‹ Le nouveau ParisChapitre 81 sur 114 · PARIS VILLE DE GUERRE I99 C/H · texte numérisé non relu

PARIS VILLE DE GUERRE I99 C/H

les canons sont traînés; le jardin des Tuileries, sans que Ton ç/^ A s'en soit douté la veille, est inondé de régiments de cavalerie ; des tentes sont dressées ; le pied des chevaux creuse la promenade des allées, leur dent offense l'écorce des jeunes arbres : c'est un camp. Chaque arbre a ses huit cavaliers QjlyisJL en rond.

On est accoutumé au son du tambour, à voir les habits r y. ^, bleus ; on voit galoper dans les rues des dragons, des hussards ; on voit passer des généraux à doubles épaulettes, en écharpes, le panache rouge ornant le chapeau brodé.

On monte sa garde, on fait patrouille; il y a des instructeurs de troupes de ligne qui sont chargés de montrer l'exercice aux citoyens. Dans toutes les salles publiques,vy ousjv-oyez des drapeaux, des étendards ; et tous les feux d'artifice n'offrent que le bruit des bombes et la détonation de l'artillerie dans un jour de bataille. On brûle chaque jour de ja poudre à canon et en quantité ; on jure, on fume comme à l'armée ; l'habit bleu est l'habit de tout le monde et tel ne se fait plus raser que dans féclat de bombe qu'if^L, a fait venir de LIÏÏe~oïï de Yalenciennes. J ^M

J'ai vu une armée, une armée redoutable : ce fut le jour que Louis Capet et Marie-Antoinette furent ramenés au château des Tuileries. Antoinette avait passé sous le nom de comtesse de Korff, Louis pour son valet de chambre, et Elisabeth pour sa chambrière. Les combattants sous Xerxès ne furent guère plus nombreux. On eût dit de la garde, non d'un roi prisonnier, mais du plus grand roi de la terre. Le cortège ne tarissait pas. On peut affirmer que de Strasbourg à Paris il y avait plus de cinq cent mille hommes sous les armes. Trois personnages étaient attachés sur l'avant- train de la voiture. Jamais la puissance du peuple n'a paru sous un jour plus redoutable, et le peuple, ce jour-là, s'est singulièrement respecté. Tout en armes, il ne s'est pas permis une expression insultante ou dérisoire ; et le roi lui-même prenant part à cet extraordinaire spectacle, souriait au peuple et disait avec une ingénuité propre 0(3^. Xl/ à exciter le rire de pitié du sage : Eh bien / me voilà /

Lorsqu'il était environné de cette grande armée parisienne, je me disais : Oui, le voilà, cet être marqué du sceau d'une fatalité particulière : en naissant il fut l'objet de la haine de son grand-père qui détestait toute sa race, parce vque son fils avait voulu le faire assassiner pour régner. Louis XV, à son tour avait empoisonné son fils pou r se venger ; et il avait éteint dans ses petits-fils, par une méthode barbare, les sources de la génération. Louis XV, le plus crapuleux des hommes, avait ouvert, pour ainsi dire, cette carrière d'humiliation où était tombé son petit-fils toujours dominé par Faîtière maison d'Autriche, (i)

Je la voyais à ses côtés, la moderne Frédégonde, ennemie née de la France, courbée sous le poids de sa rage impuissante et trahie, mourante de dépit et d'effroi, elle serrait dans ses bras, comme sa sauvegarde sacrée, l'héritier présomptif de la royauté qui semblait être puni par une main divine des forfaits de ses aïeux. Le parricide, le poison, l'inceste leur avaient été tout aussi familiers que dans l'ancienne maison d'Atrée et de Thyeste. Toutes ces grandeurs humaines abaissées, me faisaient songer à Bossuet, lorsqu'il tonnait au nom de Dieu sur la tête des rois.

Il a été donné à peu de mortels d'avoir vu ce que j'ai vu, et sous le jour surtout que je l'ai vu. Le règne de la terreur m'a enlevé et fait disparaître beaucoup de papiers où j'avais consigné mes réflexions. Les uns ont été brûlés par mes proches, dans la crainte qu'ils ne fussent surpris entre leurs mains ; d'autres ne m'ont pas été rendus ; mais il m'en •reste assez pour donner à la postérité un aperçu de ces scènes neuves et grandes.

