‹ Le nouveau mysticismeChapitre 12 sur 12 · VVJBNXR POSSIBLB · texte numérisé non relu

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place non au point de vue de l'histoire et de la formation des religions, de la grandeur et de l'importance de leur rôle historique, mais de Jeur vérité intrinsèque. Ne soyons pas contre lui aussi étroits qu'il l'a été lui-même, puisque en ce siècle nous en serions moins excusables, et si le raisonnement vulgaire, le bon sens, la logique élémentaire, grossière si l'on veut, ne suffisent pas à tout, ni même, sans doute, à grand chose en philosophie, n'en concluons pas qu'ils ne soient absolument bons à rien.

Aujourd'hui les croyances catholiques paraissent regagner sous des formes parfois peu orthodoxes une partie du terrain perdu, la jeunesse ne leur est pas hostile ; des écoles où dominait autrefois l'esprit de Voltaire, s'ouvrent plus largement à l'idée religieuse. Dans le roman, dans la critique, une grande bienveillance pour le catholicisme, sinon une acceptation complète, ne sont pas chose rare. En publiant le Disciple dans la Nouvelle Revue ^ M. Bourget qui a depuis manifesté de nouveau sa sympathie pour la religion chrétienne, terminait son roman par le retour du vieux savant brisé, moralement anéanti, à la prière de son enfance « Notre

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Père qui êtes aux deux »; L'œuvre finissait par ces mots. Quand elle parut en volume, l'auteur ajouta quelques lignes pour compléter sa pensée, et, en somme expliquer mieux la conversion d'Adrien Sixte, tout en la rendant moins nette. Comme fait psychologique le revirement du vieux philosophe n'a rien d'invraisemblable, c'est un de ces retours de la dernière heure, analysés par M. Ribot.

Dans le naufrage des croyances acquises, des idées obtenues par le travail, dans le désarroi de tous les sentiments, on voit reparaître, avec la fraîcheur des impressions de l'enfance oubliées depuis longtemps, les premières impressions religieuses, les croyances de l'âge disparu. Il est possible que la société dans son ensemble présente un phénomène analogue, elle est vieille aussi, et ses croyances, ses habitudes, ses sentiments anciens et nouveaux ont été disloqués, brisés, anéantis ; peut-être, dans ce désarroi général, la haute antiquité, la puissante organisation du catholicisme qui fut si fortement mêlé à notre vie nationale, lui vaudront-elles de survivre, et lui feront-elles au milieu des ruines de croyances plus récentes une nouvelle jeunesse. S'il se montre

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assez souple pour s'accommoder aux croyan- .

ces nouvelles de la vie sociale, et assez hardi pour ne pas s'effrayer des conquêtes de la science 1, il peut pendant longtemps non seulement subsister, mais avoir sa part d'influence, une part considérable, mais non, toutefois, celle qu'il désire.

Malgré tout, pas plus que les autres branches du christianisme, il ne pourra garder la direction des esprits ; si les religions existantes se sont montrées impuissantes à suffire à l'intelligence de l'homme moderne, elles n'ont pas été moins impuissantes à contenter son cœur. Ou les religions se déformeront au point de n'être plus elles, ou bien elles seront toujours combattues par. les exigences de l'esprit comme par celles de notre conscience. Le livre de Guyau sur ce point sera longtemps vrai, sa critique reste, et si elle nous montre en quoi les religions anciennes ne nous satisfont plus, elle nous montre aussi en quoi les nouvelles ne peuvent nous satisfaire. C'est folie que de vouloir adapter à des idées modernes des formes

1 Une reTue, la Revive de la science nouvelle, s'est récemment fondée dans le but de défendre le catholicisme au point de vue scientifique.

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anciennes qui séparées des croyances qui legr font vivre et de leur sens historique, employées consciemment dans le but d^augmenter le prestige d'une institution quelconque deviennent simplement grotesques. On aurait beau faire jouer les orgues à un enterrement civil, on ne lui donnerait pas le caractère particulier d'une cérémonie religieuse, maïs il est possible par la dignité, le sérîeuxy de lui donner un caractère différent, mais de valeur égale. Des parodies comme le sécularisme « religion purement athée et utilitaire ayant conservé le plus possible le rituel de TÉglise anglicane » i n'ont aucune valeur.

Une chose peut préserver le mouvement actuel de la réaction excessive, c'est ïa vigueur de l'esprit scientifique, du naturalisme au bon sens du mot. Plus que jamais ott éprouve le besoin de savoir, de savoir avôc précision, de savoir beaucoup, plus que jamais aussi on veut analyser ce qu'on sait et aussi ne prendre les analyses que pour arriver à la synthèse. Tant que ce besoin persistera, tout ira bien, rien ne fait maintenant présager son déclin ; cependant il peut être affaibli ou

1 Quyau, VIrréîigion de Vavenir,

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gêné par deux tendances légitimes, bonnes â certains égards, assez fortes aujourd'hui et qui, mal dirigées, peuvent lui nuire, Tune c'est le désir de la synthèse pratique et humaine, si je puis dire, l'autre, c'est l'amour de la profondeur compliqué du goût du merveilleux et de l'obscur.

