‹ Le Nouvelle Héloïse (volume 2)Chapitre 2 sur 14 · FRAGMENS · texte numérisé non relu

FRAGMENS

.1 OINTS A LA LETTRE l'RÉCFDENTE

Pourquoi n'ai-je pu vous voir avant mon départ ? Vous avez craint que je n'expirasse en vous quittant! Cœur pitoyable, rassurez-vous : je me porte bien... je ne souffre pas... je vis encore... je pense à vous... je pense au temps où je vous fus cher... J'ai le cœur un peu serré... La voiture m'é-

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tûurdil... Je me trouve abattu... Je ne pourrai longtemps vous écrire aujourd'hui. Demain peutêtre aurai-je plus de force... ou n'en aurai-je plus besoin...

Où m'entraînent ces chevaux avec tant de vitesse ? Où me conduit avec tant de zèle cet homme qui se dit mon ami? Est-ce loin de toi, Julie? Estce par ton ordre? Est-ce en des lieux où tu n'es pas?... Ah! fille insensée !... je mesure des yeux le chemin c(ue je parcours si rapidement. D'où viensje? où vais-je? et pourcjuoi tant de diligence? Avez-vous peur, cruels, c|ue je ne coure pas assez tôt à ma perte? O amitié! ô amour! est-ce là votre accord? sont-ce là vos bienfaits?...

As-tu bien consulté ton cœur en me chassant avec tant de violence? As-tu pu, dis, Julie, as-tu pu renoncer pour jamais...? Non, non, ce tendre cœur m'aime, je le sais bien. Malgré le sort, malgré lui-même, il m'aimera jusqu'au tombeau... Je le vois, tu t'es laissé suggérer'... Quel repentir éternel tu te prépares !... Hélas ! il sera trop tard...

1. La suite nionue que ses soupçons tomboicnt sur mylord Edouaifl, et que Clairt' les a pris pour elle.

Quoi! lu pourrois oublier... Quoi! je t'aurois mal connue!... Ah! songe à toi, songe à moi, songe à... Écoute, il en est temps encore... Tu m'as chassé avec barbaiie. Je fuis plus vite que le vent... Dis un mot, un seul mot, et je reviens plus prompt cjue l'éclair. Dis un mot, et pour jamais nous sommes unis. Nous devons l'être... nous le serons... Ah! l'air emporte mes plaintes!... Et cependant je fuis! je vais vivre et mourir loin d'elle... Vivre loin d'elle !...

De mylord Edouard à Julie.

Votre cousine vous dira des nouvelles de votre ami. Je crois d'ailleurs qu'il vous écrit par cet ordinaire. Commencez par satisfaire là-dessus votre empressement, pour lire ensuite posément cette lettre, car je vous préviens que son sujet demande toute votre attention.

Je connois les hommes; j'ai vécu beaucoup en peu d'années; j'ai acquis une grande expérience à mes dépens, et c'est le chemin des passions qui m'a conduit à la philosophie. Mais de tout ce que j'ai observé jusqu'ici, je n'ai rien vu de si extraordinaire que vous et votre amant. Ce n'est pas que vous ayez ni l'un ni l'autre un caractère marqué

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dont on puisse au premier coup d'œil assigner les différences, et il se pourroit bien que cet embarras de vous définir vous fît prendre pour des âmes communes par un observateur superficiel. Mais c'est cela même qui vous distingue qu'il est impossible de vous distinguer, et que les traits du modèle commun, dont quelqu'un manque toujours à chaque individu, brillent tous également dans les vôtres. Ainsi chaque épreuve d'une estampe a ses défauts particuliers qui lui servent de caractère; et, s'il en vient une qui soit parfaite, quoiqu'on la trouve belle au premier coup d'œil, il faut la considérer longtemps pour la reconnoître. La première fois que je vis votre amant, je fus frappé d'un sentiment nouveau qui n'a fait qu'augmenter de jour en jour, à mesure que la raison l'a justifié. A votre égard, ce fut tout autre chose encore, et ce sentiment fut si vif que je me trompai sur sa nature. Ce n'étoit pas tant la différence des sexes qui produisoit cette impression, qu'un caractère encore plus marqué de perfection que le cœur sent, même indépendamment de l'amour. Je vois bien ce que vous seriez sans votre ami, je ne vois pas de même ce qu'il seroit sans vous; beaucoup d'hommes peuvent lui ressembler, mais il n'y a qu'une Julie au monde. Après un tort que je ne me pardonnerai jamais, votre lettre vint m'éclairer sur mes vrais sentimens : je connus que je n'étois point jaloux, ni par conséquent amoureux; je con-

