Ep. ad Dam. M. L. XXIX, col
crits. On ne peut en tirer aucune conclusion tant qu'on ne saura pas comment et à quelle époque elles se sont produites. Ce qui est dit du Magnificat^ du Pater et de la péricope de la femme adultère est pure conjecture '.
3. De l'évangile des Hébreux et de l'évangile de Pierre il ressort que Ton n'hésitait pas, pour exalter un personnage ou pour enseigner une doctrine, à altérer les traditions évangéliques. — Nous demanderons en quoi ce procédé d'évangiles particuliers, d'autorité tpès restreinte, atteint la valeur des évangiles canoniques.
4, La façon dont les premiers écrivains chrétiens ont cité les évangiles prouverait qu'ils ne tenaient pas ceux-ci pour divinement inspirés, sans quoi ils en auraient respecté la lettre. Leipoldt passe en revue les premiers écrivains, et chez tous il relève des citations non littérales; il rappelle Marcion qui, à l'aide de l'évangile de saint Luc, s'était formé un évangile particulier; Papias qui déclarait quil tenait pour préférable à la parole écrite la parole vivante, c'est-à-dire parlée; Hégésippe qui déclare que dans chaque ville on maintient ce que la loi, les prophètes et le Seigneur ont enseigné.
Ces constatations, qui sont exactes, ne prouvent nullement qu'on ne tenait pas les évangiles pour des écrits inspirés, car s'il en était ainsi, il faudrait soutenir que, même après le ii° siècle, Origène et les autres écrivains chrétiens ne regardaient pas comme canoniques les évangiles, puisqu'ils ne les citaient pas toujours littéralement. On devrait en conclure aussi que les premiers écrivains chrétiens ne tenaient pas non plus l'Ancien Testament comme Écriture, puisque, ainsi
1. Il a été parlé de ces divers passades dans l'Histoire des livres du Nouveau Testament, ni, IV.
lu
que nous l'avons vu, ils ne le citaient pas toujours littéralement; saint Justin nous a fourni des exemples caractéristiques de ce fait. Nous avons déjà expliqué les paroles de Papias et de saint Hégésippe et le procédé de Marcion; ils ne prouvent rien contre l'autorité des évangiles écrits.
5. Enfin, les écrits de l'Ancien Testament étaient cités littéralement, tandis que les évangiles ne l'étaient pas. — En fait, ils sont cités, d'ordinaire, plus littéralement, mais il y a suffisamment d'exemples de nonlittéralité pour atténuer la force de cet argument. Il nous semble qu'aucun des arguments de Leipoldt n'est suffisant pour infirmer nos conclusions précédentes.
2'» D'après Ilarnack, les évangiles auraient d'abord été locaux : l'évangile de Matthieu était lu par les églises de Palestine, celui de Marc par l'église de Rome, celui de Luc par les églises de la Grèce, et celui de Jean par les églises d'Asie Mineure. Les communautés judéo-chrétiennes de Palestine avaient l'évangile selon les Hébreux ; celles d'Egypte, l'évangile selon les Egyptiens; des communautés de Syrie, l'évangile de Pierre. Les sectes hérétiques avaient chacune leur évangile. C'est pour lutter contre les gnostiques et les montanistes, et à l'instar du recueil des évangiles et des épîtres pauliniennes établi par Marcion, que l'Eglise chrétienne détermina les écrits qui devaient être regardés par tous comme inspirés et représentant la tradition des apôtres, et qu'elle les plaça à côté des Écritures saintes de l'Ancien Testament. Le canon du Nouveau Testament apparaît tout d'un coup dans une phrase de Méliton, évoque de Sardes, que nous a conservée Eusèbe \ Il parle des livres de l'Ancien Testament : Ta xîjç TraXaiSç 8ia0r^xy)(; piSXia, ce qui
i. Hist. eccl. IV, 26, U.
fait supposer qu'il connaissait un Nouveau Testament.