La première, c'est celle qu'Auguste Comte avait eu le grand mérite de reconnaître pour une base essentielle de la philosophie et qu'il avait eu le tort de satisfaire mal pour la vouloir trop satisfaire. C'est celle qui lui avait inspiré la théorie du Grand Fétiche et du Grand Milieu, et cette idée singulière, quoique moins folle au fond qu'il ne serait possible de le croire, que nous devons nous représenter le mondç comme animé à notre égard de sentiments bienveillants. Il est inutile de retourner à ces errements. Si une connaissance objective n'a une valeur pour nous qu'en tant qu'elle peut satisfaire quelque tendance, inversement une opinion qui pourrait satisfaire nos tendances ne doit généralement être considérée comme ayant une valeur pour nous que si elle est vraie.

Il faut aussi se méfier de Tamour du pro-^ fond quand il se confond avec le goût de

Tobscurîté. Tout n'est pas clair dans le monde, et il ne peut en être autrement ; même les choses évidentes ont des dessous, des causes, des conséquences qui restent obscures. Mais notre ignorance est assez grande pour que nous ne prenions pas plaisir à l'épaissir, elle ne nous sert pas assez pour que nous prenions peine à la cultiver. Elle est une imperfection qu'il faut diminuer. Et, s'il reste, s'il restera longtemps dans le monde une immense quantité d'inconnu, n'appelons pas cet inconnu un Inconnaissable pour avoir la satisfaction de nous agenouiller devant lui et n'en faisons pas, comme si nous le connaissions, une sorte de pouvoir personnel inconscient, cause et directeur du monde des phénomènes. L'inconnu ne peut même nous être connu comme inconnaissable.

Il faut éviter surtout que notre ignorance devienne une raison de foi. Il a paru évident, à tort, que les lacunes de la science autorisaient des affirmations extra scientifiques ; il faudrait tâcher de se faire à cette idée que, lorsque nous ne savons pas certainement une chose, il faut rechercher par des procédés rigoureux la croyance la plus probable, et si nous croyons devoir en adopter une, ne lui

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attribuer que le degré de probabilité que nous lui avons reconnu, sinon, en cas de doute, essayer d'une hypothèse comme croyance provisoire et à vérifier, ou bien rester dans Tincertitude, Mais il est à craindre que la tendance trop forte n'en vienne à se satisfaire par n'importe quel moyen. Faute d'aliments, on a vu des affamés avaler de la terre pour apaiser la sensation de la faim ; faute d'aliments intellectuels on peut aussi repaître son esprit de conceptions sans solidité logique.

Malheureusement il est plus. facile de se faire illusion sur la valeur de cette nourriture.

Ne nous y trompons pas; il pourra y avoir lutte entre l'esprit de foi et l'esprit de science. Nous voyons déjà la science malmenée par quelques écrivains qui, le plus souvent d'ailleurs, paraissent n'en avoir qu'une idée vraiment trop imparfaite comme le poète qui a écrit :

Le seul savant, c'est encore Moïse.

Cela pourra continuer ou devenir plus fréquent et plus considérable, et les savants ou prétendus tels ne sont pas innocents de cette réaction par la façon dont ils ont présenté comme scientifiques des théories aussi hypo-

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fhëtîques que pas une. Il n'est pas très rsre encore en psycholc^e de voir considérer comme « scientifique » une hypothèse par cela seul qu'elle est exprimée en termes empruntés à la physiologie. Mais si la réaction allait jusqu^à prévaloir contre les habitudes de consts^tion rigoureuse, d'analyse précise et de'synthèse exacte que noiïs sommes occupés à acquérir avec tant de peine, ce serait BU reeid considérable d'accompli et une autre réaction à craindre. L'esprit scientifique est fort par bonheur, même chez plusieurs, représentants des nouvelles tendances.

Que reste-t-il au point de vue scientifique à celui qui ne peut plus croire aux anciens dieux ni aux nouveaux ? Moins qu'on ne voudrait, quelque chose cependant. Si la religion est un mode d'association entre les hommes d'abord, entre les hommes et le monde ensuite, ce n'est pas le seul. Ce besoin d'harmonie, d'unité que nous portons en nous, nous avons de quoi le satisfaire non pas pleinement, mais assez cependant pour que celui

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qui s'attache réellement à une œuvre, à une idée, à une recherche y trouve le soutien de sa vie et la satisfaction et, s'il est fort, le calme devant la mort même. Il ne manque pas d'hommes dont la science, la patrie, l'art, la famille, moins encore, un métier, une occupation aimée ont rempli la vie. L'homme est un rouage, engagé dans des mécanismea qui se compliquent à mesure qu'ils se multiplient. Au-dessus de lui il a la famille, groupement d'intérêts communs, groupement d'affections semblables, d'habitudes analogues, de traditions plus ou moins vieilles. La famille s'affaiblit en un sens, nous l'avons à la fois élargie et diminuée, la diversité des croyances et des besoins qui s'y est introduite a nui à son unité, à la solidité de l'union de ses membres, mais ne l'a pas ruinée ; elle peut encore répondre dans une certaine mesure aux besoins d'harmonie et d'unité. Au-dessus de la famille, la patrie, la convergence des goûts, des croyances, des idées, des sentiments, des intérêts, la solidarité établie par les institutions sont des conditions très favorables à l'établissement d'un lien réel. Ce lien, s'étant relâché, le cosmopolitisme avait repris faveuç. Unft réaction s'est produite depuis, nps m^r^

Iheurs. Elle a devancé les autres mouvements de direction analogue. La patrie est devenue pour quelques-uns Tobjet d'un véritable culte. Peut-être va-t-on quelquefois bien loin en ce sens. Je l'affirmerais davantage si les manifestations d'un patriotisme mal entendu, comme celle qui a empêché la représentation à Paris d'une œuvre musicale allemande, ne se mêlaient souvent à des sentiments fort suspects. Du reste le patriotisme bien compris ne peut inquiéter les partisans d'une forme d'association plus haute encore, pas plus que le développement normal des individus ne doit inquiéter sur le groupement social dont il est au contraire une condition. Entre la famille et la patrie ou même en dehors de ces groupes s'échelonnent une série de petits systèmes sociaux plus ou ou moins considérables, mais qui peuvent avoir, à notre point de vue, une grande importance : les sociétés scientifiques, les sociétés de secours mutuels, les associations économiques peuvent devenir des occasions d'exercer l'esprit moral et l'esprit religieux. Certaines de ces associations, par leur but lointain, par leur programme pour ainsi dire infini, ouvrent d'assez vastes perspectives

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pour satisfaire des besoins d'harmonie même exigeants.

