CHAPITRE X»XXXI
Procès de Louis xri,
« Une nation entière trop confiante a été trahie par son chef. Louis xvi , dédaignant d'être roi d'un peuple libre, s'est couvert d'une dissimulation profonde afin de se saisir du^ sceptre despotique , pour terrasser d'un seul coup la moitié du peuple , et paralyser l'autre. Il s'est environné de conspirateurs ; il a écouté de préférence et comme par instinct, des conseillers pervers, et a malicieusement écarté tous les bons.
)) Il n'a pas rougi, au champ de la fédération , de rendre témoin de son parjure tout le peuple français rassemblé ; il n'a pas craint d'appeler en même temps l'étranger sur notre territoire pour étouffer la liberté naissante.
» Furieux de .n'avoir pu incendier
( ai5 ) Paris en 1789, obstiné dans son ressent timent profond , il médita depuis tous les plans , tous les projets de sang, capables de l'assouvir j et lorsque son peuple , convaincu de sa perfidie , ou»
bJ^oit généreusement ce forfait abominable , le monstre couronné calculoit avec le sang-froid d'une ame. astucieusement concentrée , les mesures les plus efficaces pour l'égorger.
)) Tombé dans ses propres pièges, et voyant arriver le jour de la justice , il veut interprêter en sa faveur quelques mots d'une constitution qu'il a déchirée ; il veut nous dire que dans le pacte social , nous lui avions permis d'assassiner la* nation, et qu'il avoit le droit d'armer des satellites étrangers , sans qu'on pût en rendre responsable sa tête couronnée. Ce genre de défense est un nouveau délit , un outrage fait à la raison humaine. Lorsqu'il n'y avoit pas encore de loix contre les enfans parricides , parce que le législateur n'avoit
( H§ ) pas conçu la possibilité d'un tel crime , les enfans qui avoient tué leur père devoient-ilsètre renvoyés absous?Pouvoit-on supposer , dans le texte de la constitution , un roi conspirateur, incendiaire, assassin, parricide?
» Il paroi t donc bien étrange qu'on -Veuille juger Louis xvi ou par la constitution qui n'existe plus, ou par le code pénal. Ses crimes sont notoires.
Les frontières ont été inondées de sang ; le sang des Parisiens et des Marseillais a baigné les murs- de ce château infernal , d'où le démon du despotisme a vomi mille morts.
)) Les loix politiques seules doivent punir ses crimes d'une nature* extraordinaire et dans une crise extraordinaire. Tout ici est nouveau , terrible , nécessaire. C'est le procès d'une nation outragée et d'un roi coupable.
)) Les loix politiques qui appartiennent aux grandes sociétés et qui les modifient incessamment, ne sont plus celles
( 217 ) du droit naturel ni du droit civil : elles veillent à la conservation du tout; et n'ayant point d'autre but, elles ne sont point soumises à tous ces mots équivoques au moyen desquels on soutient également le pour et le contre.
)) Ce sont les loix politiques qui ordonnent la guerre , qui font brûler la maison om seroit enfermé le germe de la peste , qui protègent l'écu du millionnaire contre la main du nécessiteux qui le convoite ; qui après la mort d'un homme, ordonnent la mort d'un autre.
Ces loix politiques par leur nature et par leur utilité s'élèvent dans toutes les gran-des circonstances ? et conviennent sur-tout au jour de la tempête. Ce sont les loix politiques qui avoient voulu l'inviolabilité du roi, afin qu'il fût impassible dans l'exercice de ses sublimes fonctions. Les mêmes loix politiques ont prononcé la déchéance de la royauté, parce que la royauté alloit opérer la dissolution de l'état ; et qu'il n'y avoit
plus de milieu entre la désorganisation et la république. Ainsi , ce n'est plus la jurisprudence qu'il faut suivre, puisque c'est l'insurrection qui a dit : abattez le pouvoir. La convention n'a pu ni déléguer cette autorité, ni créer un tribunal.
«Consultons donc les loix politiques, et mettons de côté les loix abusives et chicanières. Les fondateurs de la liberté ne doivent point s'engager dans des questions tortueuses et les ambages du barreau. Une philosophie trop timorée, comme le cri féroce du maratisme,nous égareroit en ce moment.