Cette hypothèse estappuyée sur des conjectures inadmissibles. Les évangiles, que nous qualifierons d'extracanoniques, parce qu'ils n'ont jamais été admis dans le canon du Nouveau Testament, tels que l'évangile selon les Hébreux, l'évangile selon les Egyptiens, ont eu en effet une circulation très limitée ; ils étaient indigènes et adoptés dans leur patrie d'origine. Ils n'étaient pas lus, à l'exclusion des évangiles canoniques, car il n'est pas prouvé quils aient existé avant ceuxci. Les évangiles des hérétiques étaient lus par les membres seuls de la secte. La situation n'est plus la même pour les évangiles canoniques; dès l'origine, nous les trouvons répandus partout. Nous avons établi ce fait précédemment. Ils ne sont pas nés d'ailleurs dans une église particulière, indépendamment les uns des autres. Il a été prouvé par l'étude de leur contenu que lestroissynoptiques,aumoins.sontintimementliés.
Il est, en outre, difficile d'admettre que l'Église a adopté comme ofiiciels nos quatre évangiles dans le but de lutter contre les hérésies gnostiques et montanistes. Comment, dans ce cas. eût-on admis d'un commun accord dans le recueil des évangiles, l'évangile de Jean qui avait reçu un accueil si favorable de la part des gnostiques et qui, depuis Basilides jusqu'à Valentin. était employé dans leurs écoles, au point que ce fut probablement dans leur sein qu'il fut commenté pour la première fois ? On n'aurait pas non plus adopté lévangile de saint Luc, car Marcion l'avait fait sien. Donè, lEglise n'aurait pas reçu comme inspirés nos quatre évangiles, puisque chacune des hérésies de ce temps s'était approprié l'un d'eux. D'après saint Irénée •, les Ébionites se servent de l'évangile selon saint
i. Adv. Haer. III, l, lO.
Matthieu ; Marcion a mutilé l'évangile selon saint Luc ; les Docètes préfèrent 1 évangile selon saint Marc ; les Valentiniens se servent de l'évangile selon saint Jean.
Enfin, quand et par quelle assemblée a été fait ce choix de livres déclarés inspirés entre tous ceux qui circulaient à cette époque dans l'Église chrétienne? On ne peut le dire.
C'est une conclusion inadmissible en histoire que les faits n'existent que lorsqu'ils nous ont été révélés par les documents. Cela pourrait être admissible pour une époque dont nous posséderions la suite complète des documents, mais ce n'est pas le cas pour le II* siècle. Nous ne pouvons donc croire que, parce que soudain nous voyons apparaître au milieu du ii* siècle un recueil des écrits du Nouveau Testament, il a été établi àcettedate. Aussi, Holtzmann suppose-t-il qu'il n'y eut pas d'assemblée qui établît une liste oiïicielle d'écrits, mais simplement des échanges de vues entre les chefs des communautés. Ceci est une pure supposition, et nous n'avons aucune trace de ces pourparlers dans les écrits du temps.
Les choses ont dû se passer autrement et plus simplement. Nous savons que saint Paul avait écrit des lettres à un certain nombre d'églises; ces lettres étaient lues dans les assemblées chrétiennes. Les églises avoisinantes se transmettaient les unes aux autres les lettres qu'elles avaient reçues, et nous apprenons par saint Polycarpe qu'on en avait formé des recueils. Pour les évangiles, ils étaient lus, eux aussi, dans les assemblées du culte; saint Justin nous l'apprend. La lecture pendant le service chrétien a donc été le point de départ de la canonisation des écrits néotestamentaires. Lus en môme temps que les livres de l'Ancien Testament, ils ont joui bientôt de la même autorité que ceux-ci.