Et il est permis de se demander si ces groupements, de plus en plus conipréhensifs et de mieux en mieux coordonnés, ne doivent pas, au bout d'un certain temps, remplacer tous les autres et ne sont pas destinés à résoudre certains problèmes qui nous paraissent encore insolubles, ou du moins à les remplacer par d'autres dont la solution sera possible. Il semble que l'idée coopérative, si terre à terre, si modeste dans quelquesunes de ses applications, si large en même temps et si profonde que nous ne pouvons en voir clairement les limites dans la prati* que, peut nous permettre de comprendre, non pas peut-être comment les choses se passeront mais comment elles devraient, et peut-être, comment elles peuvent se passer.

Le but du socialisme c'est un meilleur groupement des forces sociales, une meilleure répartition des produits sociaux. La coopération appliquée soit à la consommation, soit à la production est un moyen d'empêcher la dispersion ou le gaspillage des forces, l'opposition des intérêts et aussi d'obtenir une convergence plus grande des idées, des désirs

et des efforts. Elle tâche d'être en un mot une réalisation plus complète de cette grande loi universelle de Tassociation systématique. Il est évident qu'en formant de nouveaux groupes, elle risque de désorganiser les anciens.

Il ne faut pas s'en effrayer si la solidarité, c)est-à dire en somme la finalité, — car la finalité n'est pas autre chose que la forme abstraite d'un certain nombre d'événements dépendant les uns des autres et convergeant vers un effet commun, — devient plus forte et plus précise. La coopération, comme l'entend l'école nouvelle, a pour but de produire dans la société ce qui se produit continuellement dans notre esprit et ce qui en constitue le progrès : la dissolution des associations factices produites par le hasard, afin de permettre aux éléments qui les composent d'entrer dans des combinaisons plus solides et mieux coordonnées, et l'économie des forces par la suppression des intermédiaires et le rapprochement des éléments dont les intérêts peuvent converger. La ressemblance des deux enchaînements de phénomènes, l'enchaînement psychologique et l'enchaînement social n'est pas dépourvue d'intérêt, car outre

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qu'elle contribue à nous révéler une des lois, du monde les plus générales, elle nous donne aussi sur la voie à suivre dans la pratique des. indications précieuses.

On sait que les idées s'associent dans notre esprit selon les lois de contiguïté et de ressemblance, que les représentations d'un objet, les pensées, les désirs, seront éveillés par les états psychologiques qui leur ressemblent ou que nous avons éprouvés en même temps qu'eux. C'est même à Taide de ces lois que toute la vie de l'esprit a été expliquée. Je crois avoir démontré ailleurs i que, sous ces lois apparentes, il y a toujours comme principe actif une loi de finalité. Quoi qu'il en soit, les: associations par ressemblance et contiguïté n'en existent pas moins, et si elles sont des formes de la loi de finalité, ce sont ses manifestations inférieures. Il est essentiel pour la vie de l'esprit qu'une grande partie de ces associations soit dissoute et fasse place à d'autres. Si nous les conservions, souvent l'exercice de notre intelligence nous deviendrait impossible. C'est pour cela qu'une très bonne mémoire peut devenir un défaut.. Une

1 L'Activité mentale et les éléments de l'esprit»

personne qui pouvait se rappeler toute la suite des propositions d'un livre était trop gênée par cette trop grande cohésion des faits successifs, car pour trouver celui dont elle avait besoin, elle était obligée de remonter au commencement de la série. Les faits étaient trop étroitement associés dans l'ordre où ils s'étaient produits, et cette iassociation d^ordre inférieur empêchait ou gênait des associations plus importantes.

Dans la société nous avons aussi des associations imposées par les circonstances et qui doivent se dissoudre. Il faut, par exemple, que les enfants qui se trouvent ensemble sur les bancs d'une même classe et qui prennent l'habitude de se voir en dehors des classes, qui contractent des liens d'amitié assez faciles à rompre en général, se séparent un jour pour entrer dans d'autres combinaisons sociales, une administration, un commerce, etc. Des liens trop forts établis entre eux produiraient forcément, à moins d'une rencontre heureuse qui leur permette d'entrer ensemble dans la même carrière, soit la douleur de la séparation, soit l'impossibilité de tenir, dans la vie sociale, la place qui est imposée à chacun de nous. La famille n'est pas évidemment une

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simple association de contiguïté comme l'ensemble des élèves d'une classe, cepends^nt elle prête aussi, bien qu'à un degré moindre, aux mêmes objections. Des causes nombreuses peuvent exiger son relâchement. C'est l'obligation de travailler qui sépare les enfants des parents au point de les faire parfois, pour gagner leur vie, changer de ville et même de pays, c'est la divergence possible des intérêts, divergence rendue très sensible parfois par les différences de caractère, de goûts, d'humeur qui ne sont pas chose rare et qui suffisent à constituer cette opposition, c'est la différence des croyances assez fréquente encore d'une génération à l'autre et qui rend les individus peu propres à collaborer à une œuvre commune, c'est enfin la grande économie de forces sociales qui résulterait de Tassociation remplaçant en beaucoup de cas l'action individuelle, de la formation de cadres généraux qui permettent d'utiliser à un degré inconnu dans l'activité isolée les forces de l'individu.

