‹ Le nouveau ParisChapitre 23 sur 114 · NEUF MARS · texte numérisé non relu

NEUF MARS

l'huile, le savon et les autres denrées : puis il prend un remords à tous ces pillards ; ils taxent eux-mêmes les marchandises et les emportent sans obstacle, soit qu'on veuille de leur prix, soit qu'on n'en veuille pas.

Point de doute que la commune ne fût de connivence avec les chefs des agitateurs, car on voulait donner les plus grandes suites à cette émeute. Quand on vit que le désordre n'allait pas assez loin, et que l'on n'avait pas accroché les marchands à la porte de leurs magasins, les officiers municipaux, qui étaient instruits la veille de tout

ce qui devait avoir lieu le lendemain, voulurent avoir l'air de faire quelque chose pour arrêter le brigandage.

Marat fut dénoncé à la* Convention pour cette provocation à l'anarchie, qui assurément n'était pas douteuse : iA) il se contenta de répliquer à ses accusateurs, qu'ils étaient des cochons, des imbéciles qu'il fallait envoyer aux petites maisons. Ce nouveau genre d'éloquence était familier au club des Cordeliers, au club des Jacobins, à la Commune et dans les Assemblées permanentes des sections : c'était ainsi qu'ils nous répondaient. L'organisation du tribunal révolutionnaire se fit au milieu des hurlements terribles que . JA poussaient les sicaires armés. Ils marchèrent sur la Convention pour en exterminer tout le côté droit ; mais ils firent tant de bruit, poussèrent des cris si effroyables, et mirent si peu de mystère dans leurs démarches que nous fûmes informés de leurs desseins. Une pluie considérable qui tombait dans ce moment ne contribua pas peu à disperser les conjurés.

N'ayant pu massacrer les députés du côté droit, les Montagnards firent dévaster les imprimeries des journalistes ennemis de l'anarchie ; et ce fut à cette époque que Danton, qui deux jours auparavant et pour mieux parvenir à ses fins, avait fait prononcer l'élargissement de tous les prisonniers pour dettes et l'abolition de la contrainte par corps, proposa de nouveau de casser entièrement le pouvoir exécutif, et de choisir désormais des ministres dans le sein de la Convention.

gS LE NOUVEAU PARIS

Ne faut-il pas être dépourvu de toute pudeur et nous croire absolument étrangers à toute espèce de bon sens, pour vouloir nous persuader que ce Danton était un républicain ? Il ne le fut jamais. Directeur des fatales journées des 31 mai et 2 juin, faites et payées par les puissance, étrangères, il se préparait à tirer le petit Capet de la prison du Temple, à le promener entre ses bras dans Paris, et à se faire nommer son tuteur. D'un autre côté Robespierre dans son orgueil délirant, et aveuglé par des succès qui avaient tourné sa tête étroite, n'ambitionnait pas moins que d'épouser la fille de Louis XVI, et de se faire déclarer protecteur.

Parmi ces scélérats, c'était à qui concentrerait l'autorité entre ses mains : montés de la misère la plus profonde à une sorte d'opulence, il n'y avait point de chimère dont ils n'alimentassent leur appétit dévorant. Ligués d'abord pour régner à l'ombre de la tutelle de l'enfant dont ils se seraient défaits quand leur puissance aurait été consolidée ; divisés ensuite, parce que chacun voulait avoir la gloire de remettre le Dauphin sur le trône. Ils ne pouvaient commettre ce forfait anti-républicain, qu'en abattant la Gironde qui avait fondé la république et qui la voulait.

Le parti d'Orléans était tombé, parce que la nullité de l'homme étant constatée, le plus déhonté n'osait plus bâtir sur lui. Que l'on se représente si l'on peut tous les hommes pervers entachés de vices, tous les intrigants avides de rapines, tous les êtres couverts d'opprobre, fuyant les lieux de leur naissance, enrôlés sur ce grand théâtre où ils ne sont pas connus, et fiers d'y jouer pour la première fois un rôle pour s'ouvrir un large chemin à la fortune ; n'ayant ni domicile, ni parents, ni amis ; d'autant plus entreprenants dans leur audace, qu'ils moissonnent dans un champ étranger. Voilà l'image de la capitale à cette époque.

