CHAPITRE CXVIII
J.-J. Rousseau aux Tuileries,
Il n'est pas un coeur sensible qui ne se rappelle avec délices cette belle soirée d'automne où les babitans d'Ermenonville amenèrent à Paris le cercueil de l'auteur d'Emile, sous un berceau d'arbustes et de fleurs
L'air étoit calme, le ciel pur ; un
long rideau de pourpre voiloit à l'horizon les rayons du soleil couchant.
Un vent frais agitoit doucement les dernières feuilles.
Bientôt les sons d'une musique simple et naïve se font entendre au loin.
Une foule de citoyens se précipite audevant du cortège. Tous les coeurs palpitoient de joie.
Le char funèbre entroit avec une majestueuse lenteur. Une jeunesse nombreuse le suivoit dans un respectueux silence.
Les symphonistes laissoient entre chaque air un court intervalle, afin qu'on pût le recueillir et le chanter en soi même.
C'étoiént les airs chéris de V homme de la nature y ceux que répètent chaque jour l'amant à son amante, la tendre épouse à son heureux époux.
On eût dit que les anges descendus sur la terre venoient pour l'enlever
au ciel , , au milieu de leurs ravissans concerts.
La pompe arriva au bassin qui représentoit l'île des peupliers. Il reçut les larmes des spectateurs rangés tout autour, celles plus abondantes encore des femmes qui pensoient à Julie , à Sophie, à Warens si tendrement, si constamment aimée de son fils adoptif.
Le cercueil fut déposé sur une estrade, et recouvert d'un drap bleu parsemé d'étoiles.
Tous les yeux s'y fixoient. La gloire du grand homme perçoit les ténèbres ^^ de la mort, et sembloit le montrer tout vivant.
Mille flambeaux éclairoient cette touchante cérémonie. Les pleurs embellissoient tous les visages. Ils ofFroient l'image , non de la douleur inconsolable de la perte d'un ami , mais de la tranquille espérance qui le voit revenir.