SCÈNE IV Les Mêmes, GOSTARD
LABOSSE
Monsieur... (Relisant la carte.) « Paul Gostard ? » (Il le regarde et pousse un cri.) Oh !
costard, même jeu.
Ah!
madame labosse, surprise.
Quoi donc ? Vous vous connaissez ?
costard et labosse, ensemble, bafouillant. Non... Oui... Pas du tout.
MADAME LABOSSE
Il m'avait semblé...
Monsieur... Madame...
LABOSSE
Qu'est-ce qui me vaut, monsieur, l'honneur?.., Asseyez-vous.
COSTARD
Voici. Je ne serai pas compliqué. Les déclarations les plus franches sont les meilleures. Vous avez une fille ?
LABOSSE
Oui, monsieur. Effectivement, nous avons une fille.
MADAME LABOSSE
Unique. C'est vous dire, monsieur...
COSTARD
Et vous avez bien raison, madame! Je continue. Je l'ai remarquée...
MADAME LABOSSE
A un de nos bals, sans doute ?
COSTARD
Non.
Nous ne vous avons jamais invité ? Vous êtes bien sûr?
COSTABD
Très sûr.
LABOSSE
A l'avenir, nous vous inviterons. (A sa femme.) Prends-en note, Eudoxie.
COSTAUD
Je continue. Je l'ai remarquée.
LABOSSE
Où cela, alors?
COSTARD
Aux Folies-Bergère, hier soir, un peu après les jeux Icariens. Elle a produit sur moi une impression... Je ne trouve pas de mot...
MADAME LABOSSE
C'est toujours celle-là qu'elle produit. Vous n'êtes pas le premier, allez, monsieur!
COSTABD
J'en suis persuadé, madame... Enfin une impression telle que j'en ai parlé le soir même à ma mère.
MADAME LABOSSE
Vous avez encore votre mère, monsieur?
COSTARD
Oui, madame, je l'ai toujours.
LABOSSE
Et aussi M. votre père ?
COSTARD
Je voudrais. Mais je l'ai perdu.
MADAME LABOSSE
Nous vous plaignons bien, car les plus malheureux ne sont pas encore ceux qui partent...
COSTARD
Mais ceux qui restent, c'est vrai, madame. Je continue. J'ai donc parlé de votre fille à ma mère, je lui ai dit qui elle était, qui vous étiez, votre situation sociale...
I ABOSSE
Mais, pardon, comment saviez-vous tout cela?
COSTARD
Un enfantillage. Par votre valet de pied, auquel j'ai donné un louis, hier soir, dans un entr'acte. Et, à ce propos, permettez-moi de vous adresser mes compliments; c'est tout à fait bien attelé.
MADAME LABOSSE
Félicitez M. Labosse ; moi, je n'entends rien à ces choses-là.
Je continue.
LABOSSE
Pardon. Alors c'est Adrien qui vous a dit notre nom et tous les détails ?...
COSTARD
Oui.
LABOSSE
C'est bon. Je le renverrai ce soir.
MADAME LABOSSE
Pourquoi, mon ami? Puisqu'il a donné de bons renseignements à monsieur!
LABOSSE
Au fait, tu as raison. C'est un brave homme. Je l'augmenterai.
COSTARD
Je continue. Ma mère a été très frappée de me voir aussi pris, parce que je ne suis pas très facile
à prendre — quand vous me connaîtrez mieux, vous le remarquerez — je ne lui ai pas caché que je viendrais dès aujourd'hui vous faire part de mes intentions, de mon désir; aussi est-ce en son nom autant qu'au mien que j'ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle... le petit nom, s'il vous plaît?
COSTARD
J'adore ce nom-là.
MADAME LABOSSE
Vraiment, monsieur... [Montrant son mari.) Moi et le père de cette enfant, nous sommes un peu surpris...
Oh! mais je ne vous demande pas une réponse immédiate, madame ! Soufflez àvotre aise. Je comprends parfaitement que vous preniez vingt-quatre heures de réflexion.
LABOSSE
Permettez ! Vous êtes un peu rapide, jeune homme! Gomment! voilà une fillette que vous aper-
cevez aux Folies-Bergère, de loin, que vous ne connaissez pas, avec laquelle vous n'avez pas échangé deux mots, et tout de suite vous vous précipitez... vous galopez à la mairie... Allons, voyons... un peu moins de hâte.
