leur un petit verre à vin en augmentant suivant l'âge. Pour les bébés d'un mois une cuillerée à thé en augmentant suivant l'âge. Ne sucrez le remède qu'au moment d'en faire usage, car il fermenterait.

Les légumes en général viennent admirablement beaux au Nomiiiingue. En octobre 1885, on voyait exposés dans les vitrines de MM. Laviolette et Nelson quelques produits de cette localité et entre autre un navet pesant dix livres, des pommes de terre pesant une livre chacune, des carottes blanches à chevaux de i livre à 14 onces.

On ne saurait trop engager les cultivateurs à cultiver les plantes alimentaires précieuses pour leurs racines — pommes de terre, betteraves, navets, carottes, panais. Outre qu'elles servent à améliorer la terre, elles sont d'un grand secours pour la nourriture et l'engrais des animaux. Quand à leur utilité domestique il serait oiseux d'en parler. Qu'on songe à la souffrance d'être privé de patates, de ce tubercule qui autrefois ne se voyait que sur la table du pauvre. Quelle économie il offre aux familles nombreuses ; il remplace le pain, et sa fécule fait une farine délicieuse. Comme nourriture des animaux je ne pense pas qu'un autre tubercule offre autant d'avantage.

J'avais pendant l'automne de 1877, une vache, que je destinais à la boucherie et qui ne me donnait qu'une chopine de lait. Dans le but d'en faire de la bonne viande je me mis à lui administrer deux portions de patates par jour. Voilà que son lait commença à augmenter, si bien qu'elle me rendit un vaisseau par traite jusqu'au printemps. Je lui fis grâce, la pauvre bête, en considération de la leçon qu'elle me donnait, que les patates sont excellentes pour favoriser la sécrétion du lait.

Les qualités de la pomme de terre ne sont pas toutes connues. Les préparations culinaires en sont très nombreuses et très variées. On ajoute souvent dans le pain de la pomme de terre cuite et écrasée. Elle le tient plus frais, plus savoureux.

On tire de la pomme de terre une fécule abondante, d'un blanc parfait, d'apparence cristalline, inodore, douce au toucher, insoluble à l'eau froide, très soluble à l'eau bouillante. Cette fécule est un aliment peu coûteux, salubre, qui peut avantageusement remplacer toutes ces fécules exotiques si vantées, telles que le tapioca, l'arrow-root, le sagou, etc. On fait avec la patate une purée qui rivaHse avec la purée de pois. On en fait de l'amidon, on en prépare des espèces d'empois, on en obtient un produit que l'on convertit en sirop propre à remplacer celui

de gomme, et qui est aujourd'hui très répandu dans le commerce. Le sirop de pomme de terre se convertit en alcool. Si on laisse s'aigrir le liquide où l'on a délayé de la pomme de terre, on en obtient du vinaigre d'une qualité inférieure, mais qui peut être employé à divers usages dans les arts. L'eau de cuisson des pommes de terre peut fournir à la teinture une couleur grise assez solide. Ce tubercule peut servir à nettoyer le linge à l'instar du savon. On en fait de la colle propre aux toiles blanches et une détrempe convenable pour badigeonner les intérieurs. La pomme de terre cuite en bouillie, mêlée au plâtre dans la proportion d'un dixième sur neuf-dixièmes de plâtre, donne à ce dernier une solidité qui le fait résister aux influences de l'humidité. En mêlant de la pomme de terre cuite à la terre argileuse, on fait un ciment pour construire des bâtiments.

Les feuilles sont données comme fourrage à quelques animaux, mais elles ne conviennent pour cet usage qu'après leur floraison, ou du moins séchées au soleil. On les enfouit pour servir d'engrais. On en retire par la combustion presqu'un sixième de leur poids de cendre qui fournit un quarantième d'alcali. Le suc des tiges et des feuilles, lorsque la plante est en fleur, donne une couleur jaune solide aux tissus de lin ou de laine qu'on laisse tremper pendant quarante-huit heures. On a extrait des fleurs une couleur jaune brillante. On peut retirer de l'alcool des baies ou fruits, (grelots) dans la proportion d'un vingt-quatrième des baies employées qu'on fait fermenter, puis qu'on distille, mais cet alcool est dangereux. (Journal de pharmacie de 1818, t. IV, p. 107. — 1822, t. VIII p. 467. Aussi mémoire de Mollerat. Annales de chimie 1828.)

