Le nouvel ami des enfants, Volume 3
Par une belle soirée du mois de septembre, M, de Glatigny venait d'arriver de Paris à son château du Nivernais* avec ses deux fils, Archambault et Léon, pour y passer l'automne.
Léon est un petit garçon* de six ans fort appliqué t retenant bien les leçons que lui donne son précepteur, faisant tout ce que son papa ou sa maman lui
dit de faire, enfin, un petit garçon trèsdisposé à acquérir de la science et de la raison, et, en attendant, un petit garçon bon, aimant, et, par conséquent, tout aimable.
Archambault a neuf ans, c'est déjà un grand garçon. Il sait en vérité beaucoup de choses, car il apprend très-facilement. .. quand il veut apprendre. Quel malheur qu Archambault ait ses jours de caprice et de paresse ! Lui aussi , il est bon et aimant ; mais il a trop de légèreté et d'étourderie. Trop souvent, il n'en veut faire qu'à sa tête , sans écouter son père , sa mère, son précepteur, qui l'aiment, qui ne veulent que son bien, qui ont de l'expérience et qui en savent plus long que lui. Il ne réfléchit pas avant d'agir et se passionne pour des futilités.
Archambault sait assez de géographie pour vous dire que le Nivernais était une ancienne province de notre France , et qu'on en a formé le département de la Nièvre. Léon, qui trouve un grand plaisir à jouer avec la carte de France découpée, mettrait sans hésiter la main sur le département de la Nièvre (l'un des morceaux qui ont leur place dans le centre de la carte , celui qui pénètre par un cran entre le morceau du Loiret et le morceau du Cher, et par un autre cran entre le morceau de la Côte-d'Or et le morceau de Saône-et-Loiré).
Vers la fin du dîner, M. Vernan, le régisseur des biens de M. de Glatigny, entra et dit : « On vient de voir dans le pays un loup accompagné de sa femme la louve. »
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Ces mots de loup et de louve, et surtout le ton très-grave dont M, Vernan les avait prononcés, donnèrent beaucoup k penser à Léoq.
€ A merveille ! répondit M. de Glatigny, je pe pouvais arriver plus à propos. IpvU tez de ma part tous nos voisins à une grande battue pour demain, dès la pointe du jour. De quel côté a-t-on vu les loups?
— Dans le bois de Boucicreux,
— Nos chiens les débusqueront et nous leur enverrons à chacun une balle de fusil.
— Frère, demanda le petit Léon à demi-voix , qu'est-ce donc qu'un loup?
< — Je n'en ai jamais vu , répondit Archambault; mais on dit que c'est un animal terrible.
— Mes enfants , dit M. de Glatigny,
un loup ressemble à un grand chien maigre qui aurait le poil d'un gris sombre , pu encore d'un brun jaunâtre, malpropre et en désordre , qui regarderait de côté avec un œil méchant, qui aurait une grosse laide queue et la porterait basse .
et qui en marchant plierait vilainement sur ses deux pattes de derrière comme s'il les traînait. Au lieu de vivre honnêtetement auprès de l'homme, ainsi que fait le chien, de se rendre utile et d'attendre qu'on lui donne sa nourriture , le loup vit de rapine et tout seul , en farouche brigand. Il mange les moutons quand le berger oublie de veiller sur eux. Il mange le veau ou le poulain qu'on a laissé avec sa mère dans une prairie trop écartée. Le loup est un fléau pour les habitants de certaines contrées.
— Papa, dit Archambault, un loup est-il plus fort qu'un homme?
— Ordinairement, le loup fuit devant l'homme. Cependant il peut mordre cruellement; mais l'homme a des armes et il tue le loup.
— Alors, papa, comment se fait-il qu'en France, où il y a tant d'hommes, on voie encore des loups?
— Il y a tout près de la France des montagnes très-hautes , sur lesquelles on peut monter tout un jour sans rencontrer ni habitation, ni chemin. Elles sont couvertes de forêts, et à leur sommet il n'y a que de la neige qui ne fond jamais. Les loups se retirent dans ces montagnes où l'homme ne peut les atteindre. Ils y mangent de pauvres petites chevrettes sauvages qu'on appelle chamois. Cependant
le chamois est très-leste et ne se laisse pas attraper aisément par les loups. De temps en temps, quand les loups ont par trop faim, ils descendent dans les pays habités. Plusieurs viennent jusqu'en France^ en se glissant de forêt en forêt.
Je me flatte que ceux-ci seront venus nous visiter pour leur malheur. Mort aux loups !
— Mort aux loups ! répéta Archambault.
— Mort aux loups ! répéta bravement Léon.
— A propos, monsieur Vernan , continua le père, vous me rendrez un grand service. Madame de Glatigny ne m'a point accompagné ; elle viendra quand tout sera prêt pour la recevoir. Le précepteur de mes fils a pris un congé pour visiter sa famille.
Je ne puis pas les laisser seuls toute la journée de demain ; je les confie à vos bons soins. Pour leur procurer une agréable promenade, vous les conduire?
au domaine des Grès. Depuis deux ans que je ne suis venu dans ce pays , il s'est passé, m'a-t-on dit, du nouveau dans le domaine des Grès. C'est aujourd'hui un nommé Gauvin qui le fait valoir. Le pau* vre homme ! Il a loué là un mauvais petit domaine, où la terre ne rend rien; il doit avoir bien du mal à vivre et à payer tous les ans le prix de son bail au propriétaire, qui est un homme très-exact et qui tient à être payé. Vous lui demanderez s'il n'est pas le Théodore Gauvin qui servait dans le régiment dont j'ai été le colonel il y a une quinzaine d'années. Je tiens à m'en assurer,
— Je ne le connais pas , lui ; mais je connais son fils , le petit Gauvin , ou , comme on dit dans le pays , Gauviniot.
C'est le garçon le plus déterminé qu'on puisse voir. Ça n'a que douze ans, et ça ne reculerait devant rien : un vrai Bayard, monsieur ! D'après cela, je ne serais pas étonné que le père eût servi. Tel père, tel fils, dit le proverbe, et bon chien chasse de race.
— À demain, monsieur Yernan; faites en sorte qu'on se réunisse de très-grand matin. »
Tayaut! tayaut! tayaut! Hou! hou!
hou! Et les sons du cor, et les cris des chiens, et le hennissement des chevaux, et leur piaffement sur le pavé de la cour du château, éveillèrent en sursaut les deux enfants. C'est à peine si, à travers les rideaux, un petit filet de la lumière du so-
leil naissant pénétrait dans leur chambre.
Et vite, vite, ils s'habillent en toute hâte. Ils veulent dire adieu à leur père, ils veulent assister du moins au départ pour la grande battue, puisque leur âge ne leur permet pas d'aller courir à la poursuite des loups.
« Mes enfants, leur dit M. de Glatigny, nous ne sommes qu'à un peu plus de soixante lieues de Paris; cependant, comme c'est votre premier voyage , je vous dois un avis. Vous allez voir ici mille choses qui sont très-simples, mais que vous n'avez point encore l'habitude de voir. Vous n'êtes pas enfants à vous effrayer d'une chose parce qu'elle est nouvelle pour vous; aussi, je ne vous recommande pas d'avoir du courage , mais de la sagesse. Ne vous étonner de rien ; seu-
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lement, observez et ne vous pressez pas trop d'agir. Faites attention à tout ce que vous dira le bon monsieur Vernan. Écoutez-le comme vous m'écouteriez moimême» Adieu. Soyez raisonnables; et vous» Arcbambault» donnez le bon exemple à votre frère. »
Il embrassa son Arcbambault, il embrassa son petit Léon, et monta à cheval.
Chiens, piétons» cavaliers, toute cette armée défila avec ardeur par la grille du château , au bruit de l'éclatante fanfare.
Léon, après avoir essayé de compter sur ses doigts tous ces chiens > tous ces hommes, tous ces chevaux , y renonça.
Il secoua la tête : «Frère, dit-il avec l'accent d'une profonde conviction, il faut en effet qu'un loup soit un animal bien terrible. »
Archambault, sans lui répondre, s'écria : t Quand serai-je en âge de tuer un loup! »
Après que leur père fut parti, les enfants trouvèrent que le château était bien vide. Ils regagnèrent leur lit, s'y jetèrent tout habillés, et complétèrent le nombre accoutumé de leurs heures de sommeil , et peut-être un peu davantage.
A neuf heures, M. Vernan fit seller deux ânes. Le papa avait ménagé cette surprise à ses enfants. M. Vernan s'assura que les sangles de chaque selle étaient solides , et que les brides étaient mises comme il faut. Il posa lui-même les deux enfants en selle. C'était la première fois de leur vie qu'ils montaient à âne. Jugez quelle joie! Il demanda sa longue et forte canne et regarda si sa ta*
batière était suffisamment garnie* Après quoi, laissant prendre les devants à l'âne d'Archambault, il se plaça à la tête de l'âne du petit Léon. Il tenait la tête de l'âne, tout en laissant l'enfant tenir les rênes.
Cette seconde armée s'achemina d'un pas tranquille vers le domaine des Grès.
( Peut-être ferais-je bien de dire que dans beaucoup de contrées de la France une petite ferme s'appelle un domaine.)
Archambault le grand garçon , qui a les jambes longues et le poignet fort , et qui a souvent regardé avec attention comment son père s'y prend pour conduire un cheval , eut bientôt trouvé la bonne manière de se tenir à âne. Il avait cassé une branche à un arbre , l'avait dépouillée de ses feuilles, et s'en était fait
une excellente cravache. Il faisait marcher l'âne à droite et à gauche, et puis trotter, et puis galoper, et puis il savait l'arrêter. « Très-bien, dit M. Vernan, trèsbien. »
Le chemin n'était pas uni. Il y avait beaucoup de montées et de descentes. A une montée, Àrchambault fit courir l'âne au grand galop , tellement que le malheureux animal en fut tout épuisé. Ses deux flancs battaient, battaient ; il soufflait , soufflait , tandis que ses quatre jambes écartées tremblaient, tremblaient; on eût dit qu'il allait tombert mort.
Quand M. Vernan eût rejoint Archambault : t Vous avez fait, dit-il, beaucoup de mal a ce pauvre animal, et vous risqueriez de le tuer si vous recommenciez. Vous avez éprouvé souvent par vous-même com-
bien H est pénible de gravir une montée, et qu'on ne peut le faire qu'en ralentis* sant le pas. Dieu permet à l'homme de tirer service des animaux, en échange de la nourriture, de l'abri et de la protection qu'il leur assure ; mais il y a de la cruauté à exiger d'eux un service au-dessus de leurs forces. »
Archambault, qui est bon, sentit son tort, rougit et ne répondit rien. Cependant, il avait peu goûté la remontrance.
En cela il avait un nouveau tort, il oédait à un mouvement de sotte vanité. Lorsqu'on a mérité une remontrance, il faut sayoir la subir noblement, en se pro- . mettant à soi-même de s'appliquer à ne plus retomber dans la faute.
Un quart d'heure après , à un endroit ou le chemin allait en descendant, Ar-
chambault recommença à frapper l'âne pour le faire trotter très-vite.
« Prenez garde, dit M. Vernan, il est dangereux de courir à une descente. Cette fois, mon conseil est dans votre intérêt autant que dans celui de ranimai. *
Archambault n'eut pas l'air d'avoir entendu. Il n'arrêta point l'âne, et pourtant, s'il l'eût voulu, il aurait très-bien su l'arrêter en tirant la bride. L'âne, qui s'était senti battre, continua de courir et de courir de toute sa vitesse , tant il avait peur de recevoir de nouveaux coups!
mais ne voilà-t-il pas qu'un de ses pieds heurte une grosse pierre ; il trébuche et s'abat du devant. Archambault perd Té* quilibre et tombe d'abord sur le cou de l'âne. Il cherche à se rattraper à la crinière, Une le peut pas. Il passe pardessus
la tête de l'âne et va rouler dans la poussière.
M. Vernan accourt et relève Archambault, qui est tout honteux.
Archambault, remis sur ses pieds, clopine un peu. M, Vernan regarde le genou.
Il y a une longue écorchure et une large place d'un bleu noir. Archambault affirme qu'il ne souffre pas, et cela en serrant les dents pour étouffer deux ou trois aïe! aïe!
que lui arrache la douleur. Il se rapproche de Fane.
M. Vernan pensa que c'était pour remonter en selle. Il préparait déjà cette harangue : « Je ne sais vraiment pas , monsieur, si je dois vous aider à remonter. Vous m'avez prouvé que vous n'êtes pas assez sage pour gouverner un animal.
Vous le tueriez et vous vous blesseriez dangereusement. »
Mais tandis que M. Vernan se dispose à parler, Arehambault regarde aux genoux de l'âne, et puis il lui essuie la bouche et les naseaux, qui sont souillés d'écume et de poussière, t Monsieur Vernan, demande-t-il d'une voix bien douce, vous qui vous y connaissez, tâchez donc de voir s'il ne s'est pas fait beaucoup de mal! »
M. Vernan se sentit désarmé ; il reconnut que du moins l'enfant avait un bon cœur. Il se décida à garder la remontrance pour plus tard. « Je ne vois pas de blessure, répondit-il, l'âne n'a rien. Venez, que je vous aide à remonter; mais, au nom du ciel, mon petit ami, que la leçon vous serve. Laissez-moi regarder encore
votre genou. Patience! au domaine, nous bassinerons ce pauvre genou avec de l'eau fraîche. >
M. Yernan rassura Léon, qui avait été fort alarmé de l'accident arrivé à son frère. Il ramassa sa canne, qu'il avait quittée pour secourir le blessé ; il ouvrit sa tabatière, prit entre ses deux doigts une bonne prise de tabac, et puis il donna le signal de se remettre en marche.
La route s'acheva sans aucune autre mauvaise aventure, Dieu merci! Les enfants se promettaient une grande fête de voir le petit Gauvin ou Gawiniot, qui n'a que douze ans et qui est un Bayard. Or, les enfants s'étaient fait raconter par leur père quel homme avait été ce Bayard.