Je l'ai dit : Louis XVI était dévot ; mais comment osait-il, s'il était dévot, se parjurer à la face du ciel et de la terre, et tromper le peuple qui avait cru à des serments aussi solennels ? C'est parce qu'il était dévot ; il ajoutait foi à la puissance d'un être supérieur à lui, à la puissance

(i) Voir le livre de MM. Savine et Bournand : Les Jours de Trianon (Louis-Michaud : Collection historique).

du Pape, qui pouvait à volonté le relever de son serment. Cette fausse et méprisable idée le conduisit à ne regarder l'acte du serment que comme une vaine formule qui ne pouvait le lier en aucune manière.

C'est donc depuis la révolution une ville de guerre, que cette grande cité ; car elle abonde en soldats qui vont, qui viennent, qui passent, qui restent, qui séjournent ; et c'est un des grands embarras du ministère, que de les discipliner sans trop les contraindre : car une permission pour venir à Paris est ordinairement une récompense de leur bravoure.

Les enfants au lieu de jouer à la chapelle, font des patrouilles avec des bâtons et des bonnets de grenadiers en papierT^^

Chacun monte sa garde : le plus étourdi, le plus sourd, comme le plus sage et le plus attentif. Dernièrement un factionnaire criait à tue-tête, qui va là ! qui va là ! le passant qui avait la voix grêle disait en vain : C'est moi, citoyen, c'est moi ; l'autre allait tirer. — Eh ! mon ami, ne me tue pas ; c'est toi qui monte la garde pour moi. — Le factionnaire approche, et le maître reconnaît son cuisinier, portant au lieu de broche, baïonnette au bout du fusil.

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A insi que la corruption du plus beau fruit commence par ** une pourriture légère, de même le Palais-Royal est la tache qui a corrompu nos mœurs modernes, et propagé la gangrène.

Je ne traverse point ces longues galeries, sans voir l'Ombre qui, du même lieu où son aïeul avait donné, ainsi que le dit Voltaire, le signal des voluptés, donna le signal de toutes les intrigues ambitieuses, de tous les crimes atroces, et qu'on peut regarder comme le fondateur réel

des échafauds~de Robespierre, et du régime sanguinaire qui a tout à la fois opprimé et avili la nation; car sa stupeur et son silence, pendant dix-huit mois de forfaits, sont, comme je l'ai dit ailleurs, plus épouvantables à la réflexion du philosophe, que la dissolution physique d'un monde.

J'y suis, sous ces arcades, serres chaudes de toutes les plantes empoisonnées qu'on a pris soin de semer dans tous les départements : voilà le foyer des cabales et des discordes civiles ! voilà le temple où l'agiotage dévore la fortune publique et condamne à la faim des familles entières, réduites au plus affreux dénuement par un traâc solennel et meurtrier ! les voilà, ces audacieux spoliateurs de nos dernières ressources ! les voyez-vous marcher par bandes, la tête haute, le regard effronté, toujours cure-dent 4 la bouche, et la main au gousset pour faire résonner leurs *l^i louis ? Ils ont le teint vermeil et le ventre rebondi : le sourire de l'ironie est sans cesse sur leurs lèvres ; ils bravent le regard de l'homme de bien et les patrouilles qui les séparent sans les diviser ; ils se rejoignent en groupe comme des globules de vif- argent ; ils vont, viennent, s'accostent, se divisent par pelotons qui un instant après font masse ; celui qui se trouve au milieu, donne le mot d'ordre : c'est un signe, un geste, un demi-mot, qui change à toute heure, et soudain ils se passent le cours du louis, crayonné rapidement fjur un chiffon de papier.

La voilà, cette armée ennemie que soudoie et qu'entretient le cabinet britannique ! Les guinées ont ravagé notre papier-monnaie et ont attaqué le crédit public.

Sous le Perron de la rue Vivienne sont les brigands subalternes qui exécutent les ordres des chefs avec une ponctualité non moins étonnante que leur adresse à saisir les moindres nuances du commandement.

Leur costume est assez uniforme : c'est un bonnet de poil à queue de renard. Hercule, le plus fort des hommes, se couvrait de la peau du lion, qui est le plus fort des animaux; ceux-ci qui sont les plus fripons et les plus rusés, s'affublent

de la peau du renard, qui est le plus astucieux, le plus voleur, le plus carnassier entre les bêtes.

