FÊTES DE LA RAISON III
tisane tintaient leurs gobelets, pour apaiser la soif du mets salé. Il y avait bal dans la chapelle de la Vierge ; quelques lumignons, qui répandaient plus de fumée que de lumière, servaient de lustres.
En effet, pour ne point laisser un seul instant à la pudeur, on ajouta la nuit à la dépravation afin qu'au milieu de la confusion de ces assemblées, les abominables désirs, allumés pendant le jour, s'assouvissent librement durant les ténèbres.
De l'église Saint -Gervais, on descendait à la place de Grève où une multitude de spectateurs se chauffait à la flamme des balustrades de chapelles et des stalles de prêtres et chanoines.
Tout Paris a contemplé, sans souffler le mot, ces processions de la ligue jacobite. Ivres de vin et de sang, revenant du spectacle des échafauds, les prêtres et prêtresses delà Raison suivaient d'un pas chancelant le char de leur divinité impure. Un autre char venait après ; c'était un orchestre ambulant rempli d'aveugles musiciens, image trop fidèle de la raison du temps d'alors.
On vit encore un char portant un rocher tremblant au haut duquel un acteur de l'Opéra, transfiguré en Hercule, semblait, avec sa massue de carton, vouloir assommer tout ce qui n'était pas Jacobin.
L'air retentissait des rugissements de ces tigres ; les mots de Guillotine, de rasoir national, de mettre la tête à la petite fenêtre, de racourcissement patriotique, termes mignons des Montagnards, frappaient tour à tour toutes les oreilles et les spectateurs pâles, glacés d'effroi à l'aspect de ces
bonnets rouges, dgu ces. inscriptions menaçantes portées
audacieusement par les barbares slipendiés des tyrans, ne retrouvaient plus de langue ni de voix, lorsque des espions apostés les forçaient à se prosterner devant l'image de la liberté.
Ces mascarades, déjà si incroyables, furent suivies de celles de l'affreux Marat. Dans toutes les places publiques on lui érigea des temples, des mausolées et des arcs de
tu
triomphe. Au carroussel, on bâtit à sa gloire une espèce de pyramide, dans l'intérieur de laquelle on plaça son buste, sa baignoire, son cornet (i) et sa lampe de cuisine. On y posa
Ce dessin original, au dos duquel on lit la signature Grégoire, porte cette singulière légende authographe : 17 pluviôse an III : Buste de Marat jeté dans l'égout Montmartre par les jésuites déguisés en muscadins et en hommes du peuple.
une sentinelle qui,"une nuit, mourut de froid ou d'horreur. Le nombre de ses bustes égala le nombre des têtes qu'il voulait couper.
Les fossoyeurs du cimetière des Innocents portèrent triomphalement ce buste adoré ; ils avaient des sabots aux pieds, des culottes criblées de trous, mais dont les goussets bien cousus regorgeaient d'assignats ; ils lançaient des
(1) Encrier.
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regards de basilic sur les passants qui ne s'humiliaient pas devant l'idole.
Qui l'eût pensé, cependant, qu'après la journée du 9 Thermidor, ce nouveau Moloch recevrait les honneurs du Panthéon ? Mais ce jour-là même fut plutôt celui de son jugement dernier, que de son triomphe. On eût dit que l'on craignait de respirer l'air par où paraissait sa charogne.