« Bayard, leur avait-il appris, était l'un des plus braves généraux du royaume de
France ; et comme il était aussi vertueux qu'il était brave, et que personne n'a jamais rien eu à lui reprocher, tout le monde, et même l'ennemi, disait que Bayard était sans peur et sans reproche. Ce fut là une belle gloire. >
On n'avait plus qu'une centaine de pas à faire pour arriver au domaine , on distinguait la toiture de l'habitation à travers les arbres, lorsque de derrière une haie pas trop haute, il partit une voix • c Votre serviteur, monsieur Vernan et la compagnie! »
La voix était si forte, que les enfants
regardèrent bien au-dessus de la haie pour chercher le visage de l'homme qui avait parlé , car, certainement, ce devait être un homme.
« Bonjour, Gauviniot, bonjour!» répondit M. Vernan.
C'était Gauviniot. À peine si le som« met d'une tête, ronde comme une boule et couverte de cheveux noirs tout crépus, dépassait la haie. Deux yeux brillants comme deux escarboucles, et deux rangées de dents blanches comme du lait, apparaissaient à travers le haut du feuillage. De ses deux bras Gauviniot entrouvrit les branches presque, aussi facilement qu'un nageur fend l'eau; et par la trouée il s'élança d'un bond jusque sur le milieu du chemin , tout juste à la place où le pied de M. Vernan allait se
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poser. M; Yernan n'eut que le temps de se rejeter en arrjèr^.
Ce garçon de douse &ns, tout ramassé, tout trapu, tout carré, devait .être d'une, grande vigueur,
« Mon père travaille da#s notre pièce de terre au bput dç notre prairie, dit Gauviniot; le voye^-vous, derrière nos peupiiers ? Il ^e baisse pour donner son coup de binette. Il récolte nos pompier de terre. Je vais le quérir et vous l'ame-
ner.
-~ J'irai le trouver, répondit M. Ver* nan; mais, auparavant, procure-nous de l'eau très-fraîche,
— Vous y aves k main ; notre source est là (tyns notre pré. Je cours devant pour ouvrir la barrière à Vos ânes. *
Cette prairie oq Ton entra était vrai-'
ment un lieu enchanteur. L'herbe était fine, épaisse, d'un ver* qui réjouissait l'œil, et paràemée de fleurettes de toutefc les couleurs. Il serait impossible d'imaginer un aussi riche tapis* Ce tapis naturel se déployait sur une pente douce et montait jusqu'à ta lisière d'un bois.
La Verdure sombre du bois tranchait sur Je vert tendre et riaftt de la lisière. À droite était le mwsdu domaine; à gauche le rideau de peupliers et le champ où Gauvin père était occupé à récolter ses pommes de terre ; au bas étaient la haie et le chemin par lequel on était venu.
- Au milieu delà prairie, comme s'il en était le roi, un énorme noyer étendait ses fortes branches, qui couvraient un grand espacé et qui donnaient beaucoup d'ombrage. Au pied du noyer, soos une pierre
à demi soulevée, était la source ; son eau s'épanchait vers le terrain inférieur, lentement et sans bruit, à la racine de l'herbe. On eût dit le trop-plein d'un vase où l'eau ne cesserait de se renouveler goutte à goutte. Çà et là un mince filet de cette eau, retardé par quelques touffes plus fortes, s'étendait en une petite lame légère qui brillait a l'égal de l'argent.
Tout à Fentour du -terrain humecté, et surtout dans le bas-fond de la prairie, on voyait s'arrondir certains objets blanchâtres. Sur le beau tapis vert, cela faisait l'effet d'une broderie à gros points et d'un dessin capricieux : c'étaient de pâles champignons qui portaient négligemment leur tête un peu décote*
Il devait y avoir beaucoup d'années que l'énorme noyer avait été planté; l'homme
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qui jadis choisit cette place pour le planter fut bien inspiré, il a travaillé pour plusieurs générations d'hommes; et Dieu est bon, qui fait pousser toutes choses et qui remplit mystérieusement les sources.
Une petite fille, qui pouvait avoir de neuf à dix ans, était assise auprès de la source à l'ombre du noyer. Deux vaches paissaient à quelques pas d'elle. Une douzaine de moutons broutaient à qui mieux mieux dans la prairie. La petite fille se leva pour faire honneur aux arrivants.
« Eh mais ! je ne me trompe pas , dit M. Yernan en la caressant de la main sur la joue, et en se retournant vers Gauviniot je ne me trompe pas, c'est ta sœur, c'est la petite Lucie.
— C'est elle, répondit Gauviniot, c'est la Lucotte.
— Vous avea dans ce pays, reprit M. Vernan , l'habitude d'allonger te»
noms en oî ou en otti. Vous vous imaginez les rendre plus gentils. Va pour Lucotte. Allons, Lucotte, donne-moi un linge bien blanc, le plus fin qu'il y ait à la maison. »
Lucotte rapporta un mouchoir bien blanc, bien repassé, son mouchoir le plus fin, celui qu'elle met dans la poche de son beau tablier le jour des grandes fêtes* M. Vernan le prit et s'approcha du réservoir que la source formait àous la pierre à demi soulevée.
Léon s'approcha aussi pour regarder dans le réservoir : ô merveille ! il y voit la figure d'un beau petit garçon : c'est fa sieune; il ne se verrait pas mieux dans un miroir. Était-ce doncdel'eàu?
y a-t-il donc de l'eau aussi limpide? On distinguait au fond du réservoir tous les |)lus petits cailloux.
« Toi, Gatuviniot, dit M. Vernan, débride les ânes et ôte-leur la selle; ils seront mieux ici que dans l'écurie du domaine. Tu iras leur chercher une mesuré d'avoine ; il faut qu'ils aient aussi leur part du plaisir. »
Messieurs les ânes, rendus à la liberté, s'étendirent sur le dos avec une certaine coquetterie nonchalante, et se roulèrent, et s'allongèrent, et se détirèrent, comme s'ils eussent voulu divertir la compagnie en témoignage de reconnaissance. Les enfants rirent : qui aurait imaginé que l'âne, qui a un gros ventre et la mine grave, aime à se rouler et à s'ébattre aussi follement qu'un jeune chien !
Les deux vaches s'approchèrent pour jouir du spectacle et flairèrent les deux ânes; c'était sans doute une politesse.
Ceux-ci se relèvent, écartent et dressent en cornets leurs longues oreilles, étendent le cou de toute sa longueur et répondent au compliment par le plus magnifique hi ! han î hi ! han ! qu'ils prolongent autant que l'exige la civilité. Après quoi vaches et ânes, tous à la fois et dans une intelligence parfaite, appliquent sur l'herbe leurs quatre larges langues ; et Ton entend les quatre langues qui tordent, tordent et retordent. Dieu sait ce qu'il en va coûter à la prairie !
M* Vernan trempa le mouchoir dans l'eau de la source et bassina le genou blessé ; après quoi il dit :
« Mes petits amis, le genou de M. Archambault exige qu'il reste tout à fait tranquille, qu'il ne marche pas du tout. Asseyez-vous donc sous le noyer et promettez-moi d'être sages pendant que je vais causer, dans le champ là-bas, avec
Gauvin. Je vous en conjure, monsieur Archambault, ne vous mettez pas un seul instant sur vos jambes, c'est pour votre bien. Si vous avez besoin de quelque chose, appelez-moi. D'ailleurs, je regarderai de temps en temps à travers le rideau de peupliers. » Et M. Vernan s'en fut trouver Gauvin père.
Cependant, Gauviniot (qui s'était absenté pour aller chercher la mesure d'avoine) revint. Il la servit dans un van à messieurs lés ânes, qui abatidoftnèrerit l'herbe pour ce nouveau mets beaucoup plus de leur goût.
Gauviniot se rapprocha du noyei'. Les enfants se mirent entre eux en rapport selon les âges. Archambault lia tout naturellement conversation avec Gauviniot, et le petit Léon âvee Lucotte.
-Soft Comme on est bien dans une prairie ! dit Archambault ; l'air est parfumé, on respire avec plus de plaisir.
— J'aime mieux le bois , répondit Gauviniot ; je. reste ici parce qu'il faut garder les moulons ; mais la prairie, je m'y ennuie : je n'y prends rien. *
Archambault regarda Gauviniot de cet air qui veut dire : Je ne vous comprends pas.
« Oui, reprit Gauviniot d'un ton de dédain, c'est tout au plus si Ton peut espérer y prendre au lacet une méchante grive.
— 'Est-ce. que vous seriez chasseur?
demanda Archambault. Déjà! & votre âge !
— Si je suis chasseur! s'écria Gauviniot, » Et ses deux yeux flamboyèrent.
c Venez, que je vous montre mes lacets.*
Il tendit la main à Archambault pour l'aider à se lever. Archambault prit la main et se leva, sans plus du tout songer à la recommandation de M. Vernan.
En trois sauts Gauviniot touchait déjà la haie : « Voyez-moi ça, > cria-t-il.
Archambault, au premier pas qu'il fit, sentit que son genou lui faisait mal; mais par amour-propre, pour éviter de raconter l'histoire de sa chute à Gauviniot (qui n'avait pas vu bassiner le genou), et surtout par la grande envie qu'il avait de connaître un lacet à prendre des grives, il continua résolument, en s'appliquant à ne pas boiter.
Quand il fut à la haie, au lieu de regarder d'abord, il avança brusquement la main, en franc étourdi qu'il était. Il sen*
tit un de ses doigts pris dans quelque chose et le retira avec force : c'était un fil de crin qu'il avait rompu* Le lacet était un fil de crin disposé en nœud coulant et caché dans le feuillage, de manière à ce qu'une grive ou tout autre oiseau put s'y prendre par le cou.
« Mon petit monsieur, dit Gauviniot, vous êtes plus gros qu'une grive, vous rompriez tous mes lacets. »
Àrchambault fut très-fâché d'avoir causé ce tort à Gauviniot.
Celui-ci dit : « Venez voir, à l'entrée du bois, un de mes collets à prendre les lapins, *
Archambault, dont la curiosité s'éveillait de plus en plus, oublia cette fois et la recommandation et le mal lui-même. Il
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suivit Gauviniot avec encore plus d'em* p ressèment jusqu'au bord du bois.
 côté d'un gros buisson, Gauviniot se baissa. Archambault, toujours en étourdi, toujours sans prendre la peine de regar-* der d'abord, jeta le pied en avant pour écarter une branche du buisson. Il sentit que son pied était pris, il Je retira vivement et ramepa un fil de laiton, et au bout un piquet de bois. Le collet était un 61 de laiton (ou cuivre jaune ) disppsé en nœud coulant, et attaché à un piquet planté en terre, à l'entrée d'un très-petit sentier fréquenté d'ordinaire par les lapins. Il y avait à parier que quelque lapin imprudent, en sautillant par le sentier, donnerait de la tête au beau milieu du nœud coulant, et resterait pris par le cou.
c Nous jouons de malheur, mon petit monsieur, dit Gauviniot ; voua êtes trop gros nrtême pour un lapin. Vous rompriez tous mes collets* t
Àrehambault fut très -fâché d'avoir «usé ce second tort à Gauviniot, et toujours par sa fâcheuse étourderie.
Gauviniot ramassa le fil de laiton tordu par l'effort du pied. La pointe du piquet était brisée. Il ouvrit un camier qu'il portait en bandoulière et en tira un couteau. Le manche était rustique, c'était du bois noirci au feu ; mais quelle 4ame ! une longue et large lame qui luisait ^t surtout qui coupait... c'était merveille, à en croire Gauviniot. « Avec ceci, dit-il, je trancherais un chêne. Mon couteau, c'est mon ami ; nous ne nous séparons jamais. » En trois coups il eut fait
une nouvelle pointe au piquet, il détordit le laiton et le désordre fut réparé.
Avant de refermer le carnier, où il replaça soigneusement son préeieux instrument, son ami, notre jeune chasseur montra à Archambault, au fond de Tune des poches, un certain objet : « Connaissez-vous cela?
— Non. p
Gauviniot tira l'objet afin qu' Archambault le vît mieux* C'était une suite de petits morceaux crochus d'une matière dure et jaunâtre, enfilés à une ficelle.
« Ce sont mes becs d'oiseaux, dit Gauviniot avec orgueil, ce sont des becs coupés à autant d'oiseaux que j'ai pris à la pipée. Il y a là des becs de geai, des becs de pie, des becs de buse. * Dieu sait combien d'oiseaux il nomma!
c Et ceci, ajouta-t-il en tirant un autre objet. Connaissez- vous ceci? »
C'était une suite de petits morceaux de peau taillés ne rond et tout racornis, enfilés à une ficelle comme les becs,
Archambault remua la tête pour répondre encore : Non.
c Ah çà! vous ne connaissez donc rien, vous autres qui habitez Paris? Ce sont mes museaux débet es. » Et Gauviniot dit cela avec un orgueil encore plus grand.
« Ce sont des museaux que j'ai coupés à autant de bêtes qui sont venues se faire tuer dans mes assommoirs. Il y a là des museaux de belette, dés museaux de putois.»
Dieu sait combien d'animaux il nomma !
« Quand mes ficelles seront garnies,
j'irai trouver monsieur l'inspecteur des
eaux et forêts. Il me donnera dirt centimes
r- & -rr
pour ce bec , quinze centimes pour cet autre, vingt centimes pour tel museau, argent comptant, avec des compliments encore ; car toute cette raee d'oiseaux et de bêtes , voyezrvous , le gouvernement voudrait en être délivré et il encourage à les tuer. J'ai 1^-dedans une fortune. *
Et il referma le carnier y et il frappa plusieurs fois dessus avec la main, de l'air d'un homme qui est passablement satisfait de lui-même.
Après quelques moments de silence:
c Mon petit monsieur, reprit-il >; je veux vous donner le divertissement d'une pipé$.
