SCÈNE I
THÉODORE, LÉON, JULES, et plusieurs Officiers de Hussards, assis autour d'une table , et figurant un conseil de guerre.
tous , parlant a la fois.
Moi , messieurs , je pense , et*mon avis est que d’abord....
JULES
Eh ! messieurs , un peu de silence : on ne peut juger sans entendre, et si vous parlez tous ensemble....
THÉODORE
G’est à moi de vous expliquer../.
JULES
Non, les amoureux sont trop bayards....
( Se levant. ) Voici le fait :
Air de la Robe et des Bottes.
Théodore aime sa cousine ,
Qui tout bas brûle aussi pour lui ;
Mais pour uu autre on la destine,
Et cet autre arrive aujourd’hui.
Sur son hymen il vient , en homme sage ,
Pour implorer vos secours, vos avis,
Persuadé qu’en fait de mariage On doit toujours compter sur ses amis.
J’ai dit.
LÉON
Air : Adieu; je vous fuis.
Hé bien , messieurs , qu’en pensez-vous ?
Permettrons-nous qu’à nos yeux même Un autre soit l’heureux époux De la jeune beauté qu’il aime?
JULES
Nous seuls, puisqu’on veut la ravir,
• COMEDIE-VAUDEVJELE. 5
Serons ses protecteurs suprêmes...
Et plutôt que de le souffrir,
Nous l’épouserions tous nous-mêmes.
THÉODORE
Mes amis, mes généreux amis, c’en est trop....
JULES
Non, voilà comme nous sommes.... Mais nous aurions bien du malheur si, entre nous, nous ne trouvions pas quelque moyen de renvoyer le futur dans sa province.
THÉODORE
Pensez-y donc, messieurs; un prétendu de Limoges, et qui se nomme M. de Roufîgnac.
TOUS
De Roufignac !...
JULES
De Roufignac!... Voilà qui rime terriblement bien à Pourceaugnac. Et quel homme est-ce ?...
C’est ce qu’on ne sait pas précisément...
Mais songez de grâce qu’il arrive aujourd’hui, et qu’il n’y a pas de temps à perdre....
JULES
Voyons donc quelque moyen bien extravagant. Si nous.... Non, cela ne vaut rien.
THÉODORE
Nous pourrions.... Oh ! ce serait trop fort.
LÉON
Je le tiens.... Nous n’avons qu’à.... Non, cela pourrait compromettre.
JULES
Allons, voilà de beaux moyens ! Eh ! messieurs,... au lieu de nous creuser la tête à chercher des inventions nouvelles, des farces ingénieuses pour éconduire un prétendu , n’avons-nous pas sous la main ce qu’il nous faut? Nous avons tous assisté ce soir à la représentation de M. de Pourceaugnac :
voilà nos moyens tout trouvés ; les farces de Molière en valent bien d’autres.
THÉODORE
Laissez donc.... c’est trop usé....
JULES
Bah ! avec des cliangemens et des additions, voilà comme on fait du neuf....
C’est la mode d’ailleurs , et l’on a trouvé pins commode de refaire Molière que de l’imiter.
Air : Un homme pour faire un tableau.
Des Cottius qu’il peignit si bien.
Nous voyons la race renaître;
Mais d’un crayon tel que le sien Nul encor ne s’est rendu maître. •
Des hypocrites et des sots On craindrait moins le caractère.
Si tous nos Tartufes nouveaux Faisaient naître un nouveau Molière.
THÉODORE
Ma foi! faute de mieux, tenons-nous- en
donc à Molière. Va pour M. de Pourceaugnac !
TOUS
Va pour M. de Pourceau gnac !
JULES
Adopté à la majorité. Aujourd’hui l’arrivée du futur, demain son départ, et nous marions Théodore le mardi gras.
THÉODORE
Comme tu y vas !
Air : Il n est pas temps de vous quitter .
Se marier un mardi gras !
Vit- on jamais rien de semblable?
JULES
Eh ! mon cher ami , pourquoi pas ?
L’à-propos me semble admirable.
Ce mardi gras qui voit la gaîté fuir f)’un jour d’hymen m’offre l’emblème.
C’est encor un jour de plaisir;
Mais c’est la veille du carême.
11 ne reste plus qu’à distribuer nos rôles....
Au moins si nous avions ici notre cher Futet et sa digne épouse! ce sont eux qui seconderaient merveilleusement.... Mais ce cher percepteur des contributions est à Paris depuis ce matin. Quel dommage! lui qui passe sa vie à faire des tours, des malices.... Quelle fête pour lui! Il sait pourtant la situation où nous nous trouvons; il avait promis de nous seconder.... Eh ! qu’entends-je?
le voici !