L'année précédente on avait vu encore les processions du St-Sacrement, à la Fête-Dieu, se faire avec la pompe/D accoutumée. Dieu avait été escorté par les mandataires^ de la nation. Rien n'annonçait une destruction subite. Le peuple en général semblait être attaché aux cérémonies du catholicisme : mais il y a des corps frappés de la foudre, et qui semblent encore conserver la vie ; on les touche, ) ils tombent en poussière. </

Le peuple avait l'apparence de croire à la messe, à la présence réelle, aux dogmes les plus reçus ; il n'y croyait pas. Tous les sarcasmes de Voltaire contre les prêtres, toutes les plaisanteries de l'auteur de la Pucelle étaient / venus jusqu'à lui. La conduite des évêques qui étaient sous ses yeux, les mœurs des ecclésiastiques, les richesses du clergé, cette espèce de veau gras qu'on cherchait à immoler depuis longtemps, la licence des idées et des actions tout avait amené le terme d'un culte qui portait un caractère d'idolâtrie que la raison réprouve, et qui ne se soutenait plus que par un certain éclat.

Il n'y avait plus qu'un pas à faire pour porter la hache révolutionnaire sur les autels chargés d'or et d'argent ; nus, ils auraient pu échapper à la main destructrice.

Ce n'est point le renversement qui doit étonner, mais c'est de les avoir vus tomber en un jour avec tous les accessoires de la haine ou du mépris le plus profond.

Les progrès de l'irréligion furent donc très rapides parmi cette plèbe qui s'arma tout à coup dé leviers et de marteaux pour briser les effigies sacrées devant lesquelles f> ' , ^ elle ployait le genou six mois auparavant. On lui persuada sans peine qu'il lui était utile de transformer les temples en magasins, les calices et les croix de vermeil en monnaie, les

grilles en boulets, et les chérubins de cuivre en canons. La plèbe s'imagina que, d'après le décret de la souveraineté nationale, à elle seule était dévolu le droit de tout pouvoir, de commander à tout et de ne point obéir.

Bientôt, au milieu de la célébration des offices, elle enten- 5 dit retentir avec joie les marteaux des serruriers qui ébran- ' laient et renversaient les balustrades des chapelles. I Des sculpteurs gagés effacèrent laborieusement avec le ' ciseau, sur toutes les épitaphes, les titres des familles nobles. L'on ne voulut plus que les archives de la piété filiale, que les souvenirs consacrés par les regrets de l'amitié appelassent davantage les regards des hommes sensibles ; les monuments, les tombeaux furent attaqués ; et d'avares maîtres-maçons se présentèrent en foule pour exécuter le plan des comités de démolition.

Il y eut des entreprises pour enlever tous les saints de leurs niches, pour déloger toutes les vierges, pour effacer" les armes sur toutes les tombes; on suspendit de périlleux échafauds pour aller gratter sur des voûtes à perte de vue, des figures de papes, que depuis cent années des araignées cachaient sous le noir tissu de leurs toiles héréditaires; que dis- je ? les anges et les archanges furent mutilés ; Ste. Thérèse en devint camuse, l'enfant Jésus n'eut plus de tête, St- Paul était sans bras, les christs étaient tombés la face contre terre ; le sabre, la pique et la lance s'amusaient des blessures portées à tous ces simulacres ; le rire et la folle joie présidaient à cette guerre imprévue contre ce que la religion et les arts avaient offert jusqu'alors de plus sacré et de plus inviolable.

On ne procédait pas à ces destructions avec la fureur du fanatisme, mais bien avec une dérision, une ironie, une gaîté saturnale, bien propre à étonner l'observateur.

L'on descendit dans les caveaux où la mort rassemble ses paisibles victimes. Là, un commissaire révolutionnaire, un flambeau à la main, chercha curieusement dans ces cendres quelques vestiges de la féodalité, ou l'empreinte usée de quelques pièces d'or ou d'argent.

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