‹ Le nouvel OrphéeChapitre 32 sur 56 · DS TR À L · texte numérisé non relu

DS TR À L

Recueillons-nous

Les fleurs joignent leurs mains après le passage du Roi-Midi

Le trèfle se penche et la marguerite

Ainsi refermons notre cœur

Soyons solitaires

Et simples

Chaque arbre est une mère penchée sur sa douleur Mais l’homme que sait-il de la fleur

Du travail avec des scarabées bruns à la semence brune ? I1 pèse le quintal de blé

L'homme que sait-il de l’homme La tradition pourrit comme une nourriture

Dans les comptoirs et les tiroirs de son cerveau

Le paysage d’été est en émoi

Le peuple ascète des peupliers

Chemine à travers des champs bleus

Devine l’alouette acuminée

Une eau d’étang

Âme grande ouverte

Attend son frère solitaire

Et frissonne des sentiments les plus muets

Ses poissons portent le deuil

Poissons royalement froids Tellement plus sages que nous qui nous désolons Dans le bruissement des astres !

Le meurtre n’est qu’une nécessité !

La scorpionne amoureuse dévore son scorpion avec ses pinces et ses dards et ses venins

Un bain d'orties brûlantes pourrait mettre ton

cœur en cendres J'aime pourtant l’ortie mendiante des routes Et ses cils verts baïissés Un paysage d’été est bondé de meurtres Dont nous n'avons pas à nous préoccuper ni des bienfaits

d’ailleurs

Nous avons à être solitaires Et simples

J'ai vu un arbre agonisant Ses doigts tremblaient au-dessus de mon sommeil : Çà et là

Algol le couple ardent et frénétique clignait hors des cataractes de la nuit

Et Saturne discobole des plaines

L’arbre n’avait plus devant lui que toute l'éternité

Le rêve végétal retournait au feuillage des oiseaux

L’écorce suppurait Le bois s’émiettait La moelle se carbonisait

Fourmis serpents mites mousses et anges

Vivaient de sa mort

L’essence de la vie c’est mourir

Je voudrais être Fleuve Poisson

Miroir Eau Gélatine photographique ou Nuage

Je voudrais être métamorphose en tout !

Mais mon cœur est en verre vulgaire de bouteille à bière

Mon cœur est une vitrine : toujours la même soir et matin

Avec des poupées de cire des parents une cravate bleue

Mon cœur est un mur de pierre et de ciment

Je suis un homme je m'appelle Félix et je porte

La redingote de rigueur aux Galeries Lafayette

Pauline la vendeuse me trouve chic

« Vera-Shoe chausse mieux ! » voilà mon évangile

J'aime les petits pieds des Juives et de leurs filles

Dans ma main voluptueuse

On devrait aimer un gros orteil comme un camélia

Des étangs sommeillent souterrains dans le sang —

Quand je dis à Lévy :

« Vous êtes fort au billard ! » il cligne de son troisième œil

Et ricane : « Ah non, pas de philosophie mon vieux ! »

Je suis très bête jamais je ne saurai son arrière-pensée

Tous les hommes sourient je sourirai toujours

Et cependant « Vera-Shoe chausse mieux ! »

Je ne suis plus le poète des cinq sens des trois dimensions et d’un seul cœur :

Je suis poète du sous-sol originel je crois

Aux rayons-O des cerveaux incandescents

nee

Hier je vis un agneau

J'en ai pleuré

Son museau était plus admirable que la cathédrale de Strasbourg

Son œil plus lumineux que l’hélianthème naissant

I1 mâchonnaiïit naïvement un chèvrefeuille en cœur

Et lorsque l’homme brutal voulut s’en saisir

Comme le cavalier aux échecs l’agneau bondit de biais dans le taillis

Tu ne connais pas la peur des solitaires ni leurs larmes

Hydrographie de Dieu

Mais tu rôtis leurs cuisses et tu les dégustes en

claquant de la langue

Je m’écorche quotidiennement l’âme je fouille mon visage et le ciel

Rien n'apparaît qu’un bouton sur la peau qu’une étoile au ciel

Signes quotidiens

Il ne nous reste rien à faire que ronfler

Et crier toujours : « Vera-Shoe chausse mieux ! »

Crier plus fort que le téléphone le tonnerre et les cigales

Pour qu’on serve enfin le potage-julienne

Car à 2 heures 30 je dois être à mon rayon

Dieu et ie Vera-Shoe sont parents proches Lorsque je propose à cette dame des demi-souliers en daim

Je me vends moi-même je vends Dieu je vends le monde entier

Tout ce que nous faisons est péché

Ne pas agir est l’unique salut —

Les plus saintes créatures sont les pierres

Plus saintes qu’agneaux et orties

Qu’hirondelles et étoiles

Inactives

J'aime parler avec l’âme des pierres

Les silex gisent auprès des frères les eaux

Ils croient à l’immortalité

Sont solitaires

Et simples

Du cœur des pierres en repos où pénètre le silence

Surgissent les dieux

Mais toi qui es poli envers l’inconnue dans le tram Toi qui salues le drapeau quand battent les tambours Qui portes un col frais qui répond de la pureté de

ton âme Aime-moi !