Roussel de Vauzèmes, chirurgien, dans les Annales d'hygiène publique, 1834, t. XI, p. 362, proclame la pomme de terre comme antiscorbutique. " Quand un bâtiment scorbutique, dit-il, a reçu d'un autre navire quelques pommes de terre, il a été guéri, tous les moyens pharmaceutiques ayant échoué. Le procédé le plus actif pour se traiter du scorbut, à quelque période qu'il soit arrivé, consiste à manger des pommes de terre crues,"

D'après !N"auche (journal de chimie médical, 1831, t. VII, p. 372,) des catarrhes pulmonaires, intestinaux, urétaux et surtout utérins, qui duraient depuis plusieurs années, ont cédé à de légères décoctions de pommes de terre et de réglisse. ,Des injections avec le même liquide ont eu le même succès contre les fleurs blanches. C'est surtout contre la gravelle que l'action de la pomme de terre en infusion a été efficace. Ce tubercule râpé, on en fait des cataplasmes contre les brûlures.

Pour conserver indéfiniment la pomme de terre, on la fait cuire à demie ; on la coupe par tranches, qu'on fait sécher à l'étuve pour les déposer dans un lieu sec. Dans cet état elle est transparente et cassante.

On en fait alors, en la divisant en morceaux, et au moyen d'une préparation particulière, des espèces de gruau, de palenta, de sagou, de riz^ de vermicelle, etc.

Assez sur cette plante dont j'ai tenu à montrer en partie les avantages, pour faire apprécier la bonté de la Providence qui offre à l'homme tant de bienfaits, dans une seule plante qu'elle multiplie avec abondance, et met à la portée de tout le monde.

Pourquoi faut-il que cette précieuse plante soit devenue la proie de cette mouche — appelée mouche à patates ? — Cet insecte nous est venu de rOuest et s'est multiplié d'une manière prodigieuse au point d'envahir les champs de pommes de terre. Aujourd'hui le cultivateur semble en être victorieux au moyen du vert français que l'on emploie en poudre ou dilué. Je préfère le mode de l'administrer en poudre mêlée avec du plâtre. On atteint par là un double but : celui de détruire les insectes et celui de plâtrer la plante. Cette poudre de plâtre contribue puissamment à assimiler à la plante les engrais de la terre.

A propos de plâtre je l'ai souvent employé sur les plantes de toutes espèces et j'ai toujours trouvé qu'il avait un effet merveilleux. Tout le monde sait que Franklin, qui l'avait expérimenté sur les prairies, voulant en faire connaître les bons effets à ses compatriotes, eut l'heureuse idée d'écrire sur une prairie en déclin, avec du plâtre en lettres immenses, ces mots : " Ceci est plâtré." Le foin qui poussa sur ces lettres crut avec tant d'activité qu'on pouvait facilement lire ce qui y était écrit. Le peuple américain, qui, comme le nôtre, ne croit aux théories que quand il voit la pratique les confirmer, comprit alors quels étaient les effets du plâtre sur les prairies.

J'étais un jour à visiter le jardin de M. François Chapleau, à St. Jérôme, qui passait pour réussir très bien dans l'horticulture, et ma vue fut frappée par un carré d'oignons disposés en rangs, alternés d'oignons chétifs et d'autres superbes. Je lui demandai la raison de cette différence, et il me dit que les beaux avaient été plâtrés et que les autres ne l'avaient pas été. La différence était frappante. Depuis j'ai employé le plâtre sur grand nombre de plantes et j'ai toujours trouvé qu'il avait un effet merveilleux et prompt, non pour engraisser, mais pour favoriser la décomposition des engrais et les assimiler à la plante. Je dois dire ici que j'ai remarqué des effets presque aussi étonnants dans l'emploi de la cendre de végétaux, avec cet avantage que celle-ci est un engrais et peut s'employer même sur un terrain maigre.

