DES LOGES DES CHORISTES ET DES COMPARSES
De ceci j'ai peu de chose à dire, sinon que les toilettes des choristes sont en bois de pichepin, et, si j’indique cette particularité, c’est que je crois que c’est le premier emploi de cette essence qui ait été fait à Paris; du moins mon menuisier me l’a dit, et j’aime à le croire; car,ce bois ayant depuis lors fait fort bien son chemin, il me plairait d’avoir ouvert la route.
Quant au reste, il n’y a pas grand chose à signaler : ce sont de petits arrangements, que je crois ingénieux, d'éclairage, de miroirs, de lavabos et d’armoires ; mais tout cela ne vaut guère la peine que l’on s’y arrête. Les questions de cuvettes et de pots à eau, tout en faisant partie
de l'architecture, ne sont pas faites pour révolutionner cet art. Passons donc en disant toutefois que dans ces loges générales, celles affectées au corps de ballet ont au moins l'avantage d’abriter de charmantes jeunes filles, ce qui vaut mieux que tous les profils et les plans du monde entier, pour les abonnés de l’Opéra, qui pensent avec raison que les oiseaux sont plus précieux que la cage. N'est-ce pas aussi votre avis?
Si vous saviez Comme tout est gai et pimpant dans ces petites loges du corps de ballet! comme on y caquette gentiment entre deux battements de jambes! C’est la grâce et la jeunesse qui y prennent domicile et le Caton le plus sévère serait lui-même réjoui par ce gazouillement juvénile et par ces frais éclats de rire qui passent au travers des portes entre-bâillées ! |
Dame, ce n’est pas tout à fait la même chose dans les loges des comparses! les voix sont moins douces, l’atmosphère moins pure ; mais ces braves gens, en somme, paraissent heureux de quitter la blouse ou le bourgeron pour se costumer en hallebardiers ou en seigneurs du temps de Henri Il; et, malgré la gaucherie de quelques novices, tout fiers de leurs nouveaux vêtements, la masse des choristes porte assez bien ses beaux habits historiques. Aussi une certaine illusion vous saisit quand on entre dans leur loge et on se croit dans une kermesse du moyen Âge ou dans un corps de garde du bon vieux temps.
Je crois maintenant que vous êtes fixés sur Les locaux que je viens de vous décrire et qu’il ne vous reste plus rien à apprendre sur ce sujet. Voyons donc le suivant.
DULFOYER DU CHANT
Une grande salle au premier étage, avec une décoration fort simple et des panneaux devant recevoir un jour ou l’autre les portraits des chanteurs et chanteuses les plus célèbres, mais qui, pour l'instant, n’ont reçu que trois couches de peinture; quelques fauteuils confortables, de longs divans, deux candélabres et une douzaine d’appliques, c’est ce dont se compose tout le foyer du chant. Il sert le jour à diverses répétitions de solis ou de demi-ensemble, et le soir à deux ou trois seconds sujets misanthropes, qui viennent essayer leurs basses profondes ou leurs sopranos aigus. Les artistes de primo cartello le délaissent et vont, soit dans leurs loges, soit dans le petit foyer de répliques, installé à l’avant-scène; aussi, pendant le jeu, le foyer du chant a un aspect lugubre et les rares malheureux qui le fréquentent ressemblent à des âmes en peine.
Que voulez-vous? ce n'est pas là que les abonnés se donnent rendez-vous; on n’y danse pas, on n’y cause pas; on n’y sacrifie n1 à Vénus ni à Terpsichore, et le dieu qui y préside à l’air grognon et renfrogné que doit prendre tout immortel, voyant son autel sans clients. On prétend pourtant qu’une fois on y a compté jusqu’à dix personnes en dehors de trois chanteurs qui s’y étaient égarés! Mais ce sont là des bruits légendaires, auxquels il ne faut pas ajouter foi. Le foyer du chant est la Thébaïde de l'Opéra. Après tout, il vaut mieux qu’elle soit là que dans la salle. |