Tu t’étonnes à m’entendre railler ma mère :

« Une nuit de mai Comme on jouait du pipeau Ils se sont mariés Mais sa barbe chatouillait trop »

Lapide-moi frère tu ne me tueras point !

Il n'importe pas qu’un homme soit mauvais ou bon

Formule comme toute formule !

Le mal est d’être homme

Cheval et rose et péruche le savent bien Iis craignent tous notre bavarde plaie

Un seul point où nous communions

La pitié des petites orphelines et des vierges meurtries

Un jour l’héroïne du Théâtre municipal d'Orléans

Invita tous les locataires de son hôtel-meublé

Pour s’arracher l’âme de la poitrine

Pour chanter à s’en tuer la mémoire

Je vis les veines gonflées à son cou ses ongles sales : quelle envie de sangloter !

Le tapis était misérable les tasses bordées d’or

Et du pendentif à son corsage

Le Christ saignait à neuf tout près de ma photographie

On se trouve parfois au bord de la Méditerranée

Les branches d’un figuier encadrent l’or du panorama

Les fruits fondent en couchers de soleil

Le vert corsage de la mer est plein de dentelles

Ha « Vera-Shoe chausse mieux ! » crache la réclame

« Sacré poète, vous êtes un mauvais vendeur ! » crie le chef

Pauline en meurt de rire

Je passe à la caisse toucher ma fin de mois

Au soir j'enlève sa nièce Isabelle

« {Isabelle je t'aime

Nuage incandescent

Tes cheveux passent sur un pays de soif Mon âme devient aviatile

Isabelle je t'aime

Viens ! Le buisson a des flûtes et des voix vertes Sur le plus sombre des bancs du parc Nous jouerons au soldat et à la nourrice

D'Amérique piaillent les Variétés Dans la baie d'Hudson les navires flambent de joie Etalons et phoques fouaillent le ciel de leur queue

Isabelle je t'aime

Toi et le monde

Et la garniture rose de ton corsage Tout est si plein de goût

Achetons ensemble le Cinéma d’Eden ? »

Mon premier chant ! O poétique nouvelle !

La cage cuivrée des méridiens tourne autour de nous

Le poète enregistre comme un thermomètre

La fièvre du monde

L’oie sauvage et le ballon jettent au lieu de lest des cris

Le poème est de l’angoisse anesthésiée

La douleur est meilleure que l’amour

« Isabelle pyjama noir Le monde résonne du grammophone Dieu O mandolines abandonnées sur les Gémaux Le Monde c’est nous deux !

L'arbre de la cascade peut nous toucher

de son âme verte

Là-bas un tram inconsolable attend au terminus ses sœurs

Et meurt vingt fois de consomption et de volupté

Les cloches nous éveillent toujours hors de la fosse du sommeil

O Isabelle pyjama noir il y à encore mille autres bonheurs

Chaque allumette ressuscite Bengale Et pourtant rien ne vit sans nous ! >»

Mais dans la chambre voisine n° 19 le fabricant de savon

Chantait le même chant que moi à sa blonde Emmi

Et le piccolo le chantait à sa laitière

Au déjeuner nous dorions tous nos tartines de miel : C’est ça l’amour !

En attendant

Les mers passent avec leurs caravanes

Peuples de l’eau

Chaque sœur-vague me connaît

J'écoute pleuvoir la nuit sans étoiles

Chaque goutte percute mon cœur

Combien de gouttes meurent sur les narcisses

O vie énorme angoisse du monde

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(Dessin Robert Delaunay)

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Entre temps il faut régler la note du camionneur

Je jette dix centimes dans la foule le Pape m’adresse un radiogramme

L’Iilustration me fait sourire en effigie

Et tous les coiffeurs me montrent à leurs clients

Seigneur je suis inapte

A vendre les Vera-Shoes aux belles dames

Inapte à toujours beurrer les tartines d'Isabelle

Inapte à l'esprit révolutionnaire de l’Europe

Quelque part sur l’hémisphère sanglote une veuve :

« Je l’aime, et il ne m'aime pas! »

Mon profil narquois gît dans son cœur comme sur

du velours rouge

La ville d'Ottava voudrait m'élire pour shériff

Mais je ne saurais pas faire de discours

Et Félix aujourd’hui est un mauvais prénom

Cependant je sens des alouettes dans ma gorge L’arbre se plaint dans sa charpente La lune est partout et chaque librairie met en vente Schopenhauer A ma cigarette Dieu s’est brûlé la barbe Brüûle Dieu Je ne connais ni Bien ni Mal Bouddha ne sortait pas en été pour ne fouler aucune vie Mais sa respiration causait la mort de cent mille miasmes

L’arbre se nourrit d’air les insectes d’arbres les oiseaux d'insectes les serpents d’oiseaux la terre de serpents

l’air de terre

Je ne connais ni Bien ni Mal

« Vera-Shoe chausse mieux ! »

Et je le vends à bon marché

Recueïllons-nous recueillons-nous

Les nombres de notre cerveau sont trop faibles pour porter les secondes

La pierre muette est sage

Le trèfle est sage qui ouvre et replie ses feuilles

Le trèfle est solitaire

Et simple

Soyons donc solitaires

Et simples

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