SCÈNE UNIQUE
BURANTY seul, puis MADAME PAUL COSTA RD
bcraxty, il attend, énervé ; il tisonne le feu, consulte sa montre.
Trois heures dix... Et elle n'est pas là !... Il est arrivé quelque chose... Elle s'est fait pincer... [Elle entre.) Enfin !
MADAME COSTARD
Me voilà. Comment vas-tu, Jacquot ?
BURANTY
Attends.
MADAME COSTAUD
Qu'y a-t-il?
BURANTY
Je vais fermer la porte. (// donne un tour de clef à la porte par laquelle elle vient d'entrer, et pousse le verrou de sûreté.)
MADAME COSTARD
Es-tu pressé ! Tu as donc bien peur ? Embrassemoi.
BURANTY
Une minute. Dis-moi. Tout s'est bien passé ?
MADAME COSTARD
Mais oui, très bien.
BURANTY
Tu as fait ce que je t'ai recommandé, tu es venue par Neuilly ?
MADAME COSTARD
Je suis venue par Neuilly.
BURANTY
Tu as pris deux sapins, l'un après l'autre ?
MADAME COSTARD
Deux sapins, l'un après l'autre.
BURANTY
A la station, pour bien t'assurer que tu n'étais pas suivie ?
MADAME COSTARD
A la station.
Tu ne t'es pas montrée à la portière en venant ?
MADAME COSTARD
Non.
BURANTY
Tu sais que ta voilette n'est pas assez épaisse et qu'on te reconnaît à quarante pas ?
MADAME COSTARD
Pas assez épaisse! Je ne peux pourtant pas me mettre un édredon sur la figure.
BURANTY
Tu n'as rencontré personne en venant ?
MADAME COSTARD
Beaucoup de monde.
BURANTY
Ah! mon Dieu !
MADAME COSTARD
Mais personne de connaissance.
BURANTY
Gomme tu es peu gentille de me faire des peurs pareilles! Et tu as donné un gros pourboire à tes cochers, pour le cas où on t'aurait filée et où on les interrogerait ?
Vingt sous.
BURANTY
C'est maigre. A l'avenir, donne deux francs. Enfin, tu es sûre de n'avoir pas été remarquée? Notre petit buen-retiro n'est pas éventé?
MADAME COSTARD
Mais non, mais non.
BURANTY
Je respire. Ote ton chapeau et embrasse-moi.
MADAME COSTARD
Ce n'est pas dommage. Embrasse-moi, toi, d'abord. (// L'embrasse.) Ah ! j'espère que tu en prends des précautions !
BURANTY
On n'enprend jamais assez, quand on est dans notre cas.
MADAME COSTARD
Dans notre cas ! Croirait-on pas que nous faisons une chose extraordinaire, et qui n'arrive qu'à nous !
BURANTY
Si. Elle se fait beaucoup, évidemment, et nous ne sommes pas les seuls à nous aimer de cette manière... Ça n'empêche pas, ma chère enfant, qu'il faut prendre des précautions, beaucoup de précautions, tu m'entends?
MADAME COSTARD
Eh bien, j'en prends. Tu n'as rien à me reprocher. Parlons de nos affaires.
BURANTY
... Parce que tu comprends que ça serait très... mais très embêtant si nous nous faisions pincer. Non, te représentes-tu ce coup de théâtre si, à la minute ?...
MADAME COSTARD
Oh ! assez, assez ! . .. Tout le temps que tu passes avec moi, tu l'emploies à trembler. C'est assommant.
BURANTY
Mais, ma chère petite...
MADAME COSTARD
Rien du tout. Plus un mot là-dessus. Tiens, aide-moi à retirer mon chapeau. Je ne t'ai pas vu depuis avant-hier. Quoi t'as fait depuis avant-hier? Dis-moi toutes tes pensées... ta vie intime.
BURANTY
Un tas de machines.
MADAME COSTARD
Raconte.
J'ai été hier aux courses à Auteuil, où j'ai perdu les trois favoris.
MADAME COSTARD
Pauvre petit loup. Et le soir ?
BURANTY
Une heure àl'Opéra. Zarabelli a fait un parcours délicieux. Ce matin, j'ai travaillé à l'atelier, bien déjeuné, et voilà ton Jacquot.