Ces cadres généraux sont dans la société ce que les idées générales sont dans l'individu. Si je suis obligé d'avoir pour chaque fait particulier une formule particulière, mes

forces ne suffiront jamais à tirer parti de ce que je saurai, chaque fait restera isolé ; si, au contraire, je groupe mes faits dans des cadres généraux, si j'en tire des idées générales, qui expriment tout un côté du fait, j'ai une économie de forces en ne prenant du fait que ce qui m'est nécessaire pour le moment, en laissant de côté tout le reste, j'ai en même temps Un accroissement de forces provenant de ce que chacun des faits particuliers est soutenu, appuyé, confirmé par les autres faits qui sont résumés avec lui dans mon idée générale. Personne ne doute d'ailleurs de la force sociale des associations qui, en coordonnant le travail de nombreux ouvriers, permettent l'exécution de travaux qui resteraient impossibles à la somme de leurs activités isolées. La spécialisation des fonctions, la division du travail et la convergence des efforts individuels, dont l'importance et l'eflicacité ne sont, je crois, au moins dans certaines limites, niées par personne, sont des faits psychiques aussi bien que des faits industriels, agricoles ou commerciaux et ont partout le même sens et la même portée.

Il est bien sûr que la famille, et aussi la patrie, constituent à certains égards une

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mauvaise application de ces principes. II est possible que pour bien des ménages une organisation qui permettrait aux parents de confier en partie le soin de leurs enfants à des personnes spécialement chargées de ces fonctions pourrait avoir d'heureux effets en laissant à ces parents plus de temps et de liberté pour leur travail personnel, en assurant aux enfants des soins plus éclairés et plus assidus. C'est une organisation de ce genre qui fonctionne au Familistère de Guisè, où Ton a su, sans blesser aucunement les sentiments de famille, et simplement par les avantages du système, faire accepter les soins communs donnés à l'enfance, et le succès ici a justifié une tentative qui évidemment est encore un pas vers le remplacement de plus en plus grand de la famille par des cadres sociaux^. Faut-il rappeler à quelques-

1 La mortalité des enfants est moindre au Familistère que dans la ville de Guise. Voir à ce sujet le Familistère de Guise, par M. Bernardot, membre du conseil de gérance. Consulter aussi pour l'organisation la Mutualité sociale de Godin, fondateur du Familistère. J'adresse ici mes remerciements à M. Aug. Fabre, ancien économe du Familistère, qui m'a fourni de précieux renseignements sur cette institution ainsi que sur différentes parties du mouvement coopératif.

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uns de ceux qui s'en effrayeraient, que la loi sur l'instruction obligatoire agit exactement dans le même sens à cet égard ? De même la patrie, en retenant agglomérés ou du moins unis d'une manière relativement étroite des individus qui quelquefois pourraient s'employer utilement ailleurs, par l'opposition à la division du travail qui résulte de l'état des relations entre nations différentes, état tel que chacune d'elles est obligée de ne pas accepter vis-à-vis des autres une solidarité, une dépendance qui, en cas de conflit, pourrait être un péril, la patrie peut être, comme la famille, une forme d'association destinée à s'affaiblir sinon à disparaître. En l'état actuel l'une et l'autre ne s'imposent pas moins à nos devoirs, nous ne devons pas, pour agir, adopter des sentiments qui régneront peut-être dans des milliers d'années, bien qu'il soit évidemment utile de prévoir le sens de l'évolution et d'en tenir compte. La désagrégation de la famille, depuis l'organisation de la cité antique, a fait plus de progrès qu'il ne lui en reste à faire pour que la famille, telle que nous la comprenons, n'existe plus. Ne nous préoccupons pas outre mesure des froissements que l'avenir réserve à des sentiments

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qui sont les nôtres, mais qui ne seront pas forcémeni ceux de nos descendants ; ceux-ci ne regretteront sans doute pas plus notre famille actuelle que nous ne regretterons celle qui a tant fait pourtant pour notre organisation sociale.

Au-dessus de la patrie enfin est Thumanité, qui en un sens n'existe pas encore ; elle ne sera un objet réel que le jour où les relations entre les peuples auront pris un caractère différent de celui qu'elles ont gardé jusqu'ici, où la solidarité, les coopérations régulières, l'unité de fin se seront établies d'un bout de l'univers à l'autre. Jusque-là l'humanité, comme tout systématisé n'existe qu'au sens compréhensif non au sens extensif, non comme réunion d'hommes, mais comme réunion des caractères proprement humains, avec la signification que Molière donnait au mot dans une scène fameuse de don Juan. Le culte de l'humanité dans un sens ou dans l'autre, comme recherche religieuse de l'idéal entrevu: l'union universelle des hommes, comme respect et développement de ce qui, dans l'homme, constitue l'homme même, comme expression de la subordination désirable ou réelle de l'homme à un grand ensemble de

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conditions sociales ou à un idéal moral n'est pas peut-être aussi dépourvu de sens qu'on Ta dit et redit, mais il a le tort d'adapter des formes vieillies d'action et de pensées à des idées nouvelles, de « mettre le vin nouveau dans de vieux vaisseaux ».

