DS TR À L
Recueillons-nous
Les fleurs joignent leurs mains après le passage du Roi-Midi
Le trèfle se penche et la marguerite
Ainsi refermons notre cœur
Soyons solitaires
Et simples
Chaque arbre est une mère penchée sur sa douleur Mais l’homme que sait-il de la fleur
Du travail avec des scarabées bruns à la semence brune ? I1 pèse le quintal de blé
L'homme que sait-il de l’homme La tradition pourrit comme une nourriture
Dans les comptoirs et les tiroirs de son cerveau
Le paysage d’été est en émoi
Le peuple ascète des peupliers
Chemine à travers des champs bleus
Devine l’alouette acuminée
Une eau d’étang
Âme grande ouverte
Attend son frère solitaire
Et frissonne des sentiments les plus muets
Ses poissons portent le deuil
Poissons royalement froids Tellement plus sages que nous qui nous désolons Dans le bruissement des astres !
Le meurtre n’est qu’une nécessité !
La scorpionne amoureuse dévore son scorpion avec ses pinces et ses dards et ses venins
Un bain d'orties brûlantes pourrait mettre ton
cœur en cendres J'aime pourtant l’ortie mendiante des routes Et ses cils verts baïissés Un paysage d’été est bondé de meurtres Dont nous n'avons pas à nous préoccuper ni des bienfaits
d’ailleurs
Nous avons à être solitaires Et simples
J'ai vu un arbre agonisant Ses doigts tremblaient au-dessus de mon sommeil : Çà et là
Algol le couple ardent et frénétique clignait hors des cataractes de la nuit
Et Saturne discobole des plaines
L’arbre n’avait plus devant lui que toute l'éternité
Le rêve végétal retournait au feuillage des oiseaux
L’écorce suppurait Le bois s’émiettait La moelle se carbonisait
Fourmis serpents mites mousses et anges
Vivaient de sa mort
L’essence de la vie c’est mourir
Je voudrais être Fleuve Poisson
Miroir Eau Gélatine photographique ou Nuage
Je voudrais être métamorphose en tout !
Mais mon cœur est en verre vulgaire de bouteille à bière
Mon cœur est une vitrine : toujours la même soir et matin
Avec des poupées de cire des parents une cravate bleue
Mon cœur est un mur de pierre et de ciment
Je suis un homme je m'appelle Félix et je porte
La redingote de rigueur aux Galeries Lafayette
Pauline la vendeuse me trouve chic
« Vera-Shoe chausse mieux ! » voilà mon évangile
J'aime les petits pieds des Juives et de leurs filles
Dans ma main voluptueuse
On devrait aimer un gros orteil comme un camélia
Des étangs sommeillent souterrains dans le sang —
Quand je dis à Lévy :
« Vous êtes fort au billard ! » il cligne de son troisième œil
Et ricane : « Ah non, pas de philosophie mon vieux ! »
Je suis très bête jamais je ne saurai son arrière-pensée
Tous les hommes sourient je sourirai toujours
Et cependant « Vera-Shoe chausse mieux ! »
Je ne suis plus le poète des cinq sens des trois dimensions et d’un seul cœur :
Je suis poète du sous-sol originel je crois
Aux rayons-O des cerveaux incandescents
nee
Hier je vis un agneau
J'en ai pleuré
Son museau était plus admirable que la cathédrale de Strasbourg
Son œil plus lumineux que l’hélianthème naissant
I1 mâchonnaiïit naïvement un chèvrefeuille en cœur
Et lorsque l’homme brutal voulut s’en saisir
Comme le cavalier aux échecs l’agneau bondit de biais dans le taillis
Tu ne connais pas la peur des solitaires ni leurs larmes
Hydrographie de Dieu
Mais tu rôtis leurs cuisses et tu les dégustes en
claquant de la langue
Je m’écorche quotidiennement l’âme je fouille mon visage et le ciel
Rien n'apparaît qu’un bouton sur la peau qu’une étoile au ciel
Signes quotidiens
Il ne nous reste rien à faire que ronfler
Et crier toujours : « Vera-Shoe chausse mieux ! »
Crier plus fort que le téléphone le tonnerre et les cigales
Pour qu’on serve enfin le potage-julienne
Car à 2 heures 30 je dois être à mon rayon
Dieu et ie Vera-Shoe sont parents proches Lorsque je propose à cette dame des demi-souliers en daim
Je me vends moi-même je vends Dieu je vends le monde entier
Tout ce que nous faisons est péché
Ne pas agir est l’unique salut —
Les plus saintes créatures sont les pierres
Plus saintes qu’agneaux et orties
Qu’hirondelles et étoiles
Inactives
J'aime parler avec l’âme des pierres
Les silex gisent auprès des frères les eaux
Ils croient à l’immortalité
Sont solitaires
Et simples
Du cœur des pierres en repos où pénètre le silence
Surgissent les dieux
Mais toi qui es poli envers l’inconnue dans le tram Toi qui salues le drapeau quand battent les tambours Qui portes un col frais qui répond de la pureté de
ton âme Aime-moi !