MADAME COSTARD
Il y avait longtemps cpje tu m'attendais?
BURANTY
Dix minutes.
MADAME COSTARD
1^-tu venu directement?
BURANTY
Directement! Ah ça, tu es folle? Non, en sortant de déjeuner...
Où ça?
MADAME 00 STAR D
Au café Anglais. J'ai pris un sapin et je me suis fait mener rue du Rocher, à l'endroit du pont de la rue Portalis.
MADAME COSTARD
Pourquoi?
BURANTY
C'est un truc à moi, excellent comme tu vas voir. Là je suis descendu, j'ai payé, j'ai regardé à droite, à gauche, s'il n'y avait rien de suspect, et puis j'ai dégringolé quatre à quatre l'escalier qui mène àlarue Portalis. Un fiacre passait, j'ai sauté dedans en criant bien haut (quelquefois on a de sales gens autour de soi qui guettent les adresses), 12, rue Gribauval! La rue Gribauval est une petite rue qui n'a pas de douze. Quand le cocher a eu fait trente mètres, alors, seulement, je lui ai dit : « Non, cocher, menez-moi place de la Concorde, au coin du pont. »Là, je l'ai lâché, et j'aipris le bateau, jusqu'à l'Aima. Avec le bateau, pas de danger! On voit tout à son aise la tête des personnes qui descendent en même temps que vous. A l'Aima, j'ai re-
pris un reûacre, un fiacre fermé, que j'ai réglé en chemin, et qui m'a déposé au coin de l'avenue Friedland, parce que je n'ai pas été assez serin pour lui donner le numéro de l'hôtel. Dis que je suis roublard?
MADAME COSTARD
Non, mais tu as une peur bleue.
BURANTY
Es-tu drôle! Je n'ai pas peur pour un sou! Je ne veux pas être pincé, voilà toute l'affaire!
Pincer ! Qui veux-tu qui nous pince ? Mon mari?
Eh ! eh !
MADAME COSTARD
Allons donc ! Il a sa Bobette... Rien à craindre.
BURANTY
C'est vrai. Aussi, je suis content, va, que notre petit nid reste bien caché, bien ignoré. Une fois que je suis ici, je me sens rassuré, je ne m'inquiète plus de rien.
MADAME COSTAUD
Il y paraît. Et tu appelles ça un nid, toi ? Tu n'es pas difficile.
BURANTY
Un peu de patience, ma pauvre enfant. Ça n'est pas Trianon, j'en conviens, mais enfin c'est ce qu'on peut trouver de mieux, c'est propre, c'est clair... du pitchpin... ça fait penser à la campagne... Et puis, tu sais que c'est en attendant mon rez-de-chaussée, qui est en train.
MADAME COSTARD
Il se fait joliment désirer, ce rez-de-chaussée.
BURANTY
Ce n'est pas faute que je presse les tapissiers. Il sera terminé dans huit jours. Tu verras, ça sera très gentil. Et puis, c'est organisé!... de première!... Triple sortie, dont une par les caves. Pas moyen d'être pincé.
MADAME COSTARD
Toujours ! Mais tu ne penses donc qu'à ça ?
BURANTY
Toi, tu n'y penses pas assez. Enfin, tu as rai-
son, viens me dire des petites choses gentilles, ça vaudra mieux que de perdre notre temps en discussions.
MADAME COSTARD
Tire d'abord les rideaux de la fenêtre... pas ceux-là... les grands rideaux.
BURANTY
Nous n'allons plus voir clair.
MADAME COSTARD
C'est précisément ce que je veux.
BURANTY
Quelle manie ! [Il les tire. La chambre est sombre.) Là, tu es contente. Tu m'aimes ?
MADAME COSTARD
Mais oui, tu le sais bien.
BURANTY
Tu m'aimes... mais là, beaucoup?
'Si tu veux. Et toi?
BURANTY
Moi, je t'aime à la folie.
MADAME COSTARD
Et qu'est-ce que tu serais capable de faire pour moi ?
BURANTY
A première vue, je ne peux pas te dire, mais bien des choses.
MADAME COSTARD
Des choses... qui te coûteraient?