De plus il serait incomplet. La religion, comme l'a dit Guyau, doit être non seulement humaine, mais cosmique. L'homme désire ou veut se sentir relié aux lois générales de coordination du monde, c'est-à-dire qu'il poursuit en théorie comme en pratique la synthèse la plus large possible des phénomènes, le maximum de finalité. Autrefois il se faisait volontiers le centre de l'univers, il en était après Dieu, et par Dieu le principe et le but. Il est aujourd'hui moins exigeant et se contenterait de collaborer à une œuvre divine d'harmonie cosmique. On a pu croire autrefois que cette harmonie universelle existait, que l'homme était un de ses facteurs plus ou moins importants. Il faut en rabattre. Le positivisme religieux, le panthéisme, le déisme ont mis trop d'ordre dans l'univers théorique qu'ils ont construit, même l'évolutionnisme qui considère l'univers dans son ensemble comme étant un tout organique et celui qui pense que

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« Dieu se fait » et qui recule dans le futur rharmonie que le présent nous refuse.

Ces doctrines s'appuient cependant sur un certain nombre de faits réels, mais dénaturés et dont la signification est mal comprise. L'homme existe, par conséquent les conditions de son existence sont réalisées, par conséquent Tunivers lui est jusqu'à un certain point favorable. Il paraît difficile de faire sortir de là une vraie religion. L'harmonie existe jusqu'à un certain point dans le monde, par exemple dans le système solaire, et dans les autres systèmes analogues. Mais cette harmonie est peu de chose en somme, à côté de celle que l'homme introduit dans Tunivers , par cela seul qu'il le voit, qu'il le comprend, qu'il agit sur lui, c'est-à-dire qu'il le fait entrer dans des systèmes coordonnés de sensations, de pensées, de désirs et d'actions. Peut-^être cependant existc-t-il partout, comme chez

l'homme, comme chez les animaux, une tendance obscure à l'harmonie, satisfaite dans l'homme par la réalisation de ses désirs, dans le cristal par la réalisation de la forme voulue, dans les molécules par la combinaison chimique. L'univers doit être conçu comme

un ensemble de tendances vers le bien ; seulement ces aspirations moléculaires, animales, humaines, sociales sont égoïstes, ou plutôt divergentes ; le bien de Fun est le mal de Tautre ; si l'harmonie existe, c'est dans les éléments, non dans l'ensemble ; si, ça et là, quelques groupements d'atomes et de molécules sont arrivés à une complexité relativement avancée : les sociétés humaines, c'est un état encore bien inférieur par rapport à ce que nous pouvons rêver, plus inférieur encore par rapport à ce qui dépasse non seulement notre raison, mais notre rêve. Non seulement Dieu n'est pas encore, mais il est à craindre qu'il ne soit jamais, au moins le Dieu universel. Un Dieu local, partiel aurait plus de chance de réalisation. Çà et là, nous apercevons des ébauches qui se sont formées à la suite d'une longue évolution. L'humanité est encore ce que nous connaissons de plus divin, et le meilleur moyen qu'on ait eu de représenter Dieu, a été d'idéaliser l'homme et d'étendre à l'univers entier certains de ses attributs.

Et c'est dans l'homme aussi que l'amour de Dieu, c'est-à-dire de la perfection, se manifeste avec le plus de force. C'est la grandeur

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à la fois et la faiblesse de Thomme d'aspirer toujours au mieux, de vouloir Tharmonie et de la vouloir pour lui, mais aussi pour le monde, de tâcher de trouver dans l'univers un ordre régulier de causalité, puis un ordre régulier de finalité, et s'il est impossible de l'y trouver, de chercher à l'y introduire dans la mesure de ses forces. C'est sa faiblesse parce que ce souci montre combien l'homme est mal adapté encore à ses conditions d'existence, et combien la systématisation harmonique du milieu extérieur et du milieu intérieur est peu avancée. C'est son honneur parce que, si cette systématisation est relativement plus imparfaite que celle de l'animal, de la plante, ou de la molécule chimique, c'est qu'elle doit être plus vaste, plus large, qu'elle embrasse plus d'éléments.

Au reste il peut arriver ou que l'homme finisse par s'animaliser dans quelque forme plus ou moins élevée, content de ce qu'il aura trouvé, bornant ses désirs, ou qu'il donne naissance à une espèce plus puissante, ou bien que ses moyens d'actions se perfectionnent. La communication des êtres d'une planète à l'autre commence à être un rêve pas trop absurde. Les forces naturelles tantôt

nous écrasent, tantôt sont à notre service ; nous pouvons multiplier ces derniers cas et diminuer les premiers. Les progrès pratiques accomplis depuis une centaine d'années sont pour donner bon courage, en admettant même qu'à notre période d'inventions va succéder une période d'organisation relativement calme. D'autres domaines ne nous seront-ils pas ouverts ? Il est, non pas certain, mais possible, je dirais presque probable, que les phénomènes qui ont constitué jusqu'ici le domaine du spiritisme et des sciences occultes révèlent une force dont nous ne savons pas encore nous servir. Nous serions vis-à-vis d'elle comme les anciens visà-vis de l'électricité : ils avaient observé la foudre, ils avaient peut-être remarqué certaines façons de l'attirer, de la produire; d'un autre côté les propriétés de l'ambre ne leur étaient pas inconnues ; seulement leurs connaissances restaient fragmentaires, isolées, sans lois, sans certitude, sans rapport avec d'autres connaissances précises. Mais n'ontils pas connu mieux que nous les phénomènes occultes ? Nous avons, aujourd'hui, non sans quelque raison une tendance à n'admettre comme vrai que ce qui se laisse non seule-

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ment constater, mais encore constater assez aisément ou au moins expliquer.. L'hypnotisme a été tourné en dérision jusqu'au jour où l'on a cru pouvoir le rattacher à certains troubles nerveux qui ne paraissent pas d'ailleurs devoir en rendre compte complètement.