Je veux avoir votre avis sur mes assommoirs. Suivez-moi dans le bois. »
Archambault eut moins que jamais Tidée de se plaindre de son genou , bien que de temps en temps il y sentît un petit
élancement. Les mois de pipée et d'assommoir avaient un tel charme qu'il eût suivi Gauviniot à l'autre bout de la terre. Il marchait derrière lui, traînant un peu la jambe et répétant à part soi : « Ce Gauviniot est un garçon vraiment extraordinaire. La renommée n'en dit rien de trop. »
A la place de Léon, un enfant raisonnable aurait dit à son frère : « Rappelletoi donc la recommandation de M, Vernan, ne marche pas, tu te feras du mal. * Mais songez que Léon n'est encore qu'un petit garçon. D'ailleurs, il est très-occupé à causer avec Lucotte, qui a repris son tricot, et dont les doigts courent , ce qui
n'empêche pas la langue d'aller son train.
Il est probable que Léon ne s'est pas même aperçu que son frère n'est plus là.
c Gomme cette vache vous regarde gentiment, mademoiselle Lucotte! disait Léon. Elle a l'air de vous aimer.
— Certainement , répondit Lucotte , elle m'aime, et moi aussi je l'aime, elle est si belle ! Excepté sa petite étoile blanche au milieu du front , elle n'a pas sur toute sa personne un poil qui ne soit noir et brillant comme du jais; aussi, mon papa, en riant, l'a nommée Blanche. Qui est-ce qui n'aimerait pas Blanche, ma chérie? L'autre, c'est la Rousse, une bonne bête. Je l'aime, puisqu'elle est à papa ; mais c'est ma belle Blanche qu'il faut voir quand je chante ! »
Et Lucotte se prit à chanter avec une
voix nette et claire qui ressemblait au sea d'une clochette d'argent :
Il pleut, il pleut, bergère.
Et Blanche se prit à balancer doucement sa tête, commo si elle eût voulu marquer la mesure, et elle s'approcha tout près, tout près. Son mufle touchait les genoux de sa petite maîtresse f et la peau die ce gros rauffle frais se plissait drôlement. En vérité , Blanche éprouvait du plaisir à entendre la voix chanter.
Cependant Lucottfr s'arrêta tout court après le premier couplet de la chanson.
Elle poussa un soupir et dit ; « En Voilà assez, ça ne va pas aujourd'hui; j'ai le cœur trop gro S .
Vous avez du chagrin? demanda Léon.
— ^ Oh! mon petit monsieur, nous gommes bien à plaindre. Tous les malheurs pleuvent sur nous. Il y a six mois nous avions une troisième vache, la Char* mante f une fameuse bête aussi. Il lui prend une maladie, elle ne mange plus, elle ne veut plus sortir, elle reste cou* chée dans l'étable. Papa va chez le vétérinaire à trois lieues d'ici. Il rapporte une fiole. € La Charmante avalera ça ce soir à huit heures; sans quoi, demain matin c'est une vache morte. » À huit heures moins le quart, la fiole était déficelée, décachetée, débouchée. Gauviniot l'avait placée toute prête dans l'étable sur une planche.
C'était lui qui devait faire avaler la médecine à la Charmante: Gauviniot fait tout ce qu'il veut des animaux. Papa était dans la maison et guettait le coup de huit
heures à notre horloge. J'étais dans Fêtable avec Gauvinioté Voilà que nous entendons un singulier bruit dans un coin, frou frou frou* « C'est le maudit rat qui rôde ici tous les jours, » me dit Gauviniot.
Il court après le rat, il furète, il fouille à chaque trou avec un petit bâton « Enfin, monsieur > le croirez-vous? il attrape le rat.
— Il a attrapé le rat? répéta Léon-
— Oh ! Gauviniot fait ce qu'il veut des animaux. Là-dessus papa entre en criant: « Huit heures! il est huit heures précises. » Gauviniot, sans lâcher son rat (il le tenait en Pair par la queue), court à la fiole. Plus de fiole, mon petit monsieur, plus de fiole! Les morceaux étaient sur le pavé de Té table, et toute la médecine répandue. Il faut croire qu'en
courant après le rat, Gauviniot aura remué la planche, et la fiole sera tombée.
Papa va vite redemander une seconde fiole chez le vétérinaire; mais la nuit se passe, et quand papa revient, c'était fini de la Charmante. Ces malheurs-là ne sont faits que pour nous.
— Pauvre Lucotte !
— Autre malheur j mon petit monsieur* Vous saurez que c'est Gauviniot qui couche avec nos moutons; il n'y a pas son pareil pour s'entendre avec les moutons. Dans la nuit d'avant la Saint-Étienne, il y a eu la nuit dernière cinq semaines, on frappe à mon volet: tocl toc!
C'était Gauviniot qui s'était relevé, et qui avait quitté la bergerie. « Lucotte* me dit-il, allume-moi vite Une chandelle, j'ai entendu une beletle dans la bergerie;
i re SÉR. T. III. S
je yeux avoir son museau, * J'allume la chandelle. Je ne # puis pas vous dire comment il a fait; mais au bout d'un quart d'heure , je l'entends qui me crie de la bergerie : « J'aurai fait une bonne nuit , j'ai gagné cinq sous, » Cela voulait dire qu'il avait pris la belette.
— Il a pris la belette? répéta Léon tout émerveillé. Vous avez raison : Gauviniot fait ce qu'il veut des animaux.
— Oui, mais deux heures après, un événement affreux ! le feu était à notre bergerie. Gauviniot avait négligé de mettre la chandelle dans la lanterne (c'est vraiment bien excusable , il était si pressé de courir après la belette!)! Peut-être qu'une flammèche sera tombée dans la paille des moutons! Enfin, la nuit d'avant la Saint-Étienne nous coûte notre bâtiment
de la bergerie» et notre grand hangar où étaient notre charrue et notre grande charrette, et deux meules de foin, et vingt-six moutons (nous n'en avons sauvé que treize ) 9 et notre chien qui était si adroit pour les garder, notre FidH$, qui ne craignait pas les loups» qui nous était si attaché, notre bon Fidèle. Quel malheur!
grand Dieu! quel malheur! »
Et Lucotte pleurait, et Léon s'efforçait de la consoler.
c La mort de la Charmante, continua* t-cHe à travers ses pleurs, a été un rude coup; mais le feu a achevé de nous ruiner.
Depuis lors, c'est tous les jours quelques vilaines figures d'hommes qui viennent de la ville apportant quelque papier. Ça rendjpapa si trUte, si triste!.. Ce matin il m'a prise sur ses genoux et il m'a dit :
« Ma fille, prie le bon Dieu pour ton père , il est bien à plaindre. Je n'ai paspu payer le maître, et le maître nous chasse du domaine, il use de son droit. Si demain, avant midi, je n'ai pas trouvé deux cents francs, on vendra le peu qui nous reste; on vendra nos meubles, on vendra nos vaches...
— Comment on vendrait Blanche! '...
— On vendra Blanche, et papa, mon pauvre papa ira en prison. mon Dieu !
mon Dieu ! ayez pitié de nous ! »
Les sanglots étouffèrent la voix de Lucotte. Léon était si ému qu'il avait perdu la force de consoler. Tout ce qu'il put fut de prendre les deux mains de la petite fille dans les siennes et de la regarder pleurer, en pleurant lui-même presque aussi fort qu'elle.
La belle Blanche, en entendant deux fois prononcer son nom, avait relevé la tête et regardait fixement et d'un air d'inquiétude les enfants qui pleuraient.
On eût dit que l'excellente bête comprenait et partageait leur affliction.
En ce moment on entendit au loin un grand cri, le cri aigu et plaintif de quelqu'un qui souffre. Léon pâlit et prêta l'oreille : il avait reconnu la voix de son frère.
M.Vernan accourut. Quand il vitqu'Archambault manquait sous le noyer, et sur ces deux visages des larmes en abondance, et sur celui de Léon l'expression de la terreur, il crut à quelque horrible accident.
« Àrchambault ? demanda-t-il d'une
voix altérée, ou est ArçfoambauJ*? qu'estï\ arrivé à monsieur Àrchamfeault ? »
Lucottet* portant à ses yeux le coin de son tablier , les essuya bien vite, et r&pondit que monsieur Archambault avait gagné le bois en compagnie deGauviniot, et que.le cri était certainement parti de tel côte. .
. M. Yernan se précipita dans Je bois en suivant la direction indiquée.
Tandis, cftw Léon a causé avec Locotte, que s'est-il passé eotre l'habile chasseur du domaine des Grè» et son admirateur le jeune arrivant de Paris ? Je vais vous l'apprendre.
Gauviniot conduisit Avehambftult droit iTua de ses aswmmotVs. Tout ea mar*chant, il lui expliqua comment on. i
lève à demi, par un bout, une lourde planche chargée d'une grosse pierre ; comment le bout de cette planche ne se soutient en l'air que parce qu'il pose sur la pointe d'un petit bâton ; comment sous la planche à demi soulevée et auprès du petit bâton on a soin de placer un morceau de vieux lard qui a une odeur trèsforte. L'animal qu'on veut détruire, attiré par l'odeur, s'introduit pour manger le lard ; il heurte le petit bâton pointu, qui tombe pour peu qu'il soit touché. La lourde planche chargée de la grosse pierre n'est plus soutenue; elle tombe à son tour, et l'animal est assommé. «Vous comprenez maintenant, ajouta Gauviniot avec un gros rire malicieux, pourquoi l'on a nommé cette belle invention un assors moir. »
gi
A l'entrée d'un de ces petits ravms qui s'enfoncent sous le plus épais de la feuillée, et qui ne sont frayables que pour de petits animaux, Gauviniot s'arrêta, et se frottant les mains d'un air joyeux : « Oh !
oh ! justement mon assommoir a travaillé; la planche est à bas. »
Il s'approchait pour relever la planche et montrer à Archambault quel animal se trouverait dessous ; mais Archambault le pria de lui épargner ce spectacle et de relever la planche plus tard : la vue d'un pauvre animal assommé ne lui serait que pénible. Archambault, qui aime à savoir beaucoup de choses, et cherche le plus possible à se rendre compte de ce dont il entend parler , est curieux de connaître les inventions ingénieuses à l'usage du chasseur. Il admire ce garçon de douze
ans aleite et sagace, patient et adroit, pour qui la marche d'un animal sauvage à travers le fourré d'un bais n*a rien de caché ; qui peut dire : « Ici a passé un animal nuisible qui fait du tort à l'homme; je détruirai l'animal nuisible. » Il conçoit que la destruction soit parfois une nécessité; il admire l'habileté du destructeur;
il cherche à la comprendre ; mais il n'est pas enfant à désirer repaître ses yeux du triste spectacle de l'objet détruit» à aller de gaieté de cœur chercher du plaisir à regarde!* une bête morte. Fi! cela lui semble mal*
« Puisque vous n'aimez pas les bêtes mortes, dit Gauviniot, nous en attraperons de vivantes. Allons à la pipée. »
Ils se dirigèrent vers un chêne isolé»
qui dominait une grande étendue depuis-
sons peu élevés. Les branches inférieures de ce chêne s'allongeaient très-loin, mais, chose remarquable, ces branches inférieures semblaient autant de branches sèches, on n'y voyait pas de feuilles.
Au pied du chêne était une sorte de cabane, construite avec des genêts et de la fougère. Gauviniot invita Archambault à se tapir avec lui sous la cabane. Du dehors, aucun œil d'homme, ni même aucun oeil d'oiseau n'aurait pu les deviner là.
Alors Gauviniot tira de son carnier un autre de ses précieux trésors, un certain sifflet qu'il raconta, à voix basse, avoir fabriqué lui-même avec du bois de noise* tier, et puis, recommandant du geste un profond silence, il porta l'instrument à ses lèvres et en tira à plusieurs reprises
,gi
un son rauque, aigre et perçant. Oouittet oouitte! oouitte!
Après qu'il eut sifflé quelque temps de la sorte, les deux chasseurs entendirent au-dessus de leur tête un affreux vacarme de cris d'oiseaux. Piaie! piaie!
piaie! «Voilà les geais qui accourent* »dit Gauvîniot, toujours à voix basse.
Àrchambault leva les yeux* et à travers le toit de fougère, il vit les geais qui voltigeaient par bandes tout à l'entour de l'arbre, et le vacarme redoublait.
€ J'ai imité le cri d'un oiseau qu'on appelle une chouette, reprit Gauviniot.
Les geais détestent la chouette. Ils pensent en trouver une sur cet arbre, et ils accourent pour la plumer et la tuer à coups de bec.
— Le$ lâches ! dit Archambault, aussi
à voix basse; toutes ces bandes contre un seul ennemi! » Et Àrchambault se sentk de l'indignation contre les geais : c'était de sa part un véritable enfantillage.
— Comme il n'y a pas d'autre arbre dans les environs, continua Gauviniot bien bas, tout bas, ils finiront par se percher sur le nôtre : nous allons rire. » Et il se remit à siffler OouiUel oouitte!
Plusieurs geais se perchèrent bientôt ur le haut de l'arbre. Peu à peu les plus aventureux descendirent de branche en branche, pointant du bec à droite et à gauche, à la recherche de la chouette dont ils pensaient avoir entendu le cri ; et de plus en plus fort retentissaient les affpeuiç : piaie / piaie ! piaie!
Enfin, le plus hardi de tous , un gros
l rr SÉR. T. III. ()
geai qui avait un long bec bien aigu, l'œil méchant, et sur le front un joli toupet de petites plumes noires, bleues et blanches, descend jusqu'à Tune des branches qui n'ont pas de feuilles. Archambault le voit poser ses deux pattes sur un rameau.
surprise ! le rameau se détache de la branche, et les pattes de l'oiseau semblent collées au rameau. L'oiseau bat des ailes, ses deux ailes se collent à leur tour à d'autres rameaux qui se détachent également de la branche. L'oiseau tombe comme une masse , la tête la première , et il continue sur le sol à se débattre parmi les rameaux dont il est empêtré. Ces rameaux étaient des gluaux (petites baguettes enduites de glu , une matière très-collante). Gauviniot les avait, à l'avance et dès le matin, plantés sur les
branches inférieures de l'arbre qu'il avait dépouillées de leurs feuilles.