MADAME LABOSSE
Oui. Moi et le père de cette enfant, nous avons besoin de voir, de peser...
costard
Encore une fois, voyez, pesez. Je vous répète que je ne veux pas vous brusquer. Parbleu, vous voulez, vous aussi, recueillir vos petits renseignements? Recueillez-les. Ils ne peuvent pas être mauvais. Tout ce qu'on pourra dire, à la grande rigueur, c'est que jo ne suis pas le jeune homme banal, pas le jeune Tout-le-Monde I Et ça, je m'en vante! C'est ce qui me pose... constitue ma valeur personnelle. Non, j'aime mieux vous l'apprendre tout de suite : si... ça se fait... eh bien, vous n'aurez pas un gendre vieux jeu. Vous aurez un gendre nouveau jeu, le dernier soupir. Voilà qui est entendu !
MADAME LABOSSE
Bien, monsieur. Mais je vous avouerai... toutce
que vous nous dites, cette façon si cavalière de régler le mariage...
COSTARD
Enfin, je vous fais peur?
LABOSSE
A ma femme, oui. Un peu moins à moi.
COSTARD
A la bonne heure. Je sens déjà que vous me comprenez.
LABOSSE
J'essaye.
MADAME LABOSSE
Pardon, cependant. N'allons pas trop loin. Au fond, voyez-vous, monsieur, il pense absolument comme moi, le père de cette enfant! Il partage mes espoirs et mes appréhensions. (A son mari.) Estce vrai, Camille?
C'est très vrai.
MADAME LABOSSE
Gardons-nous de se presser. Nous prenons note
de votre demande, bien qu'elle soit faite en dehors de toutes les règles... Mais nous avons besoin de réfléchir et de consulter. Il faut que nous sachions où nous allons avant de jeter Alice dans vos bras. Il faut que nous connaissions Mme votre mère... Il faut...
COSTARD
Voulez-vous que je vous l'amène demain ?
LABOSSE
Non, c'est moi au contraire...
COSTARD
Si vous êtes occupé, oh! si vous ne voulez pas vous déranger... elle qui n'a rien à faire, elle viendra.
MADAME LABOSSE
C'est égal, il est plus convenable que le père de cette enfant fasse le premier pas vis-à-vis de Mme votre mère. Où demeure-t-elle ?
COSTARD
56, avenue Marceau.
LABOSSE
A quel étage?
COSTARD
Du haut en bas. C'est un hôtel.
MADAME LABOSSE
Oh ! mais nous n'avons jamais douté que Mme votre mère ne fût une personne très distinguée.
COSTARD
N'est-ce pas? Il suffit d'ailleurs de me voir.
LABOSSE
Je l'avais sur les lèvres.
COSTARD
Eh bien, écoutez, monsieur, madame, je ne sais pas, ni vous non plus, ce qu'il va sortir de tout ça, mais permettez-moi de vous dire que' vous me plaisez. Ah! mais beaucoup... et que... comme beaux-parents... je ne vois vraiment pas mieux que vous deux... Non, c'est franchement que je vous le déclare. On plait ou on ne plaît pas. Vous me plaisez. ^
LABOSSE
Allons, tant mieux. C'est toujours ça.
MADAME LABOSSE
Le plus important, monsieur, ce n'est pas que nous vous plaisions — sans cloute cela nous touche et vous êles bien poli — mais c'est que vous plaisiez à Alice.
LABOSSE
Ah! dame, oui. Tout est là! Hic jacet... (A Costard.) Vous souriez? Hé! oui, j'ai su un peu de latin dans mon temps.
COSTAUD
11 y paraît. Et, avant de vous quitter, n'aurai-je pas le plaisir d'être présenté à Mlle votre fille?
MADAME LABOSSE
Tout de suite ?
COSTARD
Dame. Si nous devons nous accrocher, autant que ça soit à la minute.
labosse, à sa femme. J
Il n'a pas tort. Eh bien, écoutez? Ma femme va aller trouver Alice et la mettre au courant.
COSTAUD
En peu de mots ?
LABOSSE
Le moins possible.
COSTARD
S'il vous plaît ? Parce que je n'ai plus qu'une demi-heure à vous donner.
MADAME LAKOSSE
Mais, mon ami...
LABOSSE
Tais-toi. Pendant ce temps-là, je vais lui montrer ma galerie de tableaux... Il y en a d'un peu... hum! Va, Eudoxie. [Elle sort.)