Les anciens avaient moins d e scrupule et ont pu admettre avec des fables innombrables, certains faits réels que nous rejetons encore faute de pouvoir les rattacher aux connaissances acquises. La prudence est une qualité qu'il ne faut pas exagérer même en matière scientifique et, pour ma part, je sais bon gré aux savants qui se hasardent dans des régions inexplorées, — cependant rien ne nous autorise encore à affirmer qwe nous soyons sur le point de découvrir une force réellement utile, un moyen efficace pour augmenter entre le monde et notre esprit l'harmonie que nous désirons.

Ce n'est pas au seul point de vue objectif que nous devons considérer l'évolution qui se produit. Un de ses caractères est précisément la part considérable que paraît y prendre le côté affectif de notre être. On se plaît à être ému. Ce n'est pas un mal pourvu que la lucidité de l'esprit n'ait pas à en souffrir.

L'émotion, quand elle n'est pas encore devenue un but, quand elle ne résulte pas seulement d'une simple excitation de l'imagination, d'une rêverie plus ou moins vaine, accompagne généralement les tendances assez fortes pour se traduire par des actes. Elle est par conséquent dans notre état psychologique actuel, un signe non pas constant, mais assez ordinaire, de la force, de la profondeur, de la complexité de nos besoins. Lorsqu'une tendance atteint chez une personne une intensité particulière, il n'est pas rare qu'elle s'accompagne de sentiments assez vifs, tandis que, plus faible chez les autres, elle est une habitude machinale et passe inaperçue. Nous pouvons mettre des émotions religieuses, des impressions morales, du mysticisme même dans des actes qui n'intéressent guère que nous, si ces actes tiennent dans notre vie une place considérable, si nous nous en rendons compte, si nous lés considérons comme la fin principale vers laquelle doivent converger toutes nos idées, toutes nos croyances et tous nos désirs. L'unification de la vie, l'unification du monde idéal ou réel, lorsqu'elle est difTicile à atteindre, lorsque nous la recherchons volontairement, lorsque nous nous

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rendons compte à la fois des obstacles qui nous séparent de ce but et de la nécessité sinon de les vaincre du moins d'essayer de les vaincre, tel est l'objet du sentiment religieux, du sentiment moral, du sentiment esthétique ; ce sont des formes plus ou moins élevées de la tendance à l'association systématique qui est la loi générale de la psychologie. Ce qu'une philosophie scientifique peut offrir pour satisfaire ce besoin d'harmonie ne peut ordinairement l'apaiser. Les esprits qui demandent trop impérieusement à connaître le dernier mot de Tharmonie universelle et qui veulent participer à cette harmonie peuvent ne pas s'en contenter, ils ont, chacun selon son goût, à choisir parmi beaucoup de religions et autant de métaphysiques. Le danger de ces constructions provisoires est qu'elles continuent à subsister alors qu'on pourrait se passer d'elles : ce n'est pas encore. Quant à ceux qui penseront, comme je crois qu'il le faut penser, que si la tendance à l'harmonie est universelle, elle existe dans les éléments non dans l'ensemble, que le monde n'est pas un organisme, mais, à bien des égards, un chaos, que les forces organisatrices dirigées les unes contre les

autres s'enrayent à chaque pas, sans que nous puissions entrevoir le but concret vers lequel elles devraient se diriger, ils n'auront ni la consolation, ni Tespoir de se sentir d'accord avec Tinfîni. Mais sans être certains du progrès, ils peuvent espérer, en l'avenir, et tout en désirant que Ton puisse faire mieux un jour, contribuer pour teur part, selon leur aptitude et leurs forces, à la meilleure organisation des systèmes organisés les plus élevés. Ils ne peuvent que voir avecplaisir, tout en en craignant les excès et les erreurs, un mouvement des esprits qiii, s'il produit parfois quelques sentiments égoïstes, montre Tactivité des tendances supérieures de l'homme, et la puissance du désir le plus élevé que nous puissions éprouver, celui de l'association harmonique la plus large possible.

Une nouvelle méthode de résoudre les problèmes peut fortifier ces espérances, c'est la méthode ^ sociale. Bien des questions qui nous tourmentent disparaîtront, elles seront

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résolues ou bien elles perdront toute signification pour des êtres appartenant à un état social plus avancé. Les anciens se préoccupaient de bien des choses qui ne nous intéressent plus, non parce que nous les connaissons mieux, mais parce que nous n'avons pas à les connaître, nous ne songeons pas à les déclarer inconnaissables , nous les avons éliminées du cercle de nos recherches parce que les questions qui traitaient d'elles n'avaient ni sens ni portée. Il en reste encore quelques-unes qu'on peut garder l'espoir de voir disparaître. Quelle a été par exemple le rôle de la notion de Dieu ? Ce rôle est double. D'un côté Dieu explique les phénomènes parce qu'il est leur cause, de l'autre côté il les ordonne parce qu'il est leur fin. Au point de vue de la causalité. Dieu a été éliminé peu à peu des domaines des diverses sciences. Tout était divin jadis, maintenant l'action divine ne se reconnaît plus que dans des occasions très rares, ou encore dans l'ensemble des lois qui sont l'expression abstraite de la coexistence et de la succession des phénomènes. Plus le cercle du savoir positif s'élargit, plus le domaine de Dieu se restreint, plus on explique de

