CHAPITRE III
mit à battre des mains , et avec l'incontinence de langue d'une personne sincère, elle raconta ses projets , ses amours , son envie de rompre avec Harcantonio, et d'épouser le cavalière Tomolo. Les commères promirent de garder le secret et de l'aider de tous leurs efforts. Sur le premier point, elles grillaient de manquer à leur parole, mais sur le second elles avaient bonne intention de servir leur aimable voisine ; car il y a, d'un pôle à l'autre, comme une immense conspiration permanente contre les pères tyrans et avares, les prétendus laids et sots, et les mariages mal assortis. La conférence des trois voisines fut interrompue par la voix de don Vitale Gorvino , qui grondait après sa servante.
^ Ne savez- vous pas, disait-il, que je n'ai point d'audience aujourd'hui , et que par conséquent il ne faut point nettoyer mes souliers? vous usez le cuif, vous usez la brosse
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et VOUS perdez mon cirage. G*e$t me rainer de trois côtés à la fois.
Sur ces entrefaites on frappa un grand coup à la porte de la rue, et don Vitale vit entrer chez lui un domestique tout galonné qui portait un large carton. Derrière cet homme parut Marcantonîo, les genoux en dedans et le dos courbé, se glissant doucement le long des murs comme une ombre décontenancée. D'un autre côté entra Luigia marchant sur la pointe des pieds, comme un chat aux aguets.
— Signorina, lui dit le domestique galonné, voici des étoffes superbes de la Chine, de Cachemire et d*Égypte que vous envoie mon maitre, en vous priant de les agréer comme un faible témoignage de son admiration pour vos mérites et votre beauté. Je ne saurais répéter exactement le joli compliment du signer cavalière; mais vous excuserez mon ignorance.
En parlant ainsi, le valet jeta l'une après
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l'autre sur la table despièce3 d'étoffe si riches que Luigîa en eut les larmes aux yeux.
— Eh! qui donc est ce généreux cavaliereT demanda don Vitale suffoqué.
— Don Giovanni Tomolo.
— Ce mendiant de Zanetto ! s'écria le père, n a donc volé ces étoffes? Emportez bien vite ces larcins : nous ne sommes pas des receleurs.
— C^omme il vous plaira , dit le valet en faisant mine de reprendre le cadeau.
— Un moment ! dit la jeune fille en se jetant sur les pièces de soie; ceci est à moi, comme vos chausses percées sont à vous, mon cher papa. Je ne le lâcherai qu'avec la vie. Qui donc me donnera jamais des présents aussi beaux? Est-ce vous, qui m'habil* lez de serge verte? ou bien est-ce Marcan* tonio, qui porte du nankin au mois de décembre? Quoi qu'il arrive , ce qui est donné est donné. Il ne faut pas me pousser
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à bout, parce qae je suis douce naturellement ; mais je deyiendraî une tîgresse, une lionne d'Arcadîe, si Ton veut m*enlever mon bien. Je garde les étoffes, je les taillerai, je les couperai, je les vendrai, si cela me platt, comme on fait d'une chose qui vous appartient entièrement, absolument, en tout ou en partie.
— Sang du Christ! dit le père. Qu'en pensez-vous, mon gendre ?Faut-ii lui laisser ces trésors? Au fait, si elle les vend, ce sera de l'argent de plus dans votre ménage, et puisque Zanetto est assez fou pour se ruiner, prenons que ceci est votre cadeau de noce, et moquons-nous de lui.
On entendit un bruit semblable à une coquille de noix écrasée par le talon d'une botte : c'était Marcantonio qui riait.
— Que Luigia soit ma femme , dit-il , et puisse-t-elle recevoir pour cent mille écns d'étoffes !