Tout cela à propos de mouche à patates que je ne veux pourtant pas quitter sans faire une réflexion, que tout le monde s'est faite tout bas. D'où vient ce fléau ? Qui l'envoie ? Ces insectes ont surgi comme par enchantement.

L'envahissement de cette punaise, est bien propre à nous humilier

€t à nous faire trembler à la pensée des fléaux qui fondraient sur nous, si Dieu, qui met un frein à la fureur des flots, ne contenait dans les digues de sa miséricorde, ces agents de sa justice. Et pour mieux nous faire comprendre notre néant, c'est presque toujours des agents infimes qu'il oppose à notre orgueil.

A ce propos qu'on me permette de citer ici les lignes admirables de Louis Veuillot, cet incomparable journaliste, inspiré de la foi d'un apôtre, qui dans " Rome et Lorette" fait si admirablement ressortir le néant des œuvres de l'homme et la merveilleuse fécondité des œuvres de Dieu, par la description qu'il donne des ruines d'une maison sénatoriale de Monselice.

" Les murs sont chargés de statues grotesques : bouffons que le temps a rendus plaintifs, et dont il s'est cruellement amusé, enlevant à l'un sa jambe difforme, à l'autre son doigt narquois, de celui-ci crevant l'œil, et de celui-là partageant la bosse en deux moitiés, dont l'une gît tristement sur la muraille, et l'autre reste à son poste comme un bon mot qu'un faux plaisant ne peut achever; les dalles se disjoignent, pour faire place au brin d'herbe, vainqueur de la pierre et du ciment ; les marches des vastes escaliers sont branlantes, moussues, pleines de secrets asiles où le lézard se réfugie, ornées ça et là de fleurs sauvages où l'abeille vient butiner. Destruction, abandon, misère, c'est le sceau de tout ce qui est de l'homme ; mais partout, à côté de ce cachet malheureux, la riche nature, développant en paix les dons du Ciel, met cent et cent signes brillants de sa jeunesse inépuisable et de sa fécondité. Au-dessus de ces statues mutilées, à l'ombre de ces murs croulants, sur l'emplacement de ces chemins devenus déserts, dans les fentes de ces pierres rompues par le coup de vent et par la goutte d'eau, partout la nature, bonne, belle et compatissante, comme si elle avait pitié de la détresse de l'œuvre humaine, comme si elle voulait consoler les regards affligés du passant, accourt, se montre, sourit. Elle est active, elle est empressée, elle est charmante, et plus libérale encore d'agréables profusions que ne le furent les créatures de ces lieux dévastés. A la statue brisée elle fait un dais de verdure ; elle met un tapis de velours sous ses membres abattus. Au mur crevassé elle donne un manteau de lierre, un panache de verveine ou de giroflée sauvage, et des guirlandes de chèvrefeuille, qui courent et qui folâtrent plus gaiement que ne le fit jamais propos de bouffon et chanson de troubadour. Dans l'escalier de marbre, elle bouche un trou avec une touffe de thym. Elle place les ronces en sentinelle, près du débris de sculpture que pourrait outrager le pied du passant. Pour peupler ces solitudes en même temps qu'elle les pare, elle y appelle les oiseaux, les insectes, les papillons : hôtes chantants, bourdonnants, agiles, joyeux, maîtres des palais aériens qu'elle leur construit. Ils viennent en plumage d'azur,

d'écarlate ou d'ébène, en corselet d'acier, d'argent ou d'or, en parure de rubis, d'escarboucles et de saphir ; ils gazouillent, il bruissent, ils voltigent, ils butinent ; ils habitent sur la feuille et dans la fleur."

Il y a peu d'Anglais au Nominingue. Il est de fait qu'il n'y a guère que des Canadiens-Français qui puissent résister aux rudes épreuves de cette vie de colons et qui aient le courage de l'affronter avec assez; de persistance pour s'implanter dans ces rudes contrées couvertes de forêts.

Il y a d'ailleurs peu de nationalités étrangères dans ces cantons du Nord.

