DEL ACOUSTIQUE
« Si je n'avais pas craint de montrer quelque peu de vanité et si je n’avais eu peur de vous soumettre un dossier
trop volumineux, j’aurais joint à ce rapport un extrait de ouvrage que j'ai publié sur l'Opéra et relatif à l’acoustique. Le chapitre ayant trait à cette question, écrit, il est vrai, plutôt en boutade qu’en discours de rhétorique, a du moins cet avantage, qu’il indique l’historique des opérations et l’état des esprits au moment de l’ouverture de l’Opéra. En tout cas, Monsieur le Ministre, si vous vouliez parcourir ces quelques feuilles, l'ouvrage est dans vos bureaux, remplaçant l’exemplaire que je n’ai pas osé vous adresser aujourd’hui.
« Quoi qu'il en soit, ce chapitre établissait plusieurs points dont les principaux sont ceux-ci : 1° absence complète de règles pour l’acoustique des salles de théâtres ; 2° désintéressement de ma part dans les critiques et surtout dans les éloges qui peuvent être formulés au sujet de l’acoustique de l'Opéra, et 3" constatation formelle, à cette époque, de la parfaite sonorité de la salle, au moins en ce qui touchait les chanteurs.
« Les deux premiers points n’ont qu'une médiocre importance, puisqu'ils me sont à peu près personnels ; mais le dernier est plus significatif, puisqu'il se rapporte à une opinion alors générale, et dont les preuves ne m'ont pas fait défaut il y a trois ans.
« Par quel phénomène une salle reconnue dans le principe si excellente que l’on n’hésitait pas à la mettre au-dessus de l’ancienne salle incendiée, ce qui n’était pas une minime faveur, a-t-elle aujourd'hui une autre réputation? S’était-on trompé jadis, se trompe-t-on maintenant? Il est un peu dificile de retrouver toutes les causes de cette métamorphose qui eüt peut-être étonné Ovide ;
lé
mais on peut croire que le point de départ en a été futile.
Quelques petites vanités froissées, quelques racontars de journalistes, ont suffi pour attacher un maigre grelot que l'on a fait sonner pour passer le temps et que l’on a peu à peu changé en sonnette, puis en grosse cloche; si bien que des commissions officielles, qui auraient dû se garantir de tout entraînement, ont fait comme bien d’autres; elles ont tiré sur le battant sans savoir si la cloche était félée et si le son était juste.
CI] faut dire aussi que, d'autre part, quelques mécontents de la première heure, ne voulant pas suivre le gros des sonneurs, prétendent que la salle, jadis selon eux fort médiocre, est devenue tout à fait bonne. Ceux-ci auraient plutôt raison, car 1l est de fait notoire qu’une salle gagne toujours en vieillissant, de sorte qu’il y a bien des chances, lorsque l’architecte qui l’a construite n’est plus de ce monde, pour qu’on entonne des hosannas sur sa mémoire alors qu’on le critiquait de son vivant.
« Ce qui est assez curieux dans l'historique de cette transformation graduelle du sentiment public, ou plutôt du sentiment de divers intéressés, c’est que les plaintes se sont toujours manifestées quasi en dehors de ma connaissance. Ceux qui sonnaient la cloche fêlée avaient pour ainsi dire un peu honte de leur changement d’opinion. Ils me voyaient souvent, me remerciant fort de leur avoir donné une aussi bonne salle et, pour peu que je l’eusse voulu, ils m’eussent signé de bons et valables certificats ! Mais une fois loin de moi, leurs plaintes se manifestaient, et l'architecte qu’ils venaient de traiter comme un de leurs utiles collaborateurs en musique, ne devenait plus qu'un simple bâtisseur, sacrifiant les compositeurs à la réclame de son escalier !
« Cela est assez humain, en somme, et ne doit guère étonner ceux qui ont déjà tant soit peu vécu; néanmoins cette espèce de cligne-musette jouée en catimini montre qu'il yavait parmi les conjurés comme une sorte de fausse honte, ou tout au moins comme une sorte d’indécision inconsciente. Bien que j’aie eu connaissance de certaines personnalités ayant assez grande influence sur leurs satellites, c’est presque toujours le séculaire ON qui était responsable des bruits qui circulaient.