Archambault était si irrité conftre les geais, qu'il s'élança pour saisir celui-ci et le châtier d'importance. Certainement, ce mouvement n'était pas raisonnable :
s'irriter est toujours une folie, et s'irriter contre des geais !
« Méfiez -vous, lui dit Gauviniot; savez-vous, comme moi, la bonne manière? »
Archambault avait la tête échauffée par la colère et aussi par les piaie ! piaie! il n'était pas en état d'entendre l'avis. Il étend étourdiment la main sur le geai ; le geai lance un coup de bec qui déchire la peau de cette main délicate , que le travail rustique n'a point endurcie. Je dois à Archambault cette justice, qu'il supporta
courageusement le mal. Il se baisse davantage et emploie les deux mains. Le geai se débat, les gluaux frappent le visage de l'enfant, qui ferme instinctivement les yeux. Ce fut un grand bonheur, car le geai, se soulevant par un bond désespéré, lança tin second coup de bec qui atteignit .
l'enfant un peu au-dessous du sourcil droit. Si l'œil eût été puvert, ce coup de bec devait le crever. Ce fut alors, mais alors seulement, qu'Arcbambault poussa un cri arraché par la vive douleur. En pareille circonstance, une grande personne elle-même eût peut-être poussé un: cri.
Gauviniôt était venu pour prêter main forte. « Vous vous animez trop, dit-il ; on rie fait rien de bon qu'avec du sangfroid. Voyez, voici la bonne manière. »
De la main gauche il fit mine d'àgacèr le geai, et tandis que le geai, tout furieux, se tournait vers cette main, de la main .droite il lui saisit vivement le cou par derrière. « Le drôle Vous a bteâsé ; que je Vous venge ! » C'en était fait de l'ôiseàU, il allait expirer sous l'étreinte de ce poignet de fer. ,■ ' v *
Mais Àrchambault, le combat fini , se sentit disposé à la clémence, c J'avais traité les geais de lâches, dit-il, et celui-ci s'est batlu vigoureusement contre moi.
Honorons en lui le courage. Épargnons un noble vaincu. »
Tout en parlant ainsi, le vainqueur
portait sa main blessée à ses lèvres pour
tirer le sang, tandis qu'il posait l'autre
main sur son sourcil pour engourdir la
douleur. On conviendra qu'il y eût de sa
part un certain mérite à n'écouter que la voix de la clémence.
Le geai fut donc débarrassé desgluaux, auxquels il laissa bon nombre de plumes, tant la glu collait ! Les enfants accompagnaient d'un joyeux hourrah son vol lourd et maladroit de buisson en buisson, lorsque survint M, Yernan.
vn
En voyant la blessure du sourcil et en reconnaissant le danger qu'Ârchambault avait couru, grâce à sa seule étourderie , M. Vernan frémit. Aucune parole n'eût été assez forte pour la circonstance, il se contenta de montrer à l'enfant un visage glacial , et le prenant par la main , il le ramena tout doucement au pied du noyer de la prairie.
Archambault était confus. Aucune passion ne l'échauffant plus, il se laissait aller à la souffrance, et il ne prenait plus soin de ne pas boiter.
t Êtes-vous donc blessé au genou ? demanda Gauviniot.
— Certainement, monsieur est blessé au genou, dit M. Vernan en éclatant de sa voix la plus sévère ; et tu es très-blâmable d'avoir consenti à accompagner monsieur, qui devait ne pas marcfier.
Quand un enfant manque; à ce point, de yaison, c'est à tout ée qui l'entoure, et même aux autres enfants; à se montrer raisonnables pour lui.
Gauviniot se justifia. En effet , il avait igûoré l'accident de la routé. Vous vous rappelez sans doute que, tandis que M. Vernan bassinait le genou, Gauviniot
était allé chercher dé l'avoine pour les ânes. Gauviniot déclara ensuite que c'était lui qui avait proposé d'aller voir les lacets et puis le bois ; que monsieur Archambault n'avait cédé sans doute que par complaisance ; que lui, Gauviniot, en éprouvait maintenant Un grand regret* t D'autant plus, ajouta-t-il, que je sais par expérience ce que c'est .qu'un genou malade ; mot aussi je me suis blessé un jour au genou; j'ai marché, marché, qûoiquepapa mel'eûtdéfendu; mongenou a enflé. J'en ai gardé la chambré pendant deux grandes semaines, et même, le médecin disait... >
M. Vernan l'interrompit : u C'est bon, c'est bon. Épargne- nous l'histoire de la trialadie. »
Cependant Archambault avait ouvert
de grands yeux. Le triste exemple de Gauviniot lui donnait à réfléchir.
M. Yernan le réconforta : « Le mal de l'un, poursuivit-il, ne ressemble pas toujours au mal de Y autre. Mais, monsieur Archambault, je vous en supplie, n'en agissez plus ainsi rien qu'à votre tête.
Ecoutez un homme en qui votre père a placé sa confiance, un homme qui vous aime. Voyons ce sourcil, voyons cette main. »
Il bassina le sourcil, il bassina la main avec de la bonne eau fraîche de la source. Il fit couler toutes les gouttes de sang qui avaient à couler de ces blessures heureusement légères.
t La morsure d'un geai, reprit-il, n'est pas dangereuse ; je serais bien aise qu'il eût déchiré votre main beaucoup plus fort,
si cela pouvait vous guérir de votre étourderie. Mais ce sourcil, ce sourcil ! Conçoit-on la folie d'aller mettre son visage à la portée du bec d'un geai ! Quand on songe que cette équipée pouvait vous coûter un œil! Tenez, ne me parlez pas d'un enfant étourdi ; il ne peut causer que du chagrin. > Et le visage de M. Yernan n'était plus glacial, il lui était venu des larmes dans les yeux.
Archambault éprouva un repentir sincère* Il serra avec attendrissement la main de cet homme bon et respectable qui l'aimait et à qui il avait pu causer du chagrin.
Ce fut du fond du cœur qu'il promit de ne plus recommencer, et 4'écouter M. Vernan à l'avenir.
« Je conçois, reprit M.Vernan, qu'un enfant s'amuse, que même il ait le désir d'es-
sayer de beaucoup de choses; seulement, rappelez-vous ce que disait ce matin monsieur votre père. En tout, commencez d'abord par regarder ; ne vous pressez pas trop d'agir. >
Il tira d'un portefeuille une paire de ciseaux et du taffetas noir d'Angleterre.
Il coupa un morceau de ce taffetas qu'il humecta et qu'il appliqua sur la blessure du sourcil. Il jugea que celle de la main pouvait s'en passer.
Le pansement terminé, M. Yernan, regardant à sa montre, vit qu'il était l'heure de partir. Gauvin père avait quitté son champ; il s'occupa de seller et de brider les ânes. M. Vepnan s'en fut regarder de près comment il s'en acquittait.
Léon , depuis le moment où il avait entendu le cri, avait beaucoup tremblé pour
son frère. Maintenant, il était assis tout auprès de lui ; il était si content de le revoir après tous ces vilains événements !
Ses yeux ne pouvaient se détacher de la blessure du sourcil. '
Bientôt il raconta à Archambault 1$ suite de malheurs qui avait accablé la famille Gauvin, et qu'on vendrait tous leurs meubles, qu'on vendrait la belle Blanche, et. que le père Gauvin irait en prison^ si demain, avant midi, il n'avait pas trouvé de l'argent, beaucoup d'argent, t Que deviendront les pauvres enfants quand on leur aura ôté leur père ?»
Lucotte était auprès de ses vaches, Ganviniot causait avec ses moutons. Archambault leur fit signe d'approcher, et, s'adressant à Gauviniot : c Quelle sQm me faut-il à ton père ?
l re SÉR. T. III. 7
— Ah ! dit Gauviniot, la Lucotte aura jasé. Au fait, pourquoi essaierions-nous de cacher notre misère? Demain, tout le pays la saura.
— Réponds. Que faudrait-il d'aigent pour tirer ton papa d'affaire?
— Une somme énorme ; plus d'argent qu'il n'en entrera jamais dans mon carmer, deux cents francs.
— Demain, avant midi, ton père les aura, il peut y compter. »
Gauviniot et Lucotte regardèrent Archambault d'un air effaré, comme n'en osant croire leurs oreilles. Enfin Gauviniot se hasarda à dire : c Vrai? serait-ce bien vrai? Vous ne voulez pas rire? » •
Archambault se montra blessé que quelqu'un pût paraître douter d'une parole sortie de sa bouche.
Alors Gauviniot, transporté, pousse un grand cri, fait deux ou trois bonds, gambade autour du noyer ; puis, lout à coup, débouclant son carnier, il le dépose tout ouvert aux pieds d'Archambault : « Mon brave petit monsieur, fouillez là dedans, fouillez. Choisissez ce qu'il vous plaira.
Prenez tout. Prenez mes becs d'oiseaux.
Prenez mes museaux de bêtes. Prenez mon couteau. Ah! faites-moi l'amitié d'accepter mon couteau ! »
De son côté, Lucotte baisait la petite main de Léon et lui disait : « C'est le bon Dieu qui vous a envoyé. »
Léon ne s'expliquait pas trop comment Archambault pourrait en effet envoyer aux Gauvin cet argent; mais Léon a une foi entière en son grand frère. 11 s'applaudit de lui avoir raconté la chose.
€ J'étais sûr, ajouta-t-il, que toi aussi tu les plaindrais. »
Gauvin père amena les ânes sellés et bridés. Gauviniôt, qui étouffait de joie, commençait déjà : « Papa, que je vous dise une nouvelle... » Mais il s'arrêta tout court sur un signe qu'ArchambaulMui fit en cachette. * Chut ! Chut ! plus tard ; attends que nous soyons partis. » Archambault, qui a la pudeur de la véritable bienfait sance, voulait se dérober aux remerci* anents le plus possible.
M. Vernan remit les enfants eh selle, et Ton dit adieu à Gauvin père, à Lûcotte et à la jolie prairie. Gauviniôt voulut 7 escorter la caravane un bout de chemin , à opté de l'âne d'Archambault. ' :
H dit en confidence à Arehârtibault :
« Rien dé ce que j'ai dans mon canner ne
vous à tenté; mais laissez-moi faire. Je sais, dans le bois de Boucicreux un arbre où nichent des écureuils. Avez-vous jamais eu un écureuil à vous?
*. " Non. t \
-^ Foi de Gauviniot ! avant peu vous en aurez un. La Lucotte et moi, flous allons sur l'heure mener nos bestiaux dans le bois de Boucicreux.
— Le bois de Boucicreux ! mais c'est là que papa est allé ce matin chasser des loups. Vous n'avez pas peur?
— De deux choses l'une : ou les loups ont déguerpi devant les chasseurs, ou les chasseurs ont tué les loups. C'est le vrai moment pour aller au bois de Boucicreux.
Comme dit la chanson :
Promenons-nous dans les bois Tandis que le loup n'y est pas.
Là-dessus, Gauviniot prit congé de la compagnie. Pendant quelque temps, on entendit s'affaiblir sa grosse voix, qui répétait la question du jeu du loup : Loup, y e$-tu? Loup, y e$-tu? Loup, y es-tu? et puis qui contrefaisait le loup lorsqu'il se montre : Houhouî houhoul
vin
« Or çà, dit M. Vernan, réglons notre marche. Je passe devant avec l'âne de monsieur Léon; vous, monsieur Àrchambault, vous resterez derrière. Je veux éviter de nouveaux malheurs. De cette manière je pourrai peut-être enfin compter sur votre prudence. >
Àrchambault s'ennuya fort d'aller ainsi
derrière son frère, sans pouvoir galoper, ni même trotter ; mais à qui la faute? à lui seul. Pourquoi en venant s'était-il montré si peu raisonnable?
Pour se consoler, il usait bien de temps en temps d'une certaine manœuvre qui consistait à ralentir le pas de son âne, à aller doucement, tout doucement, et, lorsqu'il se trouvait à une bonne distance en arrière, à prendre le trot pour rejoindre son frère. M. Vernan, qui voit •tout* avait l'indulgéncë de fetmeF Vœil -sur cette manœuvre tant que la distance ne menaçait pas de devenir trop forte; mais, dans ce dernier cas, il arrêtait l'âne de devant et disait gravement à Ar- <chambault : « Ne vous échauffei pas à trotter, vous avez le temps ; < nous vous attendons. » Àrchambatilt était dènc
passablement contrarié. Je le répète : à qui la faute? à lui seul.
Afin de varier la promenade, on avait pris pour le retour un autre chemin qui d'ailleurs offrait plus d'ombrage, et convenait mieux à cette heure plus chaude du jour. On arriva à un endroit où le chemin descendait dans un bas-fond :
deux grandes buttes l'encaissaient.