Outre l'énergie qui manque à la plupart d'entre elles, il y en a qui craignent le voisinage de ces descendants de Normands et de Bretons qui ne s'en laissent pas facilement imposer. ' Laissez-moi vous raconter une histoire qui en vaut bien une autre :

Il y a quelques années, je m'entretenais avec un brave protestant sur la force des préjugés de ses co-religionnaires à l'égard des catholiques. Il partagea mon opinion et me cita l'exemple de' son vieux père, qui demeurait dans le pays depuis vingt ans et n'osait encore s'éloigner que de quelques arpents de sa maison, crainte de rencontrer un catholique qui aurait pu lui faire du mal.

Sont-ils craintifs, timides ou grossiers ? toujours est-il qu'il est facile de reconnaître, quand on les rencontre, les fils d'Albion ou de la verte Erin ou de la Calédonie. C'est à croire que ces gens là sont nés le chapeau sur la tête. D'ailleurs nos petits Canadiens ont l'air jovial, sont lestes dans leur démarche et ont le bras souple à saluer.

Il y avait, en 1883, au Nominingue un Français, bon citoyen, mais qui trouvait la vie dure. Ces gens là ne sont habitués ni à notre climat ni à notre régime, ni surtout à nos défrichements. On réussira guère à les implanter dans nos terres nouvelles. Pour eux, certainement, les prairies du Manitoba ou les prairies de l'Ouest conviendraient mieux.

En résumé, pour les caractères fortement trempés, le Nominingue est une place enchanteresse. Les bois, les lacs, l'air, tout parle à l'âme, tout respire la santé. Et quand les communications seront plus faciles ce sera un oasis où iront en villégiature les gens d'affaire fatigués du bruit et de l'air des villes. Les Jésuites se proposent d'y envoyer tous les ans, un ou deux de leurs Pères pour accompagner les élèves qui voudraient y aller passer les vacances.

Combien de parents, dont les occupations sont nombreuses et qui ne peuvent soustraire leurs enfants aux dangers des grands centres,

seraient heureux de les confier à la garde des R. Pères pour y prendre leurs ébats, sans crainte pour leur vie si exposée à l'air malsain des villes !

Le gibier est varié et nombreux dans la vallée de la Rouge. Nous pouvons en voir une longue liste dans les papiers sessionnels de 1865. — 17 à 24 vol. XVIII.— No. 3— préparée par M. W. S. M. d'Urban, assistant de Sir W. E. Logan, en 1858.

Une semblable liste des plantes avait aussi été préparée par le même M. d'Urban ; mais elle fut perdue dans le naufrage du Hu7igarian, à bord duquel il revenait d'Angleterre.

Outre le regret de ne voir nulle part ce travail traduit en français, nous avons celui de ne pouvoir l'offrir à nos lecteurs qui pourraient y référer avec profit.

Quant aux minéraux de la Rivière Rouge :

" Une seule bande de terre calcaire, qu'on a nommée la bande de Neuville, variant apparemment en épaisseur de 60 à 1000 pieds, et d'une moyenne de peut-être 750 pieds surgissant de dessous les roches siluriennes, a été suivie depuis Grenville à la Chute des Iroquois, cinquante milles, en remontant la vallée de la rivière Rouge. Elle présente la forme générale d'un bassin, mais sa distribution est si compHquée, à cause des ondulations subordonnées, que dans une surface triangulaire dont la base s'étend environ vingt cinq milles entre la Seigneurie de la Petite Nation et Lachute, et dont le sommet est à la chute des Iroquois, la ligne de l'effleurement du calcaire a au-dessus de 200 milles. La distribution qui présente l'effleurement parait dépendre de deux séries d'ondulations, les axes d'une série ayant une direction s'approchant du Nord au Sud, et ceux de l'autre dans une direction presque de l'Est à Ouest ; cette série-ci a apparemment quelques rapports avec le plus ancien système de dykes. (Géologie du Canada 1863 p 46.)