Tu t’étonnes à m’entendre railler ma mère :
« Une nuit de mai Comme on jouait du pipeau Ils se sont mariés Mais sa barbe chatouillait trop »
Lapide-moi frère tu ne me tueras point !
Il n'importe pas qu’un homme soit mauvais ou bon
Formule comme toute formule !
Le mal est d’être homme
Cheval et rose et péruche le savent bien Iis craignent tous notre bavarde plaie
Un seul point où nous communions
La pitié des petites orphelines et des vierges meurtries
Un jour l’héroïne du Théâtre municipal d'Orléans
Invita tous les locataires de son hôtel-meublé
Pour s’arracher l’âme de la poitrine
Pour chanter à s’en tuer la mémoire
Je vis les veines gonflées à son cou ses ongles sales : quelle envie de sangloter !
Le tapis était misérable les tasses bordées d’or
Et du pendentif à son corsage
Le Christ saignait à neuf tout près de ma photographie
On se trouve parfois au bord de la Méditerranée
Les branches d’un figuier encadrent l’or du panorama
Les fruits fondent en couchers de soleil
Le vert corsage de la mer est plein de dentelles
Ha « Vera-Shoe chausse mieux ! » crache la réclame
« Sacré poète, vous êtes un mauvais vendeur ! » crie le chef
Pauline en meurt de rire
Je passe à la caisse toucher ma fin de mois
Au soir j'enlève sa nièce Isabelle
« {Isabelle je t'aime
Nuage incandescent
Tes cheveux passent sur un pays de soif Mon âme devient aviatile
Isabelle je t'aime
Viens ! Le buisson a des flûtes et des voix vertes Sur le plus sombre des bancs du parc Nous jouerons au soldat et à la nourrice
D'Amérique piaillent les Variétés Dans la baie d'Hudson les navires flambent de joie Etalons et phoques fouaillent le ciel de leur queue
Isabelle je t'aime
Toi et le monde
Et la garniture rose de ton corsage Tout est si plein de goût
Achetons ensemble le Cinéma d’Eden ? »
Mon premier chant ! O poétique nouvelle !
La cage cuivrée des méridiens tourne autour de nous
Le poète enregistre comme un thermomètre
La fièvre du monde
L’oie sauvage et le ballon jettent au lieu de lest des cris
Le poème est de l’angoisse anesthésiée
La douleur est meilleure que l’amour
« Isabelle pyjama noir Le monde résonne du grammophone Dieu O mandolines abandonnées sur les Gémaux Le Monde c’est nous deux !
L'arbre de la cascade peut nous toucher
de son âme verte
Là-bas un tram inconsolable attend au terminus ses sœurs
Et meurt vingt fois de consomption et de volupté
Les cloches nous éveillent toujours hors de la fosse du sommeil
O Isabelle pyjama noir il y à encore mille autres bonheurs
Chaque allumette ressuscite Bengale Et pourtant rien ne vit sans nous ! >»
Mais dans la chambre voisine n° 19 le fabricant de savon
Chantait le même chant que moi à sa blonde Emmi
Et le piccolo le chantait à sa laitière
Au déjeuner nous dorions tous nos tartines de miel : C’est ça l’amour !
En attendant
Les mers passent avec leurs caravanes
Peuples de l’eau
Chaque sœur-vague me connaît
J'écoute pleuvoir la nuit sans étoiles
Chaque goutte percute mon cœur
Combien de gouttes meurent sur les narcisses
O vie énorme angoisse du monde
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(Dessin Robert Delaunay)
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Entre temps il faut régler la note du camionneur
Je jette dix centimes dans la foule le Pape m’adresse un radiogramme
L’Iilustration me fait sourire en effigie
Et tous les coiffeurs me montrent à leurs clients
Seigneur je suis inapte
A vendre les Vera-Shoes aux belles dames
Inapte à toujours beurrer les tartines d'Isabelle
Inapte à l'esprit révolutionnaire de l’Europe
Quelque part sur l’hémisphère sanglote une veuve :
« Je l’aime, et il ne m'aime pas! »
Mon profil narquois gît dans son cœur comme sur
du velours rouge
La ville d'Ottava voudrait m'élire pour shériff
Mais je ne saurais pas faire de discours
Et Félix aujourd’hui est un mauvais prénom
Cependant je sens des alouettes dans ma gorge L’arbre se plaint dans sa charpente La lune est partout et chaque librairie met en vente Schopenhauer A ma cigarette Dieu s’est brûlé la barbe Brüûle Dieu Je ne connais ni Bien ni Mal Bouddha ne sortait pas en été pour ne fouler aucune vie Mais sa respiration causait la mort de cent mille miasmes
L’arbre se nourrit d’air les insectes d’arbres les oiseaux d'insectes les serpents d’oiseaux la terre de serpents
l’air de terre
Je ne connais ni Bien ni Mal
« Vera-Shoe chausse mieux ! »
Et je le vends à bon marché
Recueïllons-nous recueillons-nous
Les nombres de notre cerveau sont trop faibles pour porter les secondes
La pierre muette est sage
Le trèfle est sage qui ouvre et replie ses feuilles
Le trèfle est solitaire
Et simple
Soyons donc solitaires
Et simples