- M- Vernan s'arrêta et dit : « Il faut ici beaucoup de sagesse. Voyez-vous cette vilaine boue qui occupe toute la largeur du chemin ? Si l'un des ânes y mettait par malheur le pied, il s'enfoncerait tout à coup jusqu'aux sangles, et il ne pourrait s'en tirer. Dans le patois du pays on appelle un tel bourbier un paiouiltas. Le mot est laid, mais il peint la chose, et la chose n'est pas belle. Un chemin de tra-
verse, dans la partie la moins cultivée du Nivernais, n'est pas entretenu aussi soigneusement que le pavé d'une rue de Paris. D'ailleurs considérez l'endroit, les champs plus élevés y dégorgent toutes les eaux des pluies comme dans un entonnoir. Nous allons donc prudemment quitter pour un instant le chemin. Nous chercherons là-haut un passage à travers champs. Comme il y a une butte trèsraide à monter et aussi très-raidé à descendre, je vais d'abord conduire l'âne de monsieurLéon ; je reviendrai ensuite prendre la tête du vôtre. Tenez bien votre âne, monsieur Archambault, qu'il ne bouge pas, jusqu'à ce que je revienne à vous. »
Archambault conçut de l'humeur, une humeur bien sotte, de ce que l'on parlait de tenir la tête de son âne. N'est-il donc
pas assez grand garçon pour conduire l'âne partout? Et aussi, qu'est-ce que ce bourbier que Ton dit si terrible? Un poltron aura imaginé cette histoire ; et d'honnêtes gens, comme M. Vernan, trouvent plus simple de la répéter que de dépenser du temps à la vérifier. « Ce bourbier a tout au plus cinq ou six pas de long. En une seconde je le fais traverser à mon âne. J'éviterai à M. Vernan la peine de revenir me chercher, et je rendrai service aux habitants du pays, en leur montrant qu'ils se laissent effrayer à tort. Ils n'auront plus besoin d'aller si haut chercher un passage à travers champs. »
A côté de ces nobles pensées, peutêtre il s'en glissait une d'une nature moins bonne, c M. Vernan sera bien attrapé quand il verra que j'ai passé tout
seul et par le vrai chemin, le chemin le plus court. »
L'audacieux Archambault presse des deux talons les flancs de son âne. L'âne flaire le bord du bourbier et refuse d'y piettre le pied. Archambault s'emporte et le bat. L'âne enfin s'élance, comme s'il voulait d'un saut franchir le bourbier; mais la tentative dépassait ses forces, il n'atteint qu'au milieu. Ainsi que l'avait prédit M. Vernan, ses quatre jambes s'enfoncent, s'enfoncent et disparaissent dans la boue ; il reste immobile et embourbé jusqu'au ventre, Qui fut penaud ? je vous le demande. Notre étourdi n'eut que le temps de quitter les étriers et de ramener, ses deux jambes le plus haut possible. en les repliant, <sans quoi elles eussent pris leur part de ce bain noir et infect.
Que va dire M. Vernan ?
M, Vernan se montra fort calme .
f Monsieur, dit-il, vous l'avez voulu. En conscience, je ne puis plaindre que l'âne.
Je vais chercher du secours par intérêt pour lui, plus que pour vous, je vous l'assure. Il serait bon que vous demeurassiez là jusqu'à ce que monsieur votre père pût venir voir son fils dans cette aimable position* ».
Léon eut un très-grand chagrin d'être obligé de se séparer de, son frère ; mais M. Vernan ne pouvait laisser le petit Léon sur le chemin. 11 se dirigea avec lui vers le domaine le plus voisin.
Archambault, resté seul, n'avait nulle envie de rire. La position était fâcheuse et fatigante. I) lui fallait tenir constamment ses deux jambes repliées , sans trop oser
l re SÉR. T. III. - 8
remuer sur cette selle d'où il eût glissé facilement. Il regarda autour de lui : rien que les deux grandes buttes qui se dressaient à pic, fort vilaines et toutes pierreuses; pas un buisson, pas un brin d'herbe. Ce lieu était d'une tristesse affreuse , un de ces lieux ou l'on se sent malgré soi du noir dans l'âme. Quand cela va-t-il finir? Quand reviendra M. Vernan? Archambault trouvait le temps long, bien long.
De son côté, l'âne ne paraissait pas disposé davantage à la gaieté. Son cou, raide et allongé, soutenait péniblement sa tête et ses naseaux à fleur de l'horrible boue. Il ne bougeait pas plus que s'il eût été de pierre . Une seule chose montrait qu'il était vivant, c'était le jeu lent et alternatif de ses deux longues oreilles, dont l'une
pointait en l'air, tandis que l'autre pointait en bas, comme deux ailes d'un moulin.
Vint un moment où ce grand cou raide se replia, l'âne essaya de tourner un peu la tête vers l'enfant qui le montait, et se prit à pousser doucement un braire plaintif, qui semblait un modeste reproche.
« Hélas ! oui , dit Archambault en soupirant, je suis la cause de ton mal. » Et de la main il flatta la malheureuse bête, pour l'encourager à la patience.
Un petit pâtre, qui passait non loin de là, fut attiré par le braire. Il accourut sur le bord de l'une des buttes. À ce bruit d'un pas humain, l'âne ranimé donna à sa voix une autre expression et la sonorité la plus éclatante. C'était son hil hanl de dé-
tressé, et qui pouvait se traduire par au secours! au secours 1
Tous les petits pâtres furent attirés de très-loin et vinrent garnir le haut des deux buttes. Pas un ne se décidait à adresser le premier la parole au petit monsieur de ta grande ville ; ils se contentaient de regarder et de se pousser du coude. Archambault lut sur plus d'un visage une ironie mal contenue. (Tous les enfants n'ont pas le bonheur de recevoir une bonne éducation, et, chez certains, le bon naturel s'est gâté ; on rencontre, hélas!
trop de garnements disposés à plaisanter tout d'abord sur une personne qui se laisse tomber ou qui se trouve dans rembarras.) Quelques-uns donc des survenants ne se retenaient de plaisanter que parce qu'Archambault était le fils de
monsieur de Glatigny, le maître du château. Archambauît les devina.
En garçon d'esprit, il s'efxécuta franchement. Il sut, dans cette* circonstance difficile , ramener les mauvais cœurs , et sauVer sa dignité de fils de monsieur de "lilatigny, qu'il sentait avoir compromise.
* Voilà, dit-il gaiement, où mon étourderie m'a conduit. Je dois faire une singulière figure, n'est-il pas vrai ? » Et son regard se promena tranquille sur les visages des quelques garnements.
Les garnements perdirent à l'instant toute disposition mauvaise. Le moyen de plafisanter sur quelqu'un qui a été le premier à plaisanter sur lui-même ! Ce fut à qui lui donnerait des fnarques d'intérêt et dé bons conseils. « Je vais vous jeter ma veste pour envelopper vos jambes.
— Asseyez-vous de côté, au lieu de rester à califourchon, vous les relèverez bien mieux. »
Quand M. Vernan revint, avec deux hommes qui portaient de longues perches et des cordes, tous les petits pâtres voulurent aider les deux hommes. Tous entrèrent dans le bourbier jusqu'à mi-jambes, les garnements encore plus avant que les autres. Les perches, passées sous le Yentre de l'âne, servirent à le soulever, en même temps qu'avec les cordes on le tira par le poitrail.
M. Vernan avait aussi ramené un autre âne sur lequel Archambault remonta.
Lorsqu'il mit pied à terre dans la cour du château, ce ne fut pas sans une émotion pleine de charme qu'il dit : «Nous voici pourtant arrivés ! »
On remit une lettre à M. Vernan, qui la lut et dit : « Monsieur de Glatigny ne reviendra pas ce soir au château. La chasse a mené les chasseurs fort loin et menace de les mener plus loin encore.
Monsieur votre père déjeunera demain chez quelqu'un du voisinage, qui vous invite aussi tous les deux. Je suis chargé
de vous amener vers les dix heures. Nous retrouverons là votre père, si, toutefois, le genou de monsieur Archambault le permet. »
La pensée de finir la journée sans revoir leur père fut triste pour les deux enfants, dans ce moment, surtout, ou ils étaient éloignés de leur bonne mère pour plusieurs jours. Qui de nous ne Ta éprouvé? Quand, par hasard* on se trouve éloigné de sa mère, comme on sent encore davantage qu'on l'aime! Léon poàssa .un gros soupir, Archambault embrassa Léon avec la sollicitude, aimable et sérieuse à la fois, d'un frère aîné qui comprend qu'en Fakéencé d'un père et d'une tnère, Dieiï l'appelle à consoler et à protéger son jeiine frère.
Vers le soir, les deux eftfants restèrent
assis sur Un banc au bord d'une pelouse.
Le désir de guérir son genou, afin de pouvoir aller demain retrouver leur père, avait enfin dompté le pétulant Archambault. M. Vernan n'avait plus besoin de lui répéter: « Ne bougez pas, je vous en sUpplié, iiè bougez pas. »
Archambàult s'y prit pour amuser son frère, sans bouger dé place, comme leur mère s'y était prise quelquefois pour l'atriusèr lui-même, alors qu'il n'avait que l'âge du petit Léon: Il lui indiquait du doigt l'un des nuages empourprés qui formaient une splendide alcôve au soleil prêt à se coucher. D'iristaét en instant le nuage variait sa forme à l'infini; Dans ce nuage, Archambàult savait lire toute une histoire. A un profil d'homme barbu $ succédait une tête de poisson, qui devenait
un arbre et pais bientôt figurait un oiseau ; et à chaque transformation du nuage, l'histoire allait Rallongeant d'un chapitre de plus. Léon, la tête appuyée sur les genoux d'Àrchambault et les yeux dirigés vers le ciel, écoutait avec attention.
La voix de son frère lui était douce à entendre, le nuage était beau à regarder, et puis l'histoire eut vraiment des chapitres pleins d'intérêt.
A quelques pas de là, M. Vernan se rendait compte de certaines réparations à faire aux persiennes de madame de Glati gny; caries enfants avaient adopté instinctivement pour leur lieu de repos ce banc placé sous les fenêtres de l'appartement de leur mère.
Le jour touchait à son déclin lorsque, sous une haute et sombre futaie de vieux
arbres, à droite de la pelouse, on distingua une voix qui chantonnait. Bientôt on vit paraître le père Niquet.
Le père Niquet est un petit vieillard très-vert, très-ingambe, que M. de Glatigny loge par charité. On lui a construit une toute petite maisonnette, à côté du tourne-bride, à l'entrée de la grande avenue qui amène à la grille du château ; on lui permet de cultiver à Tentour quelques pommes de terre.
Le père Niquet portait sur sa tête un baquet recouvert d'un linge. Que pouvaitil y avoir dans ce baquet?
« Bonsoir la compagnie, dit. le père Niquet, en déposant le baquet aux pieds des enfants; et il enleva prestement le linge: Regardez-moi là dedans, comme ça grouille ! »
— Des écreyisses! s'écria Archam- |)ault.
— Des écrevisses! s'écria Léon en frappant des mains.
Et vite les enfants de jouer avec les écrevisses. Ils s'amusèrent surtout d'une grosse écrevisse que le père Niquet posa sur la pelouse.
L'écrevisse marchait lentement, quoiqu'elle eût un grand nombre de pattes; elle avait de la peine à traîner les lourds anneaux de sa large queue. Avant de hasarder un pas en avant, elle promenait à droite et à gauche je bout de ses longues antennes, avec lesquelles elie touchait d'abord prudemment chaque chose. De temps en temps elle ouvrait et refermait ses grandes pinces, comme un soldat qui s'assure que ses armes sont en bon état.
Dame écrevisse, enveloppée de son armure noirâtre et qui n'attire point l'œil, n'est point une personne que l'on puisse accuser d'étourderie.
« Ça marche mal, dit le père Niquet, mais ça nage mieux. » Et il mit l'écrevisse à l'eau.
On vit alors dame Écrevisse tirer de sa queue un admirable parti. Elle s'en servit pour battre l'eau vivement et elle nagea à reculons : c'est ainsi qu'un batelier, qui bat l'eau avec la rame, avance vers la rive tout en lui tournant le dos.
Les écrevisses abondent dans tous les cours d'eau du Nivernais, etle père Niquet est un habile preneur d'écrevisses. c Je n'avais pas votre âge, dit-il à Archambault, que je passais déjà mes journées entières, du matin au soir, les jambes dans le Beu-
\ rt SÉR. T. III. i)
vron. C'est la petite rivière, bordée de saules, qui passe devant le tourne-bride.
Vous avez dû la remarquer en arrivant, là où votre voiture a tourné pour entrer dans l'avenue. L'écrevisse est maligne ; ça loge au fond d'un trou, ça se tapit sous des pierres, mais le père Niquet est encore plus malin que l'écrevisse. Je mets des fagots dans l'eau et sur mes fagots de la viande crue, bien vieille, qui reveille l'odorat. Les écrevisses, attirées par l'odeur de la viande, montent sur les fagots pour la manger. Zeste ! j'enlève les fagots et j'attrape tout ce monde qui est dessus.
Tant que monsieur votre père restera au château, sa table ne chômera pas de buissons d' écrevisses, on peut s'en fier au père Niquet. Chaque matin mes fagots et mes jambes tremperont dans le Beuvron,
à votre service. II faut voir ça, m,es petits messieurs, il n'y a rien de plus curieux, de plus divertissant. » %
L'heure du coucher sonna. M. Vernan regarda le genou d'Àrchambault. « Le genou n'enflera pas, dit-il, vous en aurez été quitte à bon marché. Décidément nous irons demain déjeuner avec monsieur votre père* »
Ces paroles rendirent les enfants trèsheureux. Aussitôt après ses prières dites, Léon qui tombait de sommeil $'ei)dormit.
Archambault, qui commence à devenir im homme, a l'habitude, après ses prières dites, de ne point s'endormir sans avoir passé en revue toutes les actions de sa journée, et aussi les devoirs qu'il aura à remplir le lendemain. Cependant ce soir il manqua à son habitude.
J'entends mon petit lecteur dire : La pensée qu'il va demain voir son père le préoccupe, cela se comprend, et Ton est tenté de lui pardonner d'avoir manqué à son habitude.
Il pensait à son père, c'est vrai, mais hélas ! je dois vous apprendre qu'en compagnie de cette bonne pensée, il en roulait une autre dans son esprit, et que cette autre pensée était bien futile : c'était le désir d'aller voir le père Niquet prendre des écrevisses. Sa négligence, vous le voyez, devient moins excusable.
Archambault, comme tous les enfants étourdis, accueille avec trop de facilité chaque désir nouveau qui se présente, sans examiner si ce désir le conduira à un acte bon et utile ou à un simple délassement. Que vient-il d'arriver? le désir fu-
tile, qu'il a trop facilement accueilli, s'empare de son esprit et partage la place avec un noble sentiment. Archambault manque à une sage habitude et sans qu'on puisse lui pardonner sa négligence. Puisse-t-il ne pas manquer bientôt à quelque sérieux devoir !
