II
voisin, et surtout moins cher que celui de l'éclairage par le gaz. Mais cette assertion ne me semble pas encore tout-àfait démontrée, car elle repose surtout sur la comparaison des intensités des deux lumières rivales. Or, il ne faut pas, en pratique, s’en tenir toujours aux appareils de laboratoire, et je suis convaincu que les chiffres présentés doivent subir de notables différences lorsque, au lieu d’un foyer tout seul, mis en comparaison avec un bec de gaz ou une lampe carcel, c’est un ensemble de foyers que l’on installe d’une façon plus ou moins rationnelle.
Il faut bien se dire que ces foyers électriques ne pouvant être supportés directement par la vue, perdent considérablement de leur pouvoir éclairant, trente ou quarante pour cent, lorsqu'ils sont munis d'écrans ou de verres dépolis. Il faut bien se dire aussi qu’une lumière très-brillante, installée en un seul point, tout en pouvant éclairer parfaitement une salle, tend à la rendre cependant moins lumineuse d’aspect, par la comparaison immédiate qui se fait pour les yeux avec les parois de cette salle et la lumière intense du foyer. Il n’y a qu’en cachant celui-ci aux regards, que les parois reprennent toute leur valeur lumineuse.
Néanmoins, s’il y a à étudier encore, on doit être convaincu qu’un jour ou l’autre on arrivera à un résultat des plus satisfaisants; et, quant à moi, je ne laisse passer aucune occasion de me rendre compte de tous les systèmes produits et d’emmagasiner dans mon esprit tous les avantages et les inconvénients que je leur reconnais, afin de pouvoir, à un instant donné, appuyer les propositions définitives que je ferai au ministère de toutes les raisons qui militeront en faveur du procédé choisi.
Aujourd’hui, bien que j'aie déjà des opinions assez nettement arrêtées sur le plus grand nombre des moyens mis en œuvre pour produire la lumière électrique, je craindrais de me prononcer encore sur leurs valeurs comparatives, et je considère, pour l’instant, que les procédés Jamin, Jablochkoff, Lontin, Werdermann, etc., sont tous aptes à donner de bons résultats dans telles ou telles conditions.
Quoi qu’il en soit, je poursuis l'étude de ces procédés, parce que je désire que bientôt la lumière électrique soit installée, au moins dans le foyer de l’Opéra, afin de soustraire les peintures de Baudry, celles de Barrias et celles de Delaunay aux émanations d'hydrogène sulfuré qui, sans avoir encore altéré ces peintures, tendent néanmoins à les faire se recouvrir d’une couche brune, qui en retire la vivacité et la fraicheur.
C’est donc vers ce point que d’abord je voudrais conduire l’administration des travaux publics; mais il faut pour cela être d'accord avec celle des Beaux-Arts, et, si j'en juge d’après certains indices, je crains que cet accord ne soit encore quelque temps à se produire. Il faut en effet compter avec la direction du théâtre, et il est naturel, avant tout, que M. Vaucorbeil ne désire pas payer de supplément de lumière et trouve avec raison qu’il en a assez avec 300,000 fr. par an. De leur côté, les deux ministères ne semblent pas disposés à payer le supplément qui se produirait vraisemblablement, malgré les offres de rabais faites par diverses compagnies. Il est en effet possible, qu’une fois les appareils fournis et établis : machine à vapeur et machine magnétique, les prix de revient
soient en faveur de la lumière électrique ; mais il faut
toujours faire les frais de premier établissement, et c’est là, pour le moment, le bâton qui se met dans les roues qui paraissent prètes à tourner.
De plus, le directeur de l'Opéra craint que si le foyer devient par trop lumineux, la salle, déjà un peu sombre, ne paraisse encore plus obscure; il faudrait donc d’abord éclairer davantage la salle, avant de s’occuper du foyer; mais là, l'inconvénient devient encore plus manifeste : si l’on éclaire plus la salle, la scène semblera avoir moins de clarté, et comme c’est là, en somme, le critérium de tout effet scénique, il faudra donc à nouveau commencer par éclairer plus vivement la scène.