faits par les faits qui les ont précédés et par le jeu des lois naturelles, et moins on en attribue à la volonté particulière de la divinité. Au lieu que les anciens avaient une foule de Dieux qui intervenaient à chaq\ie instant et tout le long de la vie de Thomme, et pour les moindres détails, nous n'en avons plus qu'un et il n'intervient guère que de loin en loin, ou dans des circonstances spéciales. Les volontés divines se sont régularisées, coordonnées, à mesure que se coordonnaient nos connaissances des faits, elles sont conformes aux lois générales de la nature, c'est-àdire qu'elles deviennent de plus en plus détachées de tout détail, elles se généralisent et se font abstraites ; en s'élevant à la limite elles se confondent avec les lois naturelles et s'évanouissent en elles.

Reste le second point dont la théorie a été plus négligée, le côté de la finalité. De même que tout à l'heure Dieu intervenait pour introduire la causalité dans les phénomènes, il intervient à présent pour maintenir et surtout pour développer la finalité dans le monde. Quand on ne voyait pas la cause d'un fait, on en faisait volontiers un acte de la divinité, de jiiême quand la finalité est défectueuse on f^it

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appel à Dieu pour la rétablir. C'est à Dieu que Ton s'adressait, que Ton s'adresse encore pour guérir les maux dont notre pauvre humanité souffre, c'est à lui que l'on demande la réparation des injustices que nous avons à supporter, c'est lui que l'on implore pour recevoir le bonheur, la santé, la fortune et le reste. C'est sur lui que se repose pour l'avenir des siens le chef de famille qui voit la mort s'approcher, c'est lui enfin qui est le remède à toutes les imperfections sociales, à tous les manques de finalité, comme il supplée aussi aux lacunes de nos connaissances pour expliquer la raison d'être des choses.

Etant donné que la causalité reconnue et la finalité voulue et réalisée sont les deux pôles de notre vie sociale, il faut en conclure que Dieu est simplement l'expression des défauts de notre organisation sociale, le signe de notre impuissance à connaître , le signe aussi de notre impuissance à agir.

Aussi les progrès du sytème social élimineraient-ils Dieu du domaine de la pratique, comme les progrès de la science l'éliminent du domaine du savoir. C'est mal prendre la question que de réfuter seulement la croyance à une Providence directrice par des argu-

ments logiques qui peuvent sans doute avoir leur utilité pour renverser une croyance fausse, mais qui sont ici radicalement impuissants à la remplacer, qui laissent subsister une lacune pénible pour la plupart des hommes et qui ne font nullement disparaître le problème en montrant que la solution est fausse. Au lieu de prouver que la Providence n'existe pas, il faudrait, dans la limite de nos forces, la rendre réelle en la ramenant du ciel sur la terre. A mesure qu'on a reconnu la régularité des lois nafurelles, on a enlevé à Dieu une partie de son importance comme explication des faits, à mesure que Ton créerait la régularité et la finalité des lois sociales on lui enlèverait une partie de son importance comme régulateur des faits. Lorsque la médecine trouve un bon remède pour une maladie elle supprime un certain nombre des prières qui demandaient à Dieu la guérison de cette maladie. Des juges intelligents et intègres préviennent les recours à la Divinité qui ont pour but de réparer les injustices des hommes ; un bon gouvernement sage et prudent prévient les prières innombrables que suscitent les maux de la gu-erre. Plus vous réduisez le mal sur la terre, plus aussi vous

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diminuez l'influence divine ; des caisses de retraite pour la vieillesse, des sociétés de secours mutuels, des syndicats qui sauvegardent les intérêts, rendent inutile une bonne part de la Providence divine en organisant une providence humaine. Et qu'on ne croie pas qu'il ne s'agisse ici que d'intérêts matériels. L'adaptation à un état social plus élevé, la formation et le développement des sentiments de solidarité que l'expérience fortifierait au lieu de les détruire ou de les amoindrir comme cela n'est que trop fréquent, c'est au fond, le seul progrès moral que l'on puisse concevoir. Et ceux qui croient le concevoir autrement se trompent, ce n'est pas la nature du progrès moral qui peut varier d'une société à l'autre, c'est l'état social qual'on croit supérieur et que l'on se propose comme idéal. La sainteté d'un François d'Assise est aussi malgré les apparences un rêve de société.

Il est permis de croire que des progrès sociaux remplaceront les théories théologiques ou métaphysiques en supprimant les occasions de les employer ou de se poser les questions qu'elles doivent résoudre. Par quelle méthode est-il possible, si cette possibilité est réelle, de réaliser ces progrès ? Par

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la même méthode qui a permis de réaliser les progrès de la science avec cette différence toutefois qu'au lieu de constater, il s'agit ici de faire ; nous venons d'entrevoir le côté idéal du système, regardons aussi son côté pratique. La vraie science n'a pas commencé par des lois générales, * par des théories du monde, c'était la métaphysique et la théologie qui les donnaient, elle a commencé par des constatations de faits, et elle a continué par des groupements de phénomènes, par des généralisations de plus en plus vastes, et sans doute la théologie et la métaphysique ont pu être et elles ont été en fait des excitatrices de la science, comme aussi le désir de satisfaire la faim, la soif et les divers besoins de l'humanité, mais elles se sont retirées devant elles : dès qu'une théorie scientifique a été fixée, elle a évincé une théorie métaphysique ou théologique. La connaissance de la pression atmosphérique a supprimé la théorie de l'horreur du vide et du même coup une série de questions qu'on pouvait s'adresser à ce sujet. De même dans