Le lendemain, en s'éveillant, Àrchambault dit à Léon : « J'ai rêvé d'écrevisses toute la nuit, je ne serai heureux que lorsque j'aurai vu le père Niquet prendre des écrevisses dans le Beuvron. *
M. Yernan vint dans la chambre présider au lever. Archambault lui adressa cette demande : « Puisque nous ne devons
retrouver papa que vers les" dix heures, ne poumons -nous aller eo attendant jusqu'au Beuvron faire une petite visite au père Niquet ?»
M. Vernan répondit : « Votre étourdederie a dépassé hier toqtçs le? limites que je me sens capable de prévoir. Vpas javez refiisé constamment de m'écoUter; quelle garantie aurais-je que vous m' écouteriez davantage aujourd'hui? je vous conduirai vers monsieur votre père parce qu'il compte sur moi pour ce service, mais <ee sera tout. *
Ar«chambault n'avait rien à répliquer, sa folle conduite de la veille lui valait ce refus ; il subissait là conséquence de ses étourderies.
Les enfants descendireat jouer près de la pelouse, en attendant l'heure prochaine
du départ. M. Vernan s'occupa d'expliquer à ses ouvriers le travail qu'ils avaient à faire aux persiennes de l'appartement de madame de Glatigny.
Archambault aurait dû tirer du refus de M. Yernan, une bonne leçon et la résolution de se corriger. À sa place un enfant raisonnable se serait dit : « Ne pensons plus au père Niquet, ni aux écrevisses.
Ne pensons qu'au plaisir d'aller rejoindre mon père. * Notre étourdi, au contraire, courut tout d'abord retrouver la place où le père Niquet avait fait marcher la grosse écrevisse et ensuite l'avait mise à l'eau.
Bientôt il regarda les grands arbres à droite de la pelouse et se dit : « C'est par là que le père Niquet est venu. Il doit y avoir sous ces arbres quelque petite allée
tournante qui rejoint l'avenue et le Beuvron. Si Ton pouvait, de quelqu' endroit de la petite allée, découvrir le Beuvron ! * Et insensiblement il avait quitté la pelouse, et il s'enfonçait sous les arbres. Léon le suivait.
La petite allée tournante se présenta en effet. « J'avais bien deviné, dit Archambault. Vois-tu, Léon, je suis sûr que le Beuvron est là tout près, au bout de ce taillis. » Et toujours insensiblement, en étourdi qui ne se rend jamais compte de ce qu'il fait, il quittait l'allée et prenait tout droit à travers le taillis. Léon suivait toujours.
Onrencontra unehaie. «Certainement, dit Archambault, le Beuvron est là derrière. » La haie avait une trouée; on passa par la trouée, on gravit même un
fossé assez grand. Point de Beuvron ; une prairie, et au bout de la prairie des arbres, beaucoup d'arbres.
Archambault dit : € Le père Niquet a parlé d'arbres qui bordaient le Beuvron; la prairie n'est pas très-longue, au bout de la prairie nous tenons le Beuvron. » Et toujours insensiblement on gagna ces arbres, et puis d'autres, et pub d'autres.
Àrôhambault répétait à chaque fois : « Si je pouvais voir, rien que pour un instant, le père Niquet prendre defe écrevisses I »
Et son ardeur redoublait; et il marchait, il marchait. Le malheureux enfant ne jouissait plus d'une ombre de raison, tant te futile désir, qu'il n'avait point songé à combattre et auquel il avait permis eomplaisammént de grandir, maîtrisait maintenant tout son être !
On marcha si fort et si longtemps que les petites jambes de Léon commencèrent à se fatiguer, et qu'Archambault en conçut de l'inquiétude. « J'ai manqué le chemin! » se dit-il à part soi. Et il , essaya de revenir sur ses pas.
Il prit un sentier, puis un autre, puis un autre ; mais autour des deux enfants toujours de grands arbres et des buissons épais, et rien que des buissons et des arbres ! «Nous sommes égarés au milieu des bois, pensa- 1- il, comment en sortir ? v Ce n'était plus le Beuvron qu'il cherchait, il eût donné le Beuvron et toutes les écrevisses du père Niquet pour rencontrer quelqu'un qui le reconduisît au château. Il appelle, il crie, personne ne répond; c'est dans le bois un vaste et profond silence, interrompu
seulement par le faible bruit de quelque feuille qui tombe.
«M. Vernan,€ontinua-t-il à penser, doit s'alarmer : que peut- il s'imaginer ? l'heure est passée d'aller rejoindre papa. M. Vernan aura été obligé de partir sans nous.
Papa ne saura pas ce que sont devenus ses fils ; il aura du chagrin, une inquiétude mortelle. J'ai eu tort, j'ai eu grand tort. » Et Archambault maudit son étourderie.
Le petit Léon ignore l'inquiétude à laquelle Archambault est en proie ; il a une foi entière en son grand frère. Mais le petit Léon est las, bien las ; de temps en temps il demande d'une voix presque plaintive :
« Frère, vois tuleBeuvron?ysommes-nous bientôt ? » Archambault, qui craint d'alarmer son frère et qui sent le besoin de le ranimer, doit affecter du calme, de la gaieté
même. Trouver delà gaieté quand le souci vous ronge l'âme, c'est une rude tâche !
Archambault endure une peine affreuse.
Ce qui rend son malheur plus cruel, c'est que la faute en est à lui, à lui seul . Et il a fait de son frère sa victime !
Cependant l'on entend un bruit dans le lointain. Archambault renaît à l'espoir. Il prête l'oreille : ce n'est point un bruit de feuille qui tombe. C'est comme un bruit de plusieurs marteaux, c Nous sommes sauvés, s'écrie-t-il, marchons dé ce côté. Du courage, Léon. » Léon demande: t Est-ce le Beuvron?»
A mesure qu'on avance, le bruit devient de plus en plus fort. Cela ressemble au bruit qui se fait dans une forge, au bruit du fer que l'on bat sur une enclume. Mais quelle grande forge ce doit
l re SBR. T. III. 10
être! On ne découvre encore rien qui Fan* nonce aux yeux, et pourtant le bruit est si assourdissant que les enfants peuvent à peine s'entendre parler. Jamais nos petits Parisiens n'ont entendu un si formidable bruit sortir de la forge d'un maréchal ferrant, ni de celle d'un serrurier.
Au tournant d'un sentier, les enfants découvrirent enfin Le Heu d'où partait tout ce bruit. Ils se trouvaient au sommet d'un coteau, et jusqu'au bas du coteau plus d'arbres ni de buisspas qui les empêchassent de voir. Leur regard plongea librement sur plusieurs grands bâtiments et hangars, entourés de murs qui formaient de vastes cours,
Çà et là s'élevaient des cheminées, d'une forme bizarre qui montaient très-haut.
Elles ressemblaient à autant d'obélisques
de Louqsor, d'où il sortirait beaucoup de fumée.
Il y avait surtout une grosse, trèsgrosse pyramide à quatre faces. Elle montait aussi haut que le troisième étage d'une maison. La pyramide était près du coteau, et un pont unissait le sommet de la pyramide au coteau, à peu près à mi* pente du coteau. Sur ce pont des hommes poussaient des brouettes chargées, les unes de coke ou dé charbon, les autres d'une: terre rougeâtre, quelques-ornes tfune pierre très-blânfehé et qui semblait assez molle. % Ils jetaient la charge de eh** que brouette dans la pyramide, par une large ouverture 7 pratiquée vers le haut Tandis que, tout à fait du hadt de la pyramide, il jaillissait de là fumée, de la flamme; de la cendre «t même des pierres,
on voyait, par d'autres ouvertures ménagées à sa base, s'épancher une matière ardente, un feu liquide qui coulait dans des rigoles construites avec du sable. Des hommes, armés de longues lances de fer, fouillaient souvent dans la pyramide par les ouvertures de la base, et aussi parcelle d'en haut. Quelle œuvre mystérieuse s'accomplissait-il donc dans l'intérieur de la pyramide? Était-ce donc ce qu'on avait jeté par en haut qui se transformait en ce feu liquide qu'on voyait couler par en bas? Il eût été très-intéressant de L le savoir !
Au pied des cheminées en obélisques d'autres hommes, avec de très-longues et très-fortes tenailles, retiraient du foyer ardent (absolument comme dans la forge d'un serrurier) des masses de fer tou-
tes rouges. Ils les posaient sur des enclumes où elles recevaient les coups d'énormes marteaux qui se levaient et retombaient d'eux-mêmes, sans qu'on vît des mains d'hommes y toucher. Et quelles mains d'hommes viendraient à bout de soulever ces marteaux qui, à juger par leur grosseur et par le bruit, devaient peser prodigieusement? Derrière les marteaux, étaient de grandes roues qu'un courant d'eau faisait tourner. Étaient-ce les roues qui , en tournant, faisaient que les marteaux se levaient ? Comment une roue peut-elle soulever le manche d'un marteau? Il eût été aussi très-intéressant de le savoir.
Chaque coup de marteau tirait du fer rouge des torrents d'étincelles, qui brillaient, sous les sombres hangars, comme
les fusées d'un feu d'artifice. Partout, sous les hangars et dans les vastes cours, des hommess'agitaient,dontlafigure,couverte d'une fumée noire, s'abritait contre les étincelles, sous un chapeau à larges bords, comme en portent les charbonniers de Paris. La fumée avait noirci également leurs bras nus et tous leurs vêtements» Sous la fumée, la blancheur du plâtre des murs avait disparu. Le sol lui-même se dérobait presqu entièrement sous une couche de poussière de charbon et de débris calcinés.
L'étrange té imposante de ce spectacle fit oublier un instant à Archambault son souci, à Léon sa fatigue. Ils s'arrêtèrent quelque peu à le contempler. Si le bruit eût permis de s'entendre, que de choses ils auraient eu à se dire! Bientôt ils se
dirigèrent vers la porte de la première cour.
Avant qu'ils y fussent arrivés, le jeu des marteaux cessa tout à coup . C'était l'heure du repos et de la dînéedes ouvriers. Tous ces hommes sortirent en foule au-devant de leurs femmes, qui attendaient au dehors et avaient apporté le dîner dans leurs paniers. Des groupes se formèrent dont chacun choisit une*place commode sur l'herbe, le long de la pente du coteau. On se mit à manger et à causer gaiement. Le seul repos vraiment délicieux est celui qu'on a gagné par le travail, celui qu'on a payé d'une fatigue utile.
Archambault, tenant Léon par la main, s'avança vers un des groupes, dans l'intention de demander si quelqu'un voudrait avoir la complaisance de reconduire son frère et lui au château.
Arrivé à quelque distance du groupe, il entendit qu'une voix de femme disait :
« Ne sont-ce point là les enfants du châ-
teau?» À quoi la voix d'un homme, et une voix sévère, répondit : « Certainement non. Les enfants du château doivent être des enfants bien élevés, qui n'imagineraient pas à cet âge de courir les champs tout seuls, sans une grande personne pour les accompagner. »
La fierté d'Archambault s'accommoda mal de la dure leçon que le hasard lui apportait. Il s'arrêta tout court, fit asseoir Léon sur un tronc d'arbre, qui se trouvait là auprès, et s'assit lui-même, pour aviser à ce qu'il serait bon de faire.
Il se rappela comment il avait agi la veille avec les petits pâtres. « Je dirai franchement à ces hommes : Je me suis mis par ma faute dans un grand embarras; aidez-moi à m'en tirer. » Il se leva,
dit à son frère de ne point s'inquiéter, et marcha vers un autre groupe.
En approchant, il entendit dans le groupe une autre voix de femme dire :
« Ne son t-ce pa s là les enfants du château ? > Une autre voix d'homme, et ceUe-là était plus que sévère, elle était rude, répondit : c Les enfants du château ne sortiraient pas seuls. *— Peut-être leur précepteur les a-t-il perdus ? — Monsieur de Glatigny est un homme sage, qui ne confie ses fils qu'à des personnes sages. Ces deux enfants, voye^vous, ça m'a tout l'air de deux petits vauriens qui se seront échappés, ou bien de garnements tellement incorrigibles que les malheureux parents auront renoncé à s'occuper d'eui, et qu'on les laisse désormais vagabonder sans en prendre souci. Ne faites pas at-
tention à eux; point d'égards, point de pitié pour les garnements. »
Le rouge monta aux joues cTArchambault, tant l'injustice d'une supposition si odieuse le révolta ! Pauvre Archambault ! il est bien loin de valoir si peu ; et cependant la triste situation dans la?
quelle il s'est mis peut en effet prêter à mille préventions fâcheuses. Il revint, indigné et affligé, se rasseoir à côté de Léon, pour chercher en son esprit ce qu'il serait bon de fairç. , . .
En ce moment l'on entendit le hruit d'un tambour, auquel se mêlaient des ehants, des chants joyeux, et Ton vit déboucher dubnis, tambour en tête, un cor* tége de jeunes garçons qui portaient à la main des branches verdoyantes, et qui s'essayaient à marcher au pas militaire.
Ils précédaient et entouraient une charrette décorée de feuillages. Sur la charrette on avait dressé debout» à l'aide de gros bâtons, un horrible animal, privé de vie, que les deux enfants (se rappelant comment leur père leur avait dépeint le loup) reconnurent pour un loup. A côté du loup se tenait un petit garçon, debout aussi, et beaucoup moins grand que le loup. Il avait un air fier et brandissait un couteau tout ouvert. C'était Gauviniot avec son précieux couteau, son ami.
Pourquoi en compagnie de ce loup?
pourquoi cet appareil, ce cortège ?
Ce chant de victoire que chantait le cortège l'apprit aux enfants :
Qui a tué un loup tantôt, Et rien qu'avec son couteau?