» Qu'exige le rétablissement de la république, qu'exige l'intérêt national?
Je vois d'un côté une nation , de l'autre un individu. Cet individu mérite la mort, puisqu'il a compromis la sûreté publique et qu'il a été l'ennemi de la patrie ; mais» cet individu, quoique déplacé de sa sphère rayonnante , est encore un demi -dieu pour des adorateurs
fanatiques. Les autres voyent en lui le dépositaire de richesses immenses qu'il distribuoit à ses favoris, et ils voudroient rétablir le dépositaire. Tous ceux quiaimentl'or, regrettent le grand distributeur. D'autres se mettent en idée . à sa place, et s'intéressent au criminel par N la hauteur de sa chute. Le politique ne voit que le parricide national ; il ne balance pas à dire : Le chef de tant de conspirations , à qui le peuple a trop de fois pardonné , ne doit plus rencontrer que des loix inexorables : le roi qui se disoit le palladium de la constitution , et qui agit contre la constitution au nom de la constitution, mérite la mort. La patrie au bord du pré- . cipice , crie à tous les représentans du peuple : ^d moi , vengeurs !
)) Sous cet aspect, et le seul que la raison politique puisse offrir, les représentans du peuple ne sont plus des juges 5 puisque les crirnes sont avérés , ils ne so#t,plus que des vengeurs 5 ils
doivent sans retardement prononcer la peine qu'ils méritent. Les loix politiques d'une nature supérieure exigent que la France ne soit pas livrée à l'incertitude ; nous sommes en guerre civile 5 deux partis se choquent afin que l'un cède à l'autre. Ou la république , ou le despotisme d'un seul ! Elst-il utile, est-il nécessaire que Louis xvi périsse ?
» Je soutiens que le roi est mort, qu'il est enseveli : il n'a plus d'existence politique. Il auroit fallu, et il ne faut encore le considérer que comme étant retranché à jamais de la société ; les loix politiques ont tué l'être politique 5 elles ont fait ce qui et oit nécessaire. Le roi n'est plus qu'un fantôme 5 et avoir placé sa tête sous la hache de la loi , c'est comme si elle' étoit tombée. Après la déchéance de la royauté , il étoit de la saine politique d'écarter ou d'ajourner la peine du ci-devant couronné ; car le temps est aussi un législateur qui dé^-
brouille les questions les plus épineuses"; et la solution du problème étoit dans ce vers de la fable : .Avant ce temps , le roi, Fane ou moi, nous mourrons. Mais ce sage parti n'a pas plu au parti désorganisateur : il appelle le trouble , il aime la discorde , il échauffe tout pour produire l'incendie. L'un va jusqu'à dire : Je veux voir sa tête au Carrousel ; et il prend ce langage pour celui d'un législateur ; l'autre abuse du nom de républicain , sans songer que la république n'est pas encore faite. Le vrai politique dit : « Jugez Louis xvi ; )) prononcez qu'il mérite la mort ; mais )) ne prononcez point la peine de mort » . )) Si Louis xvi n'est plus un être politique pour nous, il l'est encore pour les potentats de l'Europe. Les maximes anti-sociales qui leur font regarder les états comme des métairies , et les peuples comme des troupeaux, ces maximes leur dicteront des impostures nouvelles : ils calomnieront les Français 5
ils abuseront de l'ignorance de leurs sujets ; ils achèveront de verser l'or pour échauffer leurs farouches satellites ; le frère du traître sera proclamé régent j le fils roi , £on âge et son innocence deviendront dans le lointain des vertus. On sait combien les mots dirigent les hommes 5 chaque Bourbon se dira propriétaire du trône , et offrira des parties de la France à qui voudra le rétablir. Plus ces prétentions seront extravagantes, plus elles prendront chez des peuples accoutumés à regarder les rois comme des dieux, sans lesquels rien ne sauroit exister , et qui seuls peuvent donner la vie au corps politique.