Sur vingt cinq milles depuis l'Outaouais, la direction des axes ondulations principales est environ N. lo» E. La direction de la forme synclinale la plus importante qu'on ait examinée au delà de cette distance est d'environ N. 10» O. Dans cette direction s'étend un bassin au-dessus du calcaire de Grenville, depuis le Nord d'Arundel à la chute des Iroquois, où le calcaire semble se réduire en pointe. La plus grande largeur du bassin est à la ferme d'Hamilton, dans la prairie des Trois-Montagnes, où une coupe faite à angles droits montre deux bandes importantes de terre calcaire cristalline venant de dessous celle de Greenville, de chaque côté, avec de grandes masses de gneiss orthose entr'elles. L'effleurement inférieur de ces deux couches s'étend à travers le lac Tremblant du côté oriental, et à travers trois petits lacs du côté occidental. La couche supérieure passe à

travers le lac Long et le grand lac au Castor, du côté de l'est, et du lac Vert, du côté de l'Ouest, et est divisée en trois couches subordonnées par l'interposition de deux bandes grenetiféres de gneiss et de quartzite. Dans cet endroit le gneiss rencontre la bande de Grenville, et au-dessus, un grand lit de quartzite, de 600 pieds d'épaisseur, forme la montagne Quartz, mont isolé qui s'élève dans la plaine des Trois-Montagnes. Il s'élève de dessous ces trois bandes calcaires, de chaque côté du bassin, et du côté occidental du gneiss orthose qui forme la montagne Tremblante, le mont le plus élevé dans le voisinage, à 2060 pieds au-dessus de la mer." (Géologie de 1863, p. 47-8 J

On ne saurait s'imaginer les richesses incalculables que renfeime cette Vallée d'Ottawa, si longtemps laissée inculte, mais que savaient déjà apprécier nos coureurs des bois français conduits par les missionnaires. De nos jours encore, c'est le missionnaire qui en a fait connaître toutes les ressources et c'est le zèle du clergé qui a détermmé les colons à aller les exploiter.

" Il serait désirable, dit M. Drapeau, dans son intéressante étude sur la colonisation, que le gouvernement fît ouvrir une route de colonisation entre la Gatineau et cette partie de la rivière aux Lièvres, laquelle partirait de l'embranchement de la rivière du Désert et traverserait Kensington, Boutillier et Kiamica, pour faciliter la colonisation de ces bons terrains. Cette proposition n'est pas neuve ; car je vois qu'en 1856 le Rév. Père Andrieux, missionnaire oblat, suggérait déjà à cette époque l'ouverture de cette même route, affirmant qu'il savait qu'à cette hauteur et au-dessus il y avait d'immenses quantités de terres excellentes pour la culture.

Ce que nous en avons dit ne fait connaître qu'impartement une toute petite partie de la vallée d'Ottawa. Et je ne saurais terminer ce travail sans jeter un coup d'œil rapide sur cette plaine que je voudrais faire apprécier de mes compatriotes.

Cette magnifique région couvre une superficie de plus de 30,000 milles carrés et a une étendue territoriale plus grande que la plupart des états américains.

Elle est sillonnée par la rivière de l'Outaouais, qui prend sa source sur la " hauteur des terres " et va se jeter dans le Saint-Laurent, après une course de 800 milles.

L'Outaouais après maints détours capricieux du Nord-Ouest au Sud- Ouest forme l'immense nappe du lac Témiscamingue, dont les bords viennent d'être signalés à la colonisation par les Pères Oblats comme la plus belle plaine de tout le Canada Uni.

L'Ottawa reçoit successivement les eaux des rivières Blanche, Montréal, Keepawa, Maganasippi et du Matawan. Dans son parcourt l'Outaouais forme des rapides superbes et de lacs magnifiques et, après

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avoir été grossir les rivières du Moine, Coulonge, Madawaska, Noire, Mississipi, Bonne Chère, Petewawee, Rideau, Gatineau, du Lièvre, la Petite Nation, Rouge, Blanche, du Nord, Montréal, Keepawa, Maganasippi, Matawan, se jette dans le St. Laurent, à Ste. Anne de Bellevue et à Rcpentigny, formant ainsi l'Isle de Montréal.