C'est Gauviniot,
C'est Gauviniot, Vive Gauviniot!
Ainsi donc Gauviniot, le petit Gauviniot, avait tué un loup, et Ton conduisait Gauviniot en triomphe.
Tout ce qu'il y avait de dîneurs sur l'herbe s'étaitlevé. Tenant leur pain et leur viande sous le pouce et tout en continuant de manger, ils avaient entouré la charrette. C'était à qui adresserait au vainqueur du loup un compliment, une question. Gauviniot, du haut de la charrette, recevait, en se rengorgeant, les compliments de la foule. Sans trop se faire prier, il consentit à raconter lui-même à tout ce public (ee qui n'était pas très-modeste) son combat avec le loup.
« Hier, dit-il, vers le milieu de la, journée, la Lucotte et moi , nous avions
l re HEK T. III. 11
conduit nos bestiaux dans le bois de Boncicreux, où j'avais à dénicher des écureuils. Je me disais : Puisqu'on y a chassé ce matin , de deux ohoses Tune : les loups qu'on y avait yus sont partis , ou ils sont tués. Eh bien ! pas du tout , c'était une troisième chose; il y avait un loup de parti et 11 en était pesté un , eomme vous allez voir. Je laisse la Lueotte avec nos vaches et nos moutons, et je vais aux écureuils. Je n'étais pas grimpé à la moitié de l'arbre que j'entends la . Lucotte crier : au loup ! au loup ! Je dégringole des pieds et des mains, et vite, et vite j'accours. Qu'est-oe que j'aper*.
cois? le loup qui s'était jeté parmi nos moutons. Sur les treize qui nous restaient de lMneendie, il en avait déjà étranglé sept, et il faisait mine de courir sur la
Lucotte. Je lui lance un caillou , il se détourne et vient à moi pour m'étrattgler comme un mouton : je senâ encore ses deux lourdes pattes de devant $e pose* sur mes épaules. Machinalement, j'avais tendu mes deux mains eu avant ; elles s'étalent cramponnées à son cou ; jeseïtais tant que j'avais de force. Le loup et moi ' nous nous regardâmes. Il en avait tiré là langue, le brigand! >
Ici l'orateur se retourna, indiquant par Un geste superbe l'horrible animal > dont la tête > supportée par les gros bétons, se dressait au-dessus de la sienne* Cette tête montrait deux gros yeux sanguinotents> iavec une langue hideuse, qui pendait entre deux effroyables rangées de longues dents.
Il y eut un frémissement dans tout l'auditoire. L'orateur poursuivit :
4 J'en eus bientôt assez du tête-à-tête.
Lucotte, Lucotte, criai-je, n'aie pas peur, approche. Fouille dans mon carnier (mon carnier ne quitte jamais mon dos), prends mon couteau et pique, pique-le ferme dans le cou. La chère petite y allait en fermant les yeux , sa menotte tremblait ; la pointe du couteau chatouillait la peau sans entrer. Je sentais mes bras se lasser, mes mains s'engourdir. Je me décide. Je recommande à Dieu moi et la Lucotte.
Pauvre sœur! c'était sa vie et aussi la mienne que j'allais jouer. Je lâche d'une main le cou du loup. Il fait un bâillement et il happe; j'entends encore son coup de dent. Grâce à Dieu , il n'attrape que le collet de ma veste. Moi , plus heureux ,
j'avais eu le temps d'empoigner mon couteau ; je lui fourre toute la lame au beau milieu de la gorge. La Lucotte et moi nous étions sauvés ! »
Ce fut un transport d'admiration dans tout l'auditoire; les jeunes garçons du cortège entonnèrent de nouveau le chant de victoire, et pas une voix qui ne fît chorus avec eux. Chacun de fêter le héros, de lui serrer la main , de l'embrasser.
Les ouvriers voulurent présenter à leur maître le petit garçon qui avait tué un loup. Ils l'enlevèrent de la charrette, et ils l'emportèrent sur leurs épaules, lui et son loup. Gauviniot savourait sa gloire, son visage respirait l'enivrement du bonheur.
Les deux enfeate s'étaient approchés aussi pour entendre. Ils n'avaient pas perdu une parole du récit de leur ami Gauviniot. Archambaultéprèuvace qu'épreuve tout grand garçon «fui a du «coeur en entendant raconter wi Irak décourage ; on voudrait en avoir fait autant. « Heureux Gauviniot , s'éeria-t-il , à son âge,
avoir sauvé la vie à àoH semblable et atoir tué un loup! Et il n'a que trois ans plus tjue moi! »
Mais nie voilà^t-il pas qu'à là suite de cietôte pensée il eh surgit mille autres!
Tout à coup les événements de la veille* où Gativinîot a jôuémn rôk^ lui reviennent à la fliértioire : et les lacets dans h prairie* e* la pipée «dans le bois > et tes malheur de la faifrille €auvin> et la pa* rote qu'il a donnée d'envoyer de l'argent, cet argent qui devait arriver au «domaine des Grès aujourd'hui même, avant midi.
L'absencede son père se présenta d'abord a son esprit cotone excuse. Comment au*raifril obtenu oetargent de son père, puis* •que son père n'est £as rentré au château?
Mais Àrchambauk est un {garçon honnête^ qui ne transige pas avec sa conscience.
c Non, non, se dit-il avec une tristesse amère, il n'y a pas pour moi d'excuse.
J'ai oublié, mon oubli est coupable. Je pouvais rejoindre papa à dix heures , et l'argent arrivait au domaine des Grès avant midi. Mon oubli est une faute, une très-grande faute. Un Glatigny manquer à sa parole! Il y a maintenant de par le monde quelqu'un qui est en droit de me dire, à moi, Àrchatabault de Glatigny :
Vous m'aviez promis et vous avez manqué à votre parole! Funeste oubli ! Comment ai-je pu oublier? Ce sont les événements survenus depuis , ce sont ces misérables écrevisses... ou plutôt c'est moi seul, c'est ma faiblesse insensée pour un futile désir, c'est ma fatale étourderie. Par mon étourderie, j'en suis arrivé à compromettre mon honneur. »
Deux grosses larmes, deux larmes de repentir, roulèrent dans ses yeux. Le petit Léon, qui s'en aperçoit et qui en ignore la cause véritable, lui dit : c Je t'en prie, frère, ne pleure pas. Pourquoi pleurer, puisque cela a fini par la mort du loup, et qu'il n'est arrivé de mal ni à Lucotte, ni à lui? »
Je m'arrête un instant, mon petit lecteur, pour faire une réflexion. Il est arrivé majheureusement à Archambault , comme à beaucoup d'autres étourdis , de manquer à plus d'une promesse faite à sa mère, à son père, à son précepteur, hier à M. Vernan ; et je ne sache pas qu'il eût encore éprouvé un repentir aussi violent qu'aujourd'hui, où il s'aperçoit qu'il a manqué à une promesse envers un étranger. Pourquoi cela ? C'est qu'un
enfant se repose beaucoup trop sur l'indulgence de sa mère, de son pète, de son précepteur, tandis qu'il redoute le jugement sévère de l'étranger. Mais qu'il y songe bien : de ce que les personnes qui l'aiment ont la bonté de fte pas l'humilier toujours pour une promefese mal tenue, il n'en est pas moins vrai qu'il a également compromis son honneur. Tout manque de parole est une tache à l'honneur*
Les ouvriers revinrent ramenant Gauviniot. Pendant qu'on dresse de nouveau messire loup dans la charrette, Gauviniot aperçait les deux enfants qu'il n'avait point vus jusqu'alors. Il les tira à l'écart et dit à Archambault :
« Depuis hi er ces gçns-là me promènent par la «outrée, de village eh village, et de
domaine en dproaipe. Vous pensez que si j'ai consenti à quitter mon père depuis hier, si j'ai consenti à découcher de chez nous, c'est parce que je savais que, grâce à voqs, il q'y avait plus de danger à courir, plus d'emprisonnement à craindre. Le pauvre cher hompie ! après que vous nous avez eu quittés, je lui ai appris que vous lui enverriez son argent. Si vous saviez sa joie, s$ reconnaissance ! c J'avais une dernière ressource, m'a-t-il dit, je m'apprêtais à courir à quatre lieues d'ici chez notre parent; mais risquer d'entraîner par un empruqt notre parent dans ma ruine 1 cette démarche m'était bien pénible ; j'y renonce avec bonheur. » Mon brave petit monsieur, vous nous avez tirés d'un bien mauvais pas. Voyons, quelle heure est-il? Près de trois heures. Avant midi
papa a reçu votre argent; à midi il a pu payer sa dette. Dans ce moment il prie pour ses bienfaiteurs ; il prie Dieu de vous bénir votre père et vous. Et moi, moi, aussi, moi je ne cesserai de prier pour vous qui avez un si bon cœur. On va me conduire à la ville ; l'inspecteur me donnera une belle somme, sans compter ce que j'ai récolté, et ce que je récolterai encore, dans chaque maison où je montre mon loup. Entendez-vous dans mon carnier, comme ça sonne, les gros sous et les pièces blanches ? Ce soir je rapporterai tout cela à mon père, je le lui ai bien promis en le quittant : ça achèvera de rétablir nos affaires. Quant à la peau de mon loup , après qu'elle aura passé à l'inspection, elle est à vous. Ça vous fera une fameuse, couverture pour votre cheval
de chasse, dès que vous serez en âge devoir un cheval. Vous me permettrez de chasser avec vous, n'est-ce-pas ? c'est alors que nous nous en donnerons ! Tayaut !
Tayaut ! »
Les jeunes garçons du cortège enlevèrent Gauviniot, en poussant de nouveaux hourrah ! Ils le replacèrent sur son char de triomphe, le tambour battit, et Ton se remit en marche.
Je vous laisse à penser ce qui avait pu se passer dans le cœur d'Archambault pendant que Gauviniot avait parlé ! Ce nom de bienfaiteur qu'il s'entendait donner et dont il était si peu digne ; ce malheureux père qui avait négligé sa dernière ressource parce qu'il avait compté sur une promesse; la joie du fils qui croyait son père hors d'un affreux danger tandis
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qu'au contraire....! Chaque mot avait été un coup de poignard pour le cœur de notre étourdi. Une plainte, un reproche, eût été moins pénible à supporter, moins humiliant que ces éloges qui portaient à faux, et l'expression de cette reconnaissance qui s'adressait si mal.
Plusieurs fois il avait voulu parler. Un aveu, un noble aveu, il se trouvait la force de le faire, plutôt que de laisser appeler sur sa tête des bénédictions si mal méritées ; mais Gauviniot, exalté par la joie et par l'ivresse du triomphe, parlait, parlait : il fut impossible de Tinter* rompre.
Une partie des ouvriers avait grossi le cortège, les autres rentrèrent dans la cour dont la porte se referma.
Archambault demeura quelque temps
atterré. Quand il commença à revenir Je son abattement, toute la foule avait disparu; un traînard du cortège restait seul à portée de la voix.
c Mon ami, lui cria Àrchambault, rendez-moi le service de me reconduire au château.
— Vous m'offririez mon pesant d'or, répondit le traînard, que je ne quitterais pas le cortège du vainqueur du loup ; il va se passer trop de belles choses à la ville; mais je puis vous enseigner le chemin Su château. Il n'est pas difficile.
Voyez-vous cette route pavée? Elle conduit au château. Vous quittez la route et vous remontez le Beuvron, sans vous détourner d'un pas. Au bout d'une heure vous verrez le château en face de vous.
Bon voyage ! t
C'est beaucoup de savoir son chemin, mais encore faut-il avoir de bonnes jambes, quand on n'a pas à sa disposition la voiture de maman pour vous porter. Or les deux enfants, et surtout le petit Léon, étaient bien fatigués. Voilà plusieurs
heures qu'ils avaient erré à l'aventure, et ils n'avaient rien mangé depuis leur premier déjeuner.
La chaleur était accablante. Au bout d'un quart d'heure les jambes de Léon refusèrent le service. 11 lui fut impossible de faire un pas de plus, les forces lui manquaient; il était en nage, et cependant blanc comme un linge.
Àrchambault, fort alarmé, fit asseoir son frère sur un gazon épais, au pied d'un vieux saule dont le feuillage, qui semblait argenté* s'étendait en belles franges au-dessus du lit du Beuvron , tandis que ses grosses racines tortues plongeaient dans l'eau limpide et tout à fait tranquille en cet endroit. D'autres saules croissaient en grand nombre sur la rive et la protégeaient contre les rayons
du soleil. On goûtait là une agréable fraîcheur qui invitait à s'y reposer.
Voilà donc le Beuvron ! je puis vous assurer que, dans ce moment, Archambault ne songeait pas du tout à y découvrir des écrevisses. Il était trop occupé de son frère ! Il se demandait avec anxiété comment il pourrait lui procurer quelque soulagement.
Il délaça et examina la chaussure de Léon dans laquelle était entré du sable.
Il lui ôta ses bas pour en mieux secouer la poussière, il visita ses pauvres petits pieds gonflés. L'idée lui vint de les bassiner avec de l'eau fraîche, ainsi que M. Yernan lui avait à lui-même bassiné son genou la veille. Bientôt il se dit que es baigner dans le Beuvron leur fera grand bien. Vite il se déshabille à demi et entre
le premier dans cette rivière, peu large et qui paraît peu profonde.
Chose singulière , le Beuvron roulait dans ses eaux de longues et grosses bûches, en grand nombre. Archambault pensa qu'elles pourraient blesser les jambes de Léon, et aussi que tout ce bois perdu sera mieux sur la rive, où, du moins, il profitera à de pauvres gens. En conséquence, il soulève de son mieux, entre ses deux bras , la plus grosse des bûches et se dispose à la traîner sur la rive.
A ce moment, M. de Glatigny paraît , accompagné de M. Vernan. Était-ce le hasard qui les avait amenés là , ou bien M. Vernan, qui voit tout, décidé à laisser Archambault recevoir une forte leçon , avait-il suivi à quelque distance
les enfants depuis l'instant de leur sortie du parc, et avait-il trouvé moyen d'envoyer avertir leur père? On ne l'a
jamais bien su.
