CHARLOT POÈTE
Poème cinématographique
Sur des centaines d'affiches qui, à tous les murs, sur tous les kiosques, peuplent la ville: Charlot commence à prendre vie et descend triomphalement, comme d’un piédestal, sur le trottoir. Il s’assied sur le bord avec l’air de réfléchir profondément. Puis il prend une brosse, la trempe dans le ruisseau et se rince la bouche. Ensuite il passe la même brosse dans ses cheveux. Pose contemplative. Sourire aux passants.
L’affiche la plus proche le représentait comme Roi de Cœur. Il en porte encore l’accoutrement : Couronne, Sceptre et Pomme. Lentement :il s’en défait et pose sa couronne sur une boîte à ordures.
CHARLOT. — Les rois et moi n’étions que des
affiches
Bibelots dont un grand public se fiche
Sourires de journaux-illustrés et de cartes postales:
Mais qui comprend ma souffrance bouddhique!
Je rends aux hommes ce qu’ils ont perdu depuis des siècles,
Le joyau de leur âme, LE RIRE !
Et pourtant je suis le plus seul des hommes !
LE COLLEUR D’AFFICHES traverse la rue et se met à coller une réclame de parfumerie: QUI VIVRA VERRA. Charlot s’est vite caché derrière le kiosque et sort de l’autre côté, complètement revêtu de son accoutrement civil habituel: petit melon — veston guindé — canne de jonc — pantalons en tirebouchon — bottes en fers à repasser. Le COLLEUR D’AFFI- CHES remarque la place vide et se fàche :
LE COLLEUR D’AFFICHES. — Comment, vous me volez votre affiche, Monsieur Charlot ?
Cette chose sans âme : est-ce qu’elle vous appartient ? On me demandera des comptes si l'inspecteur ne vous trouve pas à votre place. ...
Retournez, mon cher frère, à votre piédestal. D'ailleurs votre bonté légendaire vous y oblige ! En n'étant pas à votre poste, face au public, Vous me ruineriez! J'ai onze enfants, J'ai mon terme à payer le quinze, Ma femme fait la grande lessive:
Trop de soucis pour un homme honnête !
Je me fâche, Monsieur ! Allons, montez à l’affiche !
CHARLOT fait mine de chercher dans la caisse à ordures sa couronne de Roi de Cœur.
CHARLOT. — Comme cette couronne mon cœur est de papier.
Ah mon vieux : Molière a plus pleuré que ri!
On dit que je souris : C’est le passant qui l’exige, Et il ne mérite pas plus ! Il organise Ma crucifixion sociale sur tous les boulevards, A tous les bazars de charité I1 m’érige des monuments d’affiches — et il rit ! Mon frère, retiens cette sagesse :
Il est plus facile de mourir pour l’humanité Que de vivre pour un ami!
Le colleur d'affiches gifle Charlot.
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LE COLLEUR D’AFFICHES. — C’est bien facile d’être sage Pour qui gagne cinq millions par semaine !
Et puis, je suis aussi bouddhiste, moi !
Peut-on être autre chose, en bon Européen ?
Et chacun porte son imperméable jaune.
Des passants viennent en un long cortège. Ils ont l’air pressés, affairés, et de chercher quelque chose. Mais ils s’ennuient affreusement et se disent des mots qu’ils n’entendent pas.
UN INSTITUTEUR. — On trouve toujours plus petit que soi!
UNE FILLE. — Au milieu du lit!
UN OFFICIER. — Tel père tel fils !
UNE FILLE. — Au milieu du lit!
UN GENDARME. — A quoi rêvent les jeunes filles!
UNE FILLE. — Au milieu du lit!
UNE VIEILLE DAME. — I pleut!
UN PHILOSOPHE. — Il pleut un peu.
UN MARCHAND D'ORANGES. — Il ne pleut pas!
LA VIEILLE DAME. — Je vous dis qu’il pleut, Monsieur !
UNE FILLE. — Au milieu du lit !
UN PHILOSOPHE. — Peut-être bien qu'il pleut sans mouiller !
LA DAME. — Charlot ! Charlot! (elle s’évanouit).
LATOLE
LA VIEILLE DAME. — Charlot ? C’est mon amant, madame !
LA JEUNE DAME. — Le mien!
PETITE MENDIANTE. — Non, le mien!
LA VIEILLE DAME. — Charlot !
LE GENDARME. — Charlotissimo !
UN ABBÉ. — Charlot-Christ !
LA JEUNE DAME. — A moi!
PLUSIEURS VOIX. — A moi!
Les dames se prennent aux cheveux.
LE PHILOSOPHE. — Je crois qu’il pleuvra quandmême !
LE LIEUTENANT. — J'ai dit, qu’il pleut déjà, espèce de c...
Sur ces entrefaites, Charlot arrive en se dandinant et en jouant
avec sa canne. Il sort un gros livre de caisse de sa poche, s’installe sur le bord du trottoir et se met à écrire:
CHARLOT. — Vous avez dit de si grandes paroles, mes frères !
Faites m'en part. Je collectionne les bons mots.
Je veux être le nouveau Montaigne du peuple.
Vous disiez, Mademoiselle : « Au milieu du lit ? »
Sur l'écran on lit en grosses lettres jaunes :
AU MILIEU DU LIT C’est votre raison pure, Mademoiselle !
Il salue d’un petit coup de chapeau, puis fait mine de s’en aller.
LE COLLEUR D’AFFICHES. — Arrête! Au mur!
Idiot! Frère! Individu! Homme!
CHARLOT. — Demain, si vous voulez.
Aujourd’hui je dois être poète !
Je songe à ce thème profond :
Les prix du pétrole ont haussé !
Litanie des nouvelles Europes !
Voici la vérité des vérités !
D'un bras vigoureux, le colleur d’affiches prend Charlot au collet et le plaque au mur tel une simple affiche. Charlot y reste collé. Il apparaît sous plusieurs aspects : en civil, comme Roi de Cœur, et, un instant, comme Christ portant la couronne d’épines qui transparaît sous la couronne de roi et son petit melon.
Toute la ville défile devant ce nouveau dieu: Charlot rit, sourit, rit, sourit ! Survient un vieil arlequin avec une longue barbe blanche, masque tolstoien et sonnettes au col sali. Ici
Charlot ne se maitrise plus et commence à pleurer comme un
enfant . . . puis après un instant, il se met à rire, il rit plus fort que jamais, il se tord, jusqu’à ce que le vieillard sourie avec lui ... alors il se détourne et essuie une larme.
Un passant en habit noir donne une pièce au colleur d’affiches. Celui-ci, très étonné, se met à réfléchir, puis soudain, prend sa casquette et fait la quête. Les pièces d’or tombent dru. Les passants se ruent sur lui pour lui donner leur argent. Puis :il s'enfuit et les passants passent.
ALOEUN EE is
Des enfants jouent à saute-mouton. Ils rient, ceux-là, sans apercevoir Charlot. Il les contemple avec envie. Il ne voit plus qu'eux — puis d’un geste, déchire l'affiche, sort du mur et se joint aux garçonnets pour jouer avec eux.
Sur l'écran, en grosses lettres rouges :