BURANTY
Mais oui. Tu n'as pas froid ? Tu as les mains glacées ?
MADAME COSTARD
Il ne fait pas très chaud.
BURANTY
C'est ce feu qui ne marche pas ! [Il hausse les épaules.) Ça tient un hôtel meublé pour adultère, et ça n'a même pas une personne qui sache faire le feu ! Quel malheur! Je vais l'arranger, moi.
N'y touche pas. Ça va fumer.
BURAXTY
Comme la dernière fois.
MADAME COSTARD
Et nous serons obligés d'ouvrir les fenêtres.
BURANTV
Tu as raison. [Elle frappe des pieds en marchant.) Qu'est-ce qui te prend? Pas tant de bruit.
MADAME COSTARD
J'ai les pieds gelés.
BURAXTY
Ote tes bottines... Commence,.. [Geste d'ennui de madame Costard, Jacques lui avance une chaise près du feu.) Tu te chaufferas mieux. (Elle retire lentement une bottine.) L'autre aussi, voyons!... pendant que tu y es?... Donne. Je vais la retirer. (// se met à genoux près (Telle et lui défait son soulier.)
MADAME COSTARD
Ça m'ennuie joliment, va.
buranty, cVun ton de reproche.
Oh!
Ça m'ennuie... ici.
BURANTY
Voyons? Mets-y de la belle humeur... Tu n'aimes donc plus ton Jacques ?
MADAME COSTARD
Mais si, j'aime mon Jacques.
BURANTY
Eh bien, alors ?...
MADAME COSTARD
C'est égal. Quand je pensé qu'ici, dans cette même chambre, d'autres que nous...
BURANTY
Chut. Dites pas de vilaines affaires... Tu vas nous gâter tout notre plaisir.
MADAME COSTARD
Notre plaisir !
BURANTY
Gomme tu en parles ! Est-ce que nous ne sommes pas heureux ici, dans cette bonne petite chambre bien close, bien chaude ?
MADAME COSTARD
Bien chaude, bien chaude...
BURANTY
Tu me comprends, c'est au moral... Est-ce que nous n'oublions pas tout au monde entre ces quatre murs ?
MADAME COSTARD
Oui.
BURANTY
Tu n'as pas l'air convaincue ?
MADAME COSTARD
Mais si.
BURANTY
A la bonne heure, parce que tu serais une ingrate. Ainsi moi, tiens, à cette minute, je suis complètement satisfait, je suis tranquille, joyeux, très joyeux, et toi ?
MADAME COSTAUD
Est-ce que tu ne t'en aperçois pas ?
buranty
Chère Alice I Viens. (Il l'entra ine. On entend des bruits de pas dans le couloir.) Ecoute donc. Tu as entendu ? (Un temps.)
MADAME COSTARD
Oui, on a marché dans le couloir. Eh bien, après?
BURANTY
On dirait qu'on a marché doucement, comme si on prenait des précautions.
Tu es ridicule! Ce sont des gens de la maison, d'autres locataires.
BURANTY
Ou des femmes de chambre.
MADAME COSTARD
Mais oui.
BURANTY
Tout de même, moi qui n'ai jamais peur, j'ai eu là un peu peur, je l'avoue... (// rit.) Est-ce bête?... Chut! tais-toi, ça recommence. Je t'assure, Alice, qu'on stationne et qu'on parle derrière notre porte, là, derrière notre porte.
MADAME COSTARD
Non.
BURAXTY
Si... On frappe à la porte doucement, toc, toc. Ils se regardent en agitant les bras en silence. On refrappe. D'une voix molle.) Quoi... qui est là?
la voix, une voix de femme.
C'est moi.
buranty, qui a reconnu la voix de la patronne et qui reprend de l'aplomb.
Qui ça, vous ?
la voix
Moi, Mme Daniel.
BURANTY
Qu'est-ce que vous voulez ?
la voix, très polie.
Rien. Voudriez-vous m 'ouvrir, s'il vous plaît ?
BURANTY
Mais qu'est-ce que vous voulez ?
LA voix, toujours pareille.
Je voudrais que vous ouvriez, monsieur, s'il vous plaît ?
BURANTY
Vous vous moquez de moi, je vous demande...