Quelle a été la raison du choix de tel ou tel livre à l'exclusion d'un autre pour la lecture publique? Il semble que, tout dabord, on a été assez large dans le choix des livres lus. Les écrits des apôtres, épîtres de saint Paul, de saint Pierre, de saint Jean, jouissaient de la même autorité que leurs auteurs. Les évangiles, écrits par des apôtres, Matthieu et Jean, ou sous le patronage d'un apôtre, Marc et Luc, étaient acceptés comme apostoliques. D'autres écrits cependant, ainsi que nous lavons vu, et le verrons encore, tels que l'évangile des Hébreux, des Egyptiens, furent lus dans des églises particulières. Nous constaterons que certains écrits, le Pasteur d'IIermas, l'épître de saint Clément Romain, la Didachè, furent lus aussi comme des livres d'édification. Mais bientôt le recueil se resserra, et l'on n'y admit plus que les écrits d'origine apostolique authentique, lus dans toute l'Eglise, et dont le contenu était en rapport avec l'enseignement traditionnel de l'Église. C'est donc peu à peu et par l'expérience de tous les jours que se forma le recueil des écrits néotestamenlaires, dont nous constatons l'existence au milieu du n* siècle. L'idée de former un recueil général a dû naître de l'existence des recueils particuliers que nous avons constatée.
3° On fait encore observer qu'au second siècle on attribuait la même autorité à des écrits, qualifiés plus tard d'apocryphes, et aux écrits canoniques. Ainsi, les évangiles selon les Hébreux, selon les Egyptiens, ont fourni aux écrivains chrétiens des paroles du Seigneur. Des écrits, que nous déclarons maintenant extracanoniques, les épîtres de saint Clément Romain, de saint Barnabe, le Pasteur d'Hermas, la Didachè ont été placés, ainsi que nous le verrons plus tard, au même rang d'autorité que des écrits actuellement canoniques, comme l'épître aux Hébreux. — Cette dernière
constatation prouve seulement que Ton n'a pas été fixé tout d'abord, dans toute l'Église, sur l'inspiration de ces livres. Les uns et les autres ont été lus dans quelques communautés chrétiennes, mais ne l'ont pas été tous à l'origine dans toute l'Eglise. Puis, finalement, les seconds ont été admis dans le recueil ofiiciel du Nouveau Testament tandis que les premiers n'y ont pas été reçus.
La première observation n'infirme en rien l'autorité accordée dès le ii" siècle aux évangiles canoniques. Nous reconnaissons, car nous l'avons déjà constaté, que l'on relève chez quelques écrivains chrétiens des passages inconnus aux écrits canoniques et qu'on a cru empruntés à des évangiles apocryphes. En fait, cet emprunt est, d'ordinaire, douteux, parce qu'il est possible que les écrivains aient reproduit une tradition orale. Mais il ne prouve pas l'hypothèse susdite, car on ne voit pas, sauf une fois, qu'ils aient traité ces passages comme des Ecritures inspirées. Et encore, dans ce cas unique, et dans les autres aussi, ainsi que nous l'avons déjà dit, il est possible que ces passages proviennent d'écrits canoniques largement cités ou interpolés.
En quoi d'ailleurs le fait d'avoir reproduit une parole du Seigneur en l'empruntant à un évangile extracanonique infirme-t-il l'autorité qu'on a attribuée aux évangiles canoniques? Il est possible qu'à cette époque ces évangiles qui ne furent pas admis dans la liste officielle, aient joui d'une certaine autorité, tout au moins comme témoins de la tradition. Les écrivains primitifs étaient très larges dans leur choix, et nous verrons plus tard Clément d'Alexandrie citer sans aucun scrupule les écrits extracanoniques. Les écrits canoniques pouvaient ne pas avoir enregistré tout ce dont on se souvenait de la vie et des enseignements du
Seigneur. Les écrits extracanoniques ont recueilli ces souvenirs et de ce qu'on les leur a empruntés, cela ne prouve pas qu'on tenait ces écrits pour inspirés, et surtout cela ne portait aucune atteinte aux livres officiels. Le fait que, vers le milieu du ii* siècle, les quatre évangiles ont été tenus par toute l'Église et sans hésitation aucune comme seuls inspirés, prouve bien que seuls ils jouissaient d'une autorité incontestée. Les autres, soit parce qu'ils étaient régionaux, soit parce qu'ils ne possédaient pas les caractères d'écrits inspirés, tels que nous les avons marqués plus haut, n'obtinrent jamais cette autorité dans toute l'Église et disparurent bientôt.