Les terrains qui avoisinent ces nombreuses rivières offrent des ressources considérables à l'industrie agricole, et même forestière. " Cette vaste région de l'Outaouais, dit M. Drapeau, p. 319, qui couvre une surface de terrain d'environ 33,060 milles géographiques quarrés, comprend tout le territoire situé sur la rive gauche de la rivière Outaouais et sur une petite partie du fleuve St. Laurent, s'étendant de l'Ouest à l'Est, depuis le lac Témiscamingue jusque vers le lieu où se trouve la source de la rivière Gatineau, situé à environ 45 milles en deçà de la ligne nord supposée du Bas-Canada, sur une profondeur qui varie, mais que nous pensons estimer approximativement à 300 ou 350 du fleuve St. Laurent, j'ajouterai que la longueur de cette immense contrée, bornée au sud par l'Outaouais et le St. Laurent, est d'environ 866 milles, que je compte depuis le Lac ci-dessus mentionné jusqu'à la ligne orientale du comté de Berthier, en suivant le cours de ces rivières, c'est-à-dire que cette partie du territoire bas canadien est aussi vaste que l'Irlande entière, puisque ce dernier pays ne contient guère que 20,500,000 acres égal à 32,000 milles carrés."

Cette région est divisée en 15 comtés: Pontiac, Outaouais, Argenteuil, Deux-Montagnes, Vaudreuil, Soulanges, Jacques-Cartier, Hochelaga, la ville de Montréal, Laval, Terrebonne, Assomption, Montcalm, Joliette, Berthier.

Le comté de Pontiac forme 21,018 carrés et contenait en i88i, 19,939 habitants ; Ottawa comprend 6,683 carrés et contenait en 1881, 49,432 ; Argenteuil comprend 937 milles carrés et contenait en 1881, 16,062 habitants ; Deux-Montagnes comprend 258 milles carrés et contenait en 1881, 15,856 habitants ; Vaudreuil comprend 183 milles carrés et contenait en 1881, 11,485 habitants: Soulanges comprend 137 milles carrés et contenait en 1881, 10,220 habitants : Jacques- Cartier comprend 106 milles carrés et contenait en 1881, 12,345 habitants ; Hochelaga comprend 82 milles carrés et contenait en 1881, 49,079 habitants ; la ville de Montréal comprend (non compris Hochelaga nouvellement annexé) 5-19 milles carrés et contenait en 1S81, 140,747 habitants; Laval comprend 85 milles carrés et contenait en 1881, 9,462 habitants; Terrebonne comprend 544 milles carrés et contenait en 1881, 21,892 habitants ; L'Assomption comprend 248 railles carrés et contenait en 1881, 15,282 habitants ; Montcalm comprend 4,820 milles carrés et contenait en 1881, 12,966 habitants ; Joliette comprend 2,678 milles carrés et contenait en 1881, 21,988 habitants ;

Berthier comprend 2,430 milles carrés et contenait en 1881, 21,838 habitants.

Comme nous venons de le voir cette vallée d'Outaouais, qui est de 11,020 lieues carrées, est, à elle seule presque aussi étendue que le quart de la France qui a 46,640 lieues carrées. Et la France contient environ 40,000,000 d'habitants, c'est-à-dire environ 70 habitants par kilomètre carré ou par 17 arpents, 12 pieds, 0,232 pouces français, .

Si donc notre vallée d'Outaouais était comparativement aussi peuplée que la France, elle contiendrait dix millions d'habitants ; tandis qu'elle n'en contient que quatre cent dix-neuf mille cinq cent quatre-vingt-dix, c'est-à-dire moins d'un demi million.

Nous pouvons en conclure qu'il y a place, dans la seule vallée de rOutaouais, pour encore neuf millions d'habitants, c'est-à-dire plus de sept fois plus que n'en contient la Province de Québec toute entière, dont la population, d'après le recensement de 1881, était de 1,359,027 habitants.

Pourtant la Province de Québec a une étendue de 62,896 lieues carrées, tandis que la France, qui contient environ 40,000,000 d'habitants, n'en a que 46,640 lieues carrées.

Comme conclusion générale, affirmons hautement que notre patrie renferme des trésors capables d'activer les industries de toutes espèces, et qu'elle offre un sein gonflé des richesses les plus variées à ses enfants et aux étrangers qui désirent venir prendre place au banquet que la Providence a dressé avec tant de générosité.

Bénissons Dieu des merveilles qu'il a multipliées autour de nous, et que nos cœurs reconnaissants se livrent à l'allégresse propre aux enfants conviés au festin d'un si bon Père !

(Fin.)

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