Ils sont en veste, ont des bottes sales, des cheveux gras ; leur mine patibulaire, leur bouche livide, sardonique, leurs yeux qui attirent les porte-feuilles, sont mobiles et clignotants comme ceux des singes qui s'étudient sans cesse à voler sans être aperçus : leur langage est moqueur ou obscène.

Ils se tiennent près des tavernes qui leur servent de repaires ; ils s'y enfoncent et puis reparaissent ; ils vont tendre leurs filets dans des coins obscurs ; puis sortent précipitamment pour donner l'éveil à leurs complices.

A la porte des spectacles, ils n'y entrent jamais ; ils ne lisent pas plus les affiches qui sont sous leurs yeux, que lés arrêtés du Directoire et des autorités constituées : on dirait que les lois ne les regardent pasA tant ils sont calmes et froids dans leur inobservance ou leur violation.

Ils boivent souvent, mais peu : la soif de l'or tempère en eux la soif du vin, et leur sobriété n'est pas une vertu, mais une attention à ne point perdre de temps.

Les femmes se mêlent parmi eux, et font le même métier ; elles y mettent plus d'astuce encore, lisent les chiffres beaucoup plus vite que les hommes : la souris qui enlève • une miette de pain, et qui se renfonce dans son trou avec la rapidité de l'éclair, voilà leur image : on n'a pas besoin de leur parler ; elles devinent.

Ce n'est point là que l'on vole les porte-feuilles : on y pompe, comme par une force attractive, ce qui est dedans, et d'un ton si simple et si miséricordieux, que ces agioteurs semblent en vous volant, vous avoir rendu un J service (i).

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(i) La Convention ferma les Bourses, puis les rouvrit le 25 avril 1795. Le nouveau local de la Bourse de Paris fut alors l'église et le cloître des Petits- Pères ; par un décret d'octobre de la même année on fixa l'ouverture à onze heures et la clôture à une heure. Les spéculateurs ayant inquiété par leur jeu le Gouvernement, et les louis d'or étant montés à 3.950 francs-assi-

Reportez vos pas sous les galeries qui conduisent au théâtre de la république, vous apercevez à la suite Tune de l'autre, des boutiques de filles qui tiennent des déjeuners et des soupers froids : là on entre, là on sort sans dire mot ; on est servi en montrant l'assignat. Des courtiers, des maquignons, des coureurs de vente fument, ruminent, boivent dans ces antres silencieux : personne n'y parle, et les plus grandes orgies y sont, pour ainsi dire, muettes.

Des ruisseaux d'urine coulent auprès ; les avenues sont ténébreuses et froides ; le libertinage y a pris je ne sais quelle forme glacée, qui paraît avoir son code et ses motifs.

Non loin (et dès qu'on aperçoit un peu de jour), des garçons perruquiers donnent des espèces de leçons publiques, et enseignent à leurs maîtresses à crêper des perruques de femmes. A côté d'une poupée coiffée en cheveux d'or, pendent des andouilles et des jambons.

Tout à côté, des milliers de bouteilles de vins fins, de .a liqueurs de la Martinique, exposées sur des gradins, présentent aux regards des passants l'orgueilleuse étiquette. Au moment que je parle, deux cents bouteilles posées sur une planche mal affermie sont tombées sur d'autres bouteilles, et le vin du Cap a mêlé ses flots à ceux de la crème des Barbades. Le sol profondement imprégné, a chassé à cent pas à la ronde la mauvaise odeur du lieu.

Tel qui buvait jadis modestement de la tisane, quoique

émigrés, et qu'ils ne boiront plus.

^~Eës morceaux fins, les pâtés de perdrix, les cerises au petit panier, les pois dans leur primeur, les hures de sanglier voilà les bons morceaux des marchands d'argent, des brocanteurs, qui dans un espace de six cents pieds carrés,

gnats à la Bourse du 14 décembre 1795, celle-ci fut refermée de nouveau ce même jour. La spéculation fixa dès lors son quartiergénéral devant le perron où se trouve l'entrée du Palais-Royal par la rue Vivienne. (Note de l'édition Poulet-Malassis.)

agioteur secondaire, avale aujourd'hui et ne savoure que le Champagne et les autres vins délicieux sortis de la cave des

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