Archambault fut heureux de revoir son père, et doublement heureux, puisque Léon allait être bien soigné; mais en même temps il éprouvait une grande honte. Pour la première fois de sa vie, il n'osa pas courir se jeter dans les bras de
son père.
M. de Glatigny embrassa Léon et lui prodigua ses soins. M. Vernan tira de ses grandes poches des gâteaux et de bonnes poires, dont le petit affamé se trouva à merveille. Quand l'état de Léon ne donna plus d'inquiétude, M. de Glatigny se tourna vers son autre fils.
Archambault , dans l'eau jusqu'à mi-
jambes, les deux bras croisés sur la grosse bûche qu'ils n'avaient point quittée, les yeux baissés et portant encore sur un sourcil le taffetas noir qu'on y avait posé la veille pour guérir le coup de bec du geai, faisait une triste figure.
c A quoi vous occupez-vous là , mon fils? demanda M. de Glatigny d'un ton calme. Prétendez-vous vous emparer de ce bois? Il a ses propriétaires, qui l'abandonnent ainsi au fil de l'eau du Beuvron pour s'épargner des frais de voiture. Là où finit le Beuvron, des hommes sont chargés de recueillir ce bois et de l'envoyer jusqu'à Paris. Voulez-vous donc réduire notre ville de Paris à ne pouvoir se chauffer cet hiver ? »
Archambault eût peut-être ressenti moins de confusion et de chagrin d'en-
tendre son père lui parler d'un ton sévère, que de l'entendre plaisanter dans un tel instant.
M. de Glaligny, outre le taffetas noir du sourcil, remarqua au genou la plaque bleue qui n'avait pas eu le temps de s'effacer.
« Ainsi, continua-t-il, je me suis absenté à peine un jour et demi, et peu s'en est fallu qu'à mon retour je ne retrouvasse mon fils éclopé d'un membre et avec un œil de moins! Je ne vous fais pas l'injure de croire que vous ayez commis l'équipée de ce matin de gaieté de cœur et avec intention. J'en accuse votre incorrigible étourderie. Grâce h vous, voilà votre jeune frère exténué de fatigue! Et vous-même, imprudent, dans ce Beuvron où vous êtes, savez-vous que peut-être
vous avez la mort à dix pas de vous?
Pour des baigneurs de votre taille, il n'y a pas de rivière, si peu large qu'elle soit, qui n'offre du danger quand une grande personne ne les accompagne pas. Son eau couvre souvent des trous profonds, et ces trous sont, pour l'ordinaire, là où l'eau se montre le plus tranquille. Vous avez ici de l'eau à mi-jambes ; dix pas plus loin, peut-être alliez-vous en avoir pardessus la têle. »
; Tandis que M. de Glatigny parlait, M. Vernan avait coupé une très-longue branche et la plongeait par un bout, précisément au-dessous du vieux saule.
Archambault est brave; et pourtant, quand il vit la branche disparaître dans l'eau tout entière, sans que M. Vernan
trouvât le fond, Archambault pâlit; il songeait à son frère.
« Voyez donc, malheureux! reprit M. de Glatigny. Et vous entraîniez dans le Beuvron votre frère, encore plus petit que vous, votre frère, trop faible pour se tirer d'un danger! Quel épouvantable remords, si, par votre faute, votre frère. ..
— Papa! papa! s'écria Archambault, je serais mort avec lui !
— Ainsi, votre mère et moi, nous aurions perdu nos deux fils ! Cruel enfant !
incorrigible étourdi ! Vous vous préparez un misérable avenir, et à vos parents de tristes vieux jours! »
Archambault courut se jeter sur la main de son père. Il ia baisa en l'inondant de ses larmes, c Papa , mon cher papa , je
veux travailler à me corriger. Je me corrigerai. Oh! oui, je me corrigerai.
— Vous me l'avez souvent dit.
— Papa, reprit Àrchambault d'un ton solennel, recevez ma parole qu'à partir de ce jour je travaillerai à me corriger; et comptez que votre Archambault comprend aujourd'hui ce que c'est qu'une parole. Je viens d'apprendre combien Ton souffre quand on a eu le malheur d'y manquer ! *
4" sii. t. m. 43
Après qu'Archambault se fut rhabillé, et eut aussi réparé ses forces avec les provisions de M. Vernan, le bon M. Yernan enleva de terre le petit Léon et l'assit sur son épaule. M. de Glaligny prit la main d'Archambault pour l'aider à marcher, et Ton se dirigea vers le château.
Archambault raconta à son père com-
ment il avait promis à Gauvin fils d'envoyer aujourd'hui même, avant midi, deux cents francs, pour empêcher Gauvin père d'aller en prison , et comment le désir de voir le père Niquet prendre desécrevisses lui avait troublé la raison au point de lui faire oublier sa promesse. Enfin il raconta tout ce que vous savez.
M. de Glatigny dit: c Mon fils, je ne vous gronderai pas, puisque j'ai consenti à recevoir votre parole que vous allez travailler à vous corriger. Seulement je vous apprendrai (mais cela en passant et sans y ajouter trop d'importance) que voire équipée de ce matin vous a coûté une fort belle occasion de vous instruire. Vous auriez déjeuné, ainsi que moi, avec le maître d'une magnifique fonderie de fer.
Il m'en faisait les honneurs avec complai-
sance et me la montrait dans le plus grand détail, tandis que vous l'entrevoyiez du dehors, de la lisière du bois, comme un petit vagabond. Vous sauriez comment on prépare le fer : cela vaut pour le moins le père Niquet prenant des écrevisses.
Remarquez où sa jeunesse mal employée, son fol abandon à une passion futile ont conduit cet homme. 11 pouvait apprendre de son père un métier utile et honorable; il aura vécu et il mourra à peu près en mendiant. Maintenant veuillez me répondre : quand vous avez promis de donner de l'argent, le possédiez-vous?
— Vous voulez plaisanter, papa ! est-ce que je possède quelque chose ? Je me suis dit que je vous le demanderais* . — Et si mon absence s'était prolongée ;ou si je ne crois pas devoir le donner?
— Ah ! papa 9 les Gauvin sont si à plaindre !
— Mais enfin si moi-même je manque l'argent?
— Alors, papa...
— Comprenez donc, mon cher Archambault, combien vous avez été léger, en engageant, non pas votre volonté, mais celle d'une autre personne ! Voyez combien vous couriez de chances de manquer à votre parole! N'eût-il pas été plus sage de vous assurer, avant tout, si je consentirais et si je pourrais vous assister dans une œuvre charitable au-dessus de vos seules forces? Cette conduite eût été aussi plus humaine ; car enfin vous avez exposé ces pauvres gens aux suites fâcheuses d'un cruel mécompte. Tout ce
que vous pouviez raisonnablement pro-
mettre, c'était de me parler pour eux. Redoutez d'abuser un malheureux par des promesses légères, de le bercer d'un espoir qui pourrait être vain. Gravez profondément ses besoins dans votre mémoire, et couvez votre bonne intention jusqu'à l'heure où vous pourrez revenir à lui les mains pleines. J'aime en vous cette disposition à faire le bien, et vous me trouverez toujours prêt à vous encourager, à vous aider. Observez autour de vous, et chaque infortune que vous découvrirez, accourez me la raconter; nous aviserons ensemble aux meilleurs moyens d'y apporter quelque soulagement. Mais, mon fils, c'est là un acte.sérieux auquel il ne suffît pas de songer un instant et en courant. Faire le bien est une manière de prier Dieu. L'homme qui fait le
LjOC
bien, ainsi que celui qui prie, ne saurait y mettre assez de ferveur, de recueillement et de persévérance. Cette fois vous n'aures manqué à votre promesse que par votre seule étourderie. Je consens à envoyer l'argent aux Gauvin ,♦.. d'abord pour rendre du repos à la conscience de mon fils qui va travailler à se corriger, et aussi parce que je prends intérêt à cette famille, M. Vernan s'est assuré que c'est en effet le Théodore Gauvin qui a servi dans mon régiment. J'estime fort son courage et sa probité. Mais cet argent arrivera bien tard. Dieu veuille que nous n'ayons pas quelque malheur à déplorer ! »
Dans la cour du château l'on trouva une femme et une petite fille qui fondaient en larmes : c'étaient la mère Gauvin et Lucotte. Le père Gauvin avait été conduit à la
ville pour être mis en prison. On avait enlevé tous les meubles du domaine pour les vendre; on avait emmené le bétail. Il, était probable qu'à cette heure Blanche était vendue.
M. de Glatigny donna des ordres.
M. Yernan fit atteler un cabriolet et partit en toute hâte pour la ville» emmenant la mère Gauvin et Lucotte. Il allait tirer Gauvin de prison, et la mère Gauvin voulait être la première à embrasser son mari au sortir de la prison.
À l'entrée de la nuit, M. Vernan revint; il était seul. Il dit : c Gauvin est sorti de prison; mais le pauvre homme avait éprouvé ce matin un tel saisissement, quand il s'est vu emmener par les gens de justice, que la fièvre s'en est suivie. Au lieu de le ramener ici, j'ai dû l'établir à la
ville, dans une bonne chambre, avec sa femme pour le soigner. Devinez qui j'ai lire aussi de captivité? le vainqueur du loup, Gaùviniot le triomphateur. Il avait, ma foi, récolté une grosse somme. Dans chaque maison où il avait montré son loup, c'avait été à qui lui donnerait quelque chose; l'inspecteur des forêts lui avait compté son argent ; mais tous ces jeunes garçons qui lui faisaient cortège étaient altérés, avaient faim. On est entré dans un cabaret. On a bu et mangé, et beaucoup, et Ton était beaucoup de monde.
Tout l'argent du carnier de Gaùviniot y a passé, et même il n'y a pas eu assez pour acquitter la dépense. Le cabaretier ne voulait pas laisser sortir le petit fou de chez lui. Heureusement on est venu m' apprendre son embarras, j'ai payé la rançon
du captif, je l'ai conduit auprès de son père. Gauviniot m'a remercié vivement :
c Sans vous, disait-il, j'allais être obligé, pour payer le cabaretier, de lui abandonner la peau de mon loup, et pourtant je l'ai promise à monsieur Archambault.
Assurez bien M. Arcbambault que je lui garde la peau de mon loup. »
Ce mot de loup réveilla le petit Léon, qui avait demandé à ne pas se coucher avant le retour de M. Vernan, et qui malgré lui commençait à s'endormir. Il s'approcha de son père pour lui souhaiter le bonsoir. « A propos de loup, dit-il, et vous, papa, avez-vous rapporté aussi un gros loup de votre chasse ?
— Hélas! non, mes enfants, celui que nous poursuivions nous a échappé. La chasse est en petit l'image de la guerre :
Dieu donne la victoire à qui il lui plait.
Nos chiens, nos chevaux, nos bons fusils n'ont pu nous l'assurer; le pelit Gauvin Fa obtenue sans autre arme que sou couteau.
— Ah ! dit Àrchambault, c'est vraiment un Bayard.
— Le petit Gauvin, reprit M. de Glatigny, a fait preuve d'un courage au-dessus de son âge, d'un très-grand courage, d'un courage à la Bayard. Il s'est montré sans peur, mais combien H est loin d'être sans, reproche l Examinez sa conduite* Il écoute avant tout sa passion pour la chasse, c'est-à-dire pour un plaisir, et lui sacrifie ses devoirs sérieux. Celte passion lui trouble la raison, le rend léger, étourdi, et son élourderie cause les malheurs de son père (qui, de son côté, est
coupable d'une grande faiblesse et d'une folle complaisance envers le fils). Cette étourderie a causé la mort de la Charmante , elle a causé l'incendie de la bergerie. Cette étourderie lui a fait conduire sa sœur dans le bois de Boucicreux; il a entraîné sa sœur dans un terrible danger.
Par bonheur Dieu a daigné les en tirer !
Grâce à cette étourderie, il s'est laissé enivrer de gloriole par des flatteurs» et il vient de dissiper avec eux dans un cabaret, d'une manière ignoble, un argent qui aurait été si utile à sa famille, un argent qu'il avait promis de rapporter.
C'est le propre de tous nos défauts ; ils ne font pas du mal seulement à nous, ils en font à tous ceux qui nous entourent, Si l'on ne se corrige pas à temps, on peut devenir le fléau de sa famille. Je suis fort
content d'avoir retrouvé Théodore Gauvin, un de mes vieux compagnons d'armes. Je l'engagerai à mieux diriger un jeune garçon intéressant par son courage.
Il serait malheureux de le voir se perdre pour une passion futile etparl'étourderie à laquelle elle conduit. Gauviniot aussi , je l'espère, donnera sa parole de travailler à se corriger. Il est beau à son âge d'être déjà un demi-Bavard, d'être sans peur; mais un garçon de cœur n'en doit pas demeurer là, il doit viser à mériter également la seconde partie de la devise.
Tant que dura la maladie de Gauvin père, on fut très-inquiet au château. Enfin il guérit et sa guérison soulagea d'un grand point la conscience d'Archambault.
M. de Glatignv donna un autre mobîlier aux Gauvin et les établit dans un de
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ses meilleurs domaines, où ils font de bonnes affaires*
M. Vernan trouva moyen de racheter Blanche. Léon a le plaisir d'aller souvent revoir Blanche qui continue à balancer, aux chansons de Lucotte, sa jolie tête noire étoilée de blanc.
Archambault et aussi Gauviniot (que son père dirige mieux et plus sévèrement) ont travaillé soigneusement à se corriger de leur étourderie; et, comme le travail el le soin donnent toujours de bons ré* sultats, tous les deux commencent à devenir vraiment raisonnables.
M. de Glatigny espère qu'au lieu d'un seul demi-Bavard en herbe, le château et le domaine ne tarderont pas à posséder deux petits Bavards complets.
fui.