)) Mais Louis xvi est prisonnier : les princes émigrés oseront-ils dire qu'il n'est plus ? Fidèles à leur détestable logique, ils ne veulent que tyranniser sous son nom ou après lui. Les plaines de Châîons , violées par les ennemis , déposent que Louis est à la lettre prisonnier de guerre : il n'est pas permis
d'égorger son ennemi. Si le matin du 10 août, il fût tombé sous lé fer des vengeurs de la liberté , sa mort n'eût point été un crime ; elle eût été un grand acte de justice aux yeux de l'univers : tout étoit légitime alors. Mais la Providence qui me semble avoir disposé tous les événemens de cette grande révolution, ne Fa pas permis; elle semble avoir dit aux Français : <( Vous au- » rez une république, et vous aurez en )) même temps la gloire d'avoir épargné )) le sang de votre plus cruel ennemi ». L'exemple sera le même pour toutes les têtes couronnées ; faire tomber celle de Louis xvi, seroit faire croire qu'il est encore redoutable. Il ne l'est plus : l'incompréhensible talisman est brisé. Le meurtrier de la Bastille, de Nancy , de Tournay , des Tuileries , portera sur son front la marque éternelle de sa réprobation j et son pied ne foulera plus la terre vivante déjà liberté; il ne jouira pas même du doux plaisir de la con-
templer. Du fond de son obscure prison , il entendra nos hymnes de victoire ; et qui sait , si le remords ne pénétrera point son coeur avec les larmes d'un vrai repentir ; si dans la douleur amère qui oppressera son cœur, il ne s'écriera pas : (( J'étois un insensé , j'étois un )) barbare j mais les hommes m'avoient » fait roi )).
)) Il faut donc compter pour quelque chose la réaction morale qui détermine toujours les esprits vers la pitié, lorsque la justice a fait couler le sang. Si le roi périt sur un échafaud , cette tragédie partagera l'Europe 5 elle sera l'origine de débats interminables qui serviront de prétexte contre les Français.
)) La captivité prévient ces commotions sanglantes. Ceux qui seroient ten« tés de se dire rois , ne l'oseront pas ; nous n'aurons point de prétendans 5 on cessera bientôt de s'intéresser pour un fantôme qui doit s'éteindre : il sera dit
à l'Europe que l'impunité n'est plus le privilège des potentate )).
Tel est à-peu-près le résumé que je me suis fait sur cette grande question ; et mon opinion fut conçue dans presque les mêmes termes.
Les girondins youloient sauver le roi , mais ils ne vouloient pas en même temps perdre leur popularité ; et le despotisme populacier exerçoit alors tout son empire \ c'étoit à qui le caresseroit. Les girondins imaginèrent l'appel au peuple, comptant bien qu'en prenant cette route, l'issue du procès^auroit une foule de chances favorables ; mais ils se trompèrent , et je fis de vains efforts pour les dissuader. Je m'opposai à l'appel au peuple, et je leur dis qu'ils s'en~ ferreroient eux-mêmes. Ils auroient pu être divisés sur la peine capitale : ils se réunirent dans le même vote , et par-là ils composèrent la voix de la majorité, quoique leur dessein secret fui d'épar-
gner à la nation le spectacle d'un roi traîné à l'échafaud.
C'est ainsi qne dans les grandes affaires politiques, le raffinement et la dissimulation vous font toucher un but contraire. Je crus de mon coté qu'il ne falloit point ruser , et supérieur à la crainte, ferme dans mes principes, je me séparai dans cette occasion des girondins , que j'avois toujours aimés et estimés. Je votai contre l'appel au peuple , en m'énonçantavec la même franchise contre la peine de mort.
L'examen decette question me donna une fièvre de quarante-huit heures , et je fis passer par ma tête des volumes de réflexions. J'en tombai malade ; et ayant rencontré ( à ce qu'il m'a toujours semblé) le point véritable, je ne me cache point de dire que ceux qui ont voté différemment , ont commis à mes yeux une bé pue politique. Probablement qu'ils n'avoient pas fait les mêmes efforts pour parvenir à la solu-
( 327 ) tion de ce grand problême , qui cependant ne sera bien jugé et en dernier ressort , que par* la plume du Tacite qu'adoptera la postérité. Quant à moi , j'ai fait mon devoir d'homme et de législateur ; et je le fais encore ici, comme écrivain indépendant et libre.