« Est-il donc bien difficile de dire nettement sa pensée à celui que l’on accuse? Est-il donc bien difficile de s'adresser à celui qui peut vous répondre et qui, s’il n’a pas réussi, n’est pas encore assez infatué de lui-même pour ne pas écouter la voix de la raison? En fait, depuis l’ouverture de l’Opéra, combien de gens se sont occupés de cette question de l’acoustique, dont pas un n’a cru devoir m'en parler directement! On a fait des rapports dans diverses commissions; oh a discuté dans plusieurs comités sans qu'aucun membre ait supposé qu’il pouvait être bon que l'architecte de la salle füt entendu afin qu’on sût de lui, en cas de constatation réelle de défaut, ce que l’on pouvait faire pratiquement pour y remédier. Ainsi, c’est la première fois que l’on me consulte sur ce sujet. Pardonnez-moi donc, Monsieur le Ministre, si je me laisse entrainer un peu en dehors des choses techniques ; mais cette petite explosion, que j’ai pourtant calmée de mon mieux, va me permettre (je l’espère du moins sans en répondre) de reprendre la question sous un point de vue plus utilitaire.
« D'abord, et avant tout, la salle est-elle bonne ou est-elle mauvaiser Je dirai moi : elle est bonne, très-
bonne; d’autres diront : elle est mauvaise, très-mauvaise; et s’il y avait une enquête à ce sujet, quelle que soit la décision de l’arbitrage, cela ne changerait rien à la qualité de la salle, ni même, je puis le dire, au sentiment particulier de chacun. Il est vrai, néanmoins, que si l’on déclare offciellement par des rapports et par des articles de journaux que la salle est sourde ou sonore, le bon public, qui ne sait pas toujours la différence qu'il y a entre ces deux choses, suivra probablement le verdict, surtout si celui-ci conclut à la condamnation de l’architecte.
« Voyons, Monsieur le Ministre, voulez-vous faire cette enquête inutile ? Si vous vous décidez à l’ordonner, je vous demanderai alors que tous les intéressés : chanteurs, choristes et abonnés, viennent les uns après les autres dire leur opinion devant le directeur de l’Opéra et moi. Si la chose se faisait ainsi, je suis bien certain que le résultat serait en ma faveur ; mais dame! si les déposants agissent en dehors de ma personne, comme j’en connais beaucoup, et même qu’un certain nombre sont de mes amis, je ne serai plus guère tranquille.
« Tenez, Monsieur le Ministre, je veux faire la part belle aux opposants. Je suppose avec eux que l’acoustique de la salle est défectueuse et que le fait est bien et dûment constaté.
« Dans ce cas, que faut-il faire ?
« C’est là où les inventeurs de systèmes vont apporter leurs propositions et, si la chose était mise au concours, il y aurait tant de remèdes proposés, que l’acoustique serait sûre de disparaître tout à fait au milieu de tous ces médicaments.
« Parmi ces remèdes, il en est un pourtant qui
semble réunir une certaine quantité d’adhérents; c’est celui qui consisterait à avancer le proscénium. Pour les uns, cette avancée devrait être utile aux chanteurs, qui seraient ainsi plus dans la salle; pour les autres, cela servirait principalement à l’orchestre dontles sons seraient renforcés par cette adjonction du ventre de l’avant-scène.
« Mon Dieu, j’avancerai le proscénium autant que l’on voudra, jusqu'aux stalles d’amphithéâtre si on le désire; mais a-t-on réfléchi si ce que l’on demande est bien logique et si le remède sera réellement efficace ?
« Prenons d’abord les acteurs.
« Il est un fait indéniable, c’est celui-ci :
« Pendant les quatre heures que dure ordinairement un opéra, il y a tout au plus un quart d’heure (mettons en certains cas une demi-heure Comme maximum) pendant lequel les chanteurs s’approchent tout près de la rampe. Le reste du temps ils en sont toujours éloignés de deux ou trois mètres et bien souvent davantage encore, de sorte que s'il y avait un intérêt indiscutable à ce que les acteurs fussent autant que possible dans la salle, neuf fois sur dix les directeurs manqueraient à leur devoir de metteurs en scène, en laissant leurs artistes chanter et se mouvoir au second ou au troisième plan.
« Si lon agit ainsi qu'on le fait actuellement, c’est qu'il serait intolérable de voir toute une soirée les chanteurs alignés contre la rampe et ne se reliant plus dès lors avec les choristes et les décorations. Donc, l’avancement du proscénium est loin d’être indiscutable, puisque, tel qu'il est présentement établi, les acteurs ne s’avancent que fort rarement jusqu’à sa limite.
« Ce n’est pas, je le suppose, pour que la voix des