De déductions en déductions, on arrive donc à ceci : c'est que dans l'intérêt des peintures du foyer il est utile de commencer par ce foyer pour l’installation de la lumière électrique, et que, dans l'intérêt des représentations, il est utile de finir par lui. Quant à moi, qui pense que l’on peut en tout cas régler facilement la lumière électrique de façon à ne pas lui donner une intensité générale d'éclairage plus grande que celle du gaz, je crois que l’on pourrait fort bien commencer par l'éclairage du foyer, si on se tenait dans ces conditions. Mais ma situation est assez délicate, et, ne voulant élever aucun conflit entre deux administrations, ou plutôt entre le directeur de l’Opéra et les artistes qui ont décoré l’édifice, je ne puis que faire des vœux pour que bientôt on puisse éclairer la scène avec intensité, et cela, non-seulement dans des conditions d'économie, mais encore avec des moyens pratiques, ce qui, en ce moment, me semble assez difhcile.
En effet, si on se rapporte à ce que j’ai dit de la né-
DE L'ÉCLAIRAGE. 149 cessité qu'il y a que les feux d'éclairage de la scène et de la salle puissent varier d'intensité en passant par tous les degrés successifs de lumière, on voit qu’il faut que cette condition de gradation lumineuse soit absolument remplie par les foyers électriques. Or, en l’état actuel, cela ne se peut encore. On peut bien éteindre les charbons ou les rallumer, et cela dans quelques systèmes seulement ; mais aucun de ceux produits jusqu’à présent, ne peuvent modifier directement l’intensité de leurs foyers : la lumière est nulle ou éclatante. De là, impossibilité complète de l’emploi sur la scène d’un théâtre. J’entends que la modification ne peut avoir lieu par changement sur les becs eux-mêmes; car ilest vrai que l’on pourrait, au besoin, en éteindre un d’abord, puis un ensuite, puis un autre, de façon à arriver de la pleine lumière à l’entière nuit; mais quelle complication énorme! quelles difficultés insurmontables! Puis pour arriver à ce résultat, on pourrait aussi masquer les foyers par des écrans de plus en plus épais, complication presque aussi forte, et qui, si elle était ramenée à sa plus simple méthode, ne serait que le retour aux procédés imparfaits employés pour les becs à huile. Ce serait un progrès à l’envers!. |
Le mieux serait encore d'employer les foyers tels qu’on le fait maintenant dans un grand nombre dethéâtres, lorsqu'il s’agit d'éclairer le ballet au moyen de feux électriques, plus ou moins tamisés et croisés, qui donnent un effet satisfaisant ; mais à la seule condition qu'ils soient accompagnés et soutenus par la lumière du gaz. Ce ne serait donc pas une substitution, mais seulement une adjonction qui deviendrait fort coûteuse, si elle se continuait
pendant toute la soirée, et qui, au surplus, par cette con-
tinuité même, empécherait des effets plus puissants de se produire à des instants donnés. Si l’on reurait le gaz pendant que les foyers électriques donnent, on aurait alors des lumières trop crues et trop intenses, et en résumé, on n’arriverait qu'à un résultat bien moins satisfaisant que celui que l’on obtient actuellement avec le gaz de houille.
D'ailleurs il faut penser à la difficulté, à l’impossibilité presque, de placer chaque soir tous les accessoires nécessaires aux herses, aux portants, à la rampe, etc. Le service serait toujours à faire et un oubli quelconque pourrait amener une interruption d’éclairage. Puis :l faudrait à l’Opéra pour faire fonctionner tous les foyers utiles, un nombre assez considérable de machines à vapeur, Les tuyaux d'évacuation manqueraient pour la plupart, et il deviendrait bien difficile d’actionner tous les engins. Enfin, comment, sans interrompre les représentations, opérer le changement radical de tous les appareils au gaz par des appareils électriques?
Ce sont là des points très-importants, et ce ne sont pas encore les seuls qui montrent que l’éclairage des scènes théâtrales par les foyers électriques n’est pas encore arrivé à maturité, et qu'il serait fort imprudent de prétendre à changer tout d’une pièce les choses existantes, pour les remplacer par des choses nouvelles.