1 Voir à ce sujet le livre de M. de Roberly : h' Ancienne et la nouvelle philosophie

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là pratique il faut commencer par de petites réformes, par créer des faits positifs et précis, une bonne société coopérative bien orga-» niséeest un grand service rendu. Des expériences sociales comme celle du Familistère de Guise qui rassemble une société coopéra* tive de production, une société coopérative de consommation, une caisse de retraites, une organisation de secours mutuels, qui unit les intérêts des travailleurs à ceux des capitalistes en permettant aux ouvriers d'acquérir aisément leur part de capital, ont une grande portée. Peu à peu sans doute on pourra arriver aux généralisations. Pour le moment nous en sommes sur ce dernier point à la métaphysique. Principes monarchiques ou théories sur la souveraineté du peuple, sur le droit divin, sur Tégalité absolue, toutes ces doctrines paraîtront peut-être quelque jour sans signification et sans importance. Ce n'est pas à dire qu'elles soient inutiles : ici comme dans le domaine scientifique, les tiiéories générales non fondées ont pu être des excitations et des encouragements. Elles ont aussi de l'importance à cause du plus ou moins de liberté qu'elles ont donné aux tentatives, aux essais nouveaux. Pour vérifier

des théories alchimiques on a découvert des phénomènes certains qui ont donné lieu à des généralisations par lesquelles ont été évincées les croyances dont elles dérivaient indirectement ; pour appliquer des principes douteux on peut créer des œuvres durables d'où sortiront un jour des formes générales de société qui élimineront les principes d'où pourtant elles proviennent. Un socialisme bien compris et bien appliqué rendra inutiles et vains la plupart de nos problèmes politiques, problèmes mal posés et agités dans le vide ; la résolution des problèmes de la politique générale, de la théologie, de la métaphysique, de ces problèmes dont le souci se réveille avec tant d'intensité est une des faces de la question sociale.

On s'en rendra compte mieux encore si Ton réfléchit atout ce que la société peut faire du pouvoir de l'homme pour connaître et pour apprendre. Ce n'est que par les conditions sociales qui nous sont faites que nous pouvons acquérir des idées, apprendre des faits, et nous en servir. C'est par la société que nous avons la vie, la science et l'action, toutes ces ouvertures vers un monde caché encore, que nous indiquions tout à l'heure,

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c'est la société seule qui les peut agrandir. Et je sais bien la part immense qu'il faut faire à l'initiative individuelle, mais cette initiative même c'est le milieu social qui là prépare et lui donne son importance, c'est lui qui la rend possible et c'est lui qui la rend féconde.

Il restera toujours quelque chose en dehors de l'action de la société , c'est au moins possible , et cela justifie la persistance actuelle et annonce la persistance future des théories religieuses et philosophiques qui se produiront toujours pour masquer les défauts de notre science et de notre pratique, comme pour en annoncer, pour en préparer les progrès. Et aussi ne peut-il pas naître des formes d'être aussi supérieures aux sociétés que nous pouvons, je ne dis pas voir, mais imaginer, que ces sociétés sont elles-mêmes supérieures à ces réunions d'atomes qui composent une molécule. S'il est vrai que notre système solaire ait été jadis une nébuleuse sans forme arrêtée, sans vie, sans phénomènes chimiques, on dirait presque sans matière tellement ce qui existait alors différait de ce que les sens nous montrent aujourd'hui, l'atome d'abord s'est peut-être

formé, ses affinités, c'est-à-dire ce qui correspond en lui à notre désir et à notre volonté ont donné naissance à des sociétés qui sont les molécules, ces molécules à leur tour ont formé des êtres à formes régulières des cristaux. Les êtres vivants ne sont que des sociétés de molécules unies vers une même fin : la conservation de Têtre que leur coordination constitue, ces êtres vivants eux-mêmes se sont unis en groupes supérieurs ou sociétés dont Tunion étroite peut faire de véritables individus. Le chemin parcouru justifie bien des espérances, et si nous n'avons guère le droit de les formuler, ce n'est pas tant que nous risquions de dépasser par nos prévisions la réalité future, c'est peut-être que nous n'avons pas le moyen d'arriver jusqu'à elle. Mais chaque fois que nous assistons à une de ces poussées de désirs, à une manifestation de ces tendances vers des états toujours plus complexes, vers des systèmes de plus en plus larges qui ont fait d'une substance inconnue la matière chimique, de la matière chimique la matière vivante, de la matière vivante la matière sociale, ou qui ont mené chacune de ces formes d'existence d'un degré relativement

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inférieur à un degré relativement supérieur i, nous pouvons être heureux de penser que si l'ébauche du bien est rudimentaire encore, elle est peut-être sur le point de le devenir un peu moins, que si la perfection peut être atteinte, que même si elle est inaccessible, on s'en rapproche. C'est un fait de ce genre que j'ai signalé ici en tâchant de l'apprécier, une étape quej'ai indiquée sans me faire d'illusion sur la possibilité de retours en arrière, mais sans désespérer aussi de la marche en avant vers un but encore à peu près invisible.

1 Les formes chimiques les plus compliquées n^ se rencontrent que chez les êtres vivants, comme les formes vivantes les moins imparfaites se rencontrent chez les êtres sociaux.

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