D'ailleurs on peut être un physicien parfait et n’être pas tout à fait compétent dans les opérations théâtrales, et ceux quiréunissent ces deux conditions, comme M. Lecoq, qui à installé tout le gaz de l'Opéra, et qui est maintenant administrateur de la Compagnie Jablochkoff, et M. Dubosq, qui depuis quarante ans fait à l'Opéra la lumière électrique de la scène, sont loin de prétendre
encore à la possibilité pratique d’adapter leur système à l'éclairage continu de la scène. Lorsque M. Lecoq, qui est pourtant fort disposé à faire triompher ses idées, et que M. Dubosq, cet éminent physicien qui ne serait certes pas fàché d’attacher son nom à cette nouvelle entreprise, lorsque les personnes compétentes et intéressées à la réussite hésitent, et en somme reconnaissent que la question est encore prématurée, il devient difficile de se leurrer d'un espoirimmédiatetonne peut que continuer les études et les expériences qui amèneront peut-être un jour à une heureuse solution.
En attendant, ce n’est pas à l'Opéra que peuvent se faire de prime-abord ces expériences complètes de éclairage de la scène. Il faut, avant de bouleverser tout un système si bien installé, commencer par des essais de moindre importance; c’est donc par de petites scènes que l’on devra d’abord essayer les nouveaux systèmes et leur donner le temps d'affirmer leur valeur et leur supériorité ; puis ensuite on pourra les installer dans d’autres théâtres un peu plus grands; puis enfin, c’est lorsque toutes ces installations auront bien réussi que l’on verra alors s’il y a avantage et possibilité à leur donner droit d'entrée à l'Opéra. I1 ne faut pas que les inventeurs se fassent illusion sur ce point; car je ne sais qui oserait prendre sur lui la responsabilité d’un tel bouleversement sans être absolument certain des avantages qu’il poufrait procurer.
Donc, en résumé, et en l’état actuel : possibilité d’éclairer électriquement les foyers et les escaliers; impossibilité d’agir de même pour la scène. Telle est du moins
mon Opinion sincère, qui comprend en outre le désir
d’expérimenter cette lumière au grand foyer dans l'intérêt de la conservation des peintures qui le décorent.
Il n’y a pas que la lumière électrique qui cherche à faire concurrence à l’Opéra à celle du gaz de houille. Deux autres procédés différents ont été aussi proposés, qui offrent quelque intérêt :
Le premier est dû à M. Brun, ingénieur civil, qui amène un courant d'oxygène à la pointe d’un crayon, et qui lui donne ainsi une combustion éclatante, égalant à peu près celle de la lumière électrique. L'avantage de ce procédé, c’est que la lumière peut être graduée à volonté : en eflet, suivant la quantité d’arrivée du gaz oxygène, le crayon brüle au rouge sombre ou bien au blanc vif; de sorte que par le simple mouvement de la clef d’un robinet, on obtient toutes les variétés d'intensité; mais il y a toujours la question des crayons à poser et à retirer et la difculté d’agencer tout ce système un peu compliqué; je ne pense donc pas que là encore se trouve la solution ; néanmoins, comme le procédé est ingénieux, je compte faire encore quelques expériences en maintenant toutefois mon opinion, qu’en cas même de réussite, ce n’est pas à l'Opéra que l'installation première se devrait tenter.
Le second procédé est celui du remplacement du gaz de houille ordinaire par un gaz riche hydro-carburé. Ce gaz dont le pouvoir éclairant est certainement cinq ou six fois au moins plus grand que celui du gaz de houille, n’est pas tout à fait nouveau; mais il y avait quelques difñcultés à le produire. M. Gapiau est parvenu à en rendre la fabrication plus facile et, par suite, à en rendre l’emploi plus pratique. Je n’ai pas à décrire ici le procédé employé; cela me mênerait trop loin; je dirai seulement que les
huiles essentielles qui doivent procurer le combustible se divisent en gouttelettes infinitésimales avant de tomber sur la cornue de distillation, qui les transforme en gaz prêt à être employé.
S1 on analyse ce gaz, on se rend compte qu'il ne contient aucun atome d'acide sulfureux; de là, avantage incontestable sur le gaz de houille, en ce qu’il ne détériore ni la peinture ni la dorure. De plus, ce gaz paraît dégager moins de chaleur; de sorte que, si des expériences plus concluantes ne viennent pas à montrer quelque inconvénient non signalé, ce nouveau combustible aurait sans conteste de grands avantages sur l’ancien : lumière bien plus grande, chaleur moindre et absence de principes délétères.
Cela une fois reconnu, le plus grand avantage pratique qu'il y aurait encore, c’est que rien ne serait à modifier dans la canalisation actuelle de l'Opéra. I sufhrait seulement de supprimer ou d’aveugler cinq becs sur six, ou bien de changer le numéro de tous les becs, de façon à ce qu'ils laissassent passer moins de lumière chacun, cette lumière étant, ainsi qu’il est dit, fort supérieure à celle du gaz de houille. |
Les inventeurs de ce procédé prétendent également que l’économie est de leur côté. De cela, je ne suis pas encore bien certain; mais enfin, il est possible qu'il n’y ait pas grande différence dans les prix de revient.
J’ai fait sur ce gaz diverses expériences à l'Opéra, et j'ai reconnu par moi-même la vérité des avantages décrits ci-dessus. Il semblerait donc que ce dernier système eût chance de réussite, et même, chance de réussitelimmédiate à l'Opéra, parce qu’il ne s’agirait que de remplacer un
gaz par un autre, sans rien modifier aux appareils distributeurs existants.
Mais! il y a un grand mais ! la difhculté est d'éclairer la lanterne. En effet, si l’on peut au besoin installer à l'Opéra même un petit gazomètre (ce qui ne me paraît pas sans danger), pour un éclairage de peu d'importance, il serait indispensable pour éclairer tout l'édifice et même seulement la scène, de construire hors Paris un gazomètre de grande dimension. Cela peut se faire à la rigueur; mais ce gazomètre construit resterait alors inactif, attendu que la Compagnie générale du gaz a le monopole exclusif des traversées souterraines des rues de Paris, et naturellement s’opposerait à ce que n'importe quel rival plaçat des conduites à côté des siennes! Les producteurs du nouveau gaz seraient donc dans la position d’un homme qui, ayant à monter un chargement du rez-de-chaussée au cinquième étage, trouverait, en guise d'escalier, un mur hérissé de bayonnettes!
Il y a bien un article dans le cahier des charges de la Compagnie qui donne au Conseil municipal le droit d'imposer à la Compagnie l’emploi de procédés nouveaux constituant un réel progrès dans l'éclairage; mais tout cela est bien aléatoire. La Compagnie est puissante; les termes de l’article peuvent donner lieu à interprétations diverses, et il y a gros à parier que le gaz Gapiau, qui fonctionne déjà en partie dans quelques petites villes, est pour longtemps exilé de Paris et par suite de l'Opéra.
Dans tous les cas, si le directeur du théâtre n’y met pas d'opposition, je me propose de faire faire à nouveau d’autres expériences sur les herses actuelles. Si le résultat est définitivement bon, eh bien! j’en poursuivrai une
étude encore plus sérieuse et soumettrai à l’administration compétente le résultat de ces expériences.
J’étudie en ce moment un autre système de gaz ayant à peu près les avantages du gaz Gapiau : le gaz de liège; mais les inconvénients d'exécution semblent aussi en rendre l'emploi bien difficile.
En attendant, on voit que tous les systèmes proposés jusqu’à ce jour, n’ont pas un emploi immédiatement pratique, et que l’on doit jusqu’à nouvel ordre, continuer l'éclairage de l'Opéra au moyen du gaz de houille, qui a pour lui, tout au moins, l’avantage d’une longue prise de possession et d’un fonctionnement régulier.
Pour servir de complément à cet article sur l’éclairage, il me semble que je puis vous donner connaissance d’un rapport adressé dernièrement au ministre de l'instruction publique et des beaux-arts, et qui contient quelques données relatives au sujet que je viens de traiter. Il en contient également quelques-unes se rapportant à diverses opérations dont j’ai déjà parlé; peut-être y trouvera-t-on quelques redites; mais j'espère qu’on aura déjà oublié ce que j’ai écrit; en tout cas, ce rapport indiquera une phase des situations, et à la fin Je dirai quelques mots qui montreront l'influence que mes observations ont pu avoir sur les ‘décisions ministérielles ou autres; de cette facon, c’est presque un document que j'insère dans ce volume, et il y a des personnes qui aiment assez ce genre de littérature.
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