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nus que vous étiez trop aimable pour moi : il vous faut les prémices d'une âme, et la mienne ne seroit pas digne de vous.

Dès ce moment, je pris pour votre bonheur mutuel un tendre intérêt qui ne s'éteindra point. Cro^'ant lever toutes les difficultés, je fis auprès de votre père une démarche indiscrète, dont le mauvais succès n'est qu'une raison de plus pour exciter mon zèle. Daignez m'écouter, et je puis réparer encore tout le mal que je vous ai fait.

Sondez bien votre cœur, ô Julie! et voyez s'il vous est possible d'éteindre le feu dont il est dévoré. Il fut un temps peut-être où vous pouviez en arrêter le progrès; mais si Julie, pure et chaste, a pourtant succombé, comment se relèvera-t-elle après sa chute? comment résistera-t-elle à l'amour vainqueur, et armé de la dangereuse image de tous les plaisirs passés? Jeune amante, ne vous en imposez plus , et renoncez à la confiance qui vous a séduite; vous êtes perdue s'il faut combattre encore : vous serez avilie et vaincue, et le sentiment de votre honte étouffera par degrés toutes vos vertus. L'amour s'est insinué trop avant dans la substance de votre âme pour que vous puissiez jamais l'en chasser; il en renforce et pénètre tous les traits comme une eau forte et corrosive; vous n'en effacerez jamais la profonde impression sans effacer à la fois tous les sentimens exquis que vous reçûtes de la nature; et quand il ne vous restera plus

d'amour, il ne vous restera plus rien d'estimable. Qu'avez-vous donc maintenant à faire, ne pouvant plus changer l'état de votre cœur? Une seule chose, Julie, c'est de le rendre légitime. Je vais vous proposer pour cela l'unique moyen qui vous reste; profitez-en, tandis qu'il est temps encore : rendez à l'innocence et à la vertu cette sublime raison dont le Ciel vous fit dépositaire, ou craignez d'avilir à jamais le plus précieux de ses dons.

J'ai dans le duché d'York une terre assez considérable, qui fut longtemps le séjour de mes ancêtres. Le château est ancien, mais bon et commode; les environs sont solitaires, mais agréables et variés. La rivière d'Ouse, qui passe au bout du parc, offre à la fois une perspective charmante à la vue et un débouché facile aux denrées. Le produit de la terre suffit pour l'honnête entretien du maître et peut doubler sous ses yeux. L'odieux préjugé n'a point d'accès dans cette heureuse contrée ; l'habitant paisible y conserve encore les moeurs simples des premiers temps, et l'on y trouve une image du Valais, décrit avec des traits si touchans par la plume de votre ami. Cette terre est à vous, Julie, si vous daignez l'habiter avec lui ; et c'est là que vous pourrez accomplir ensemble tous les tendres souhaits par où finit la lettre dont je parle.

Venez, modèle unique des vrais amans, venez, couple aimable et fidèle, prendre possession d'un lieu fait pour servir d'asile à l'amour et à l'inno- Noui'clk Héloïsc. H. 3

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cence; venez y serrer, à la face du ciel et des hommes, le doux nœud qui vous unit; venez honorer de l'exemple de vos vertus un pays où elles seront adorées, et des gens simples portés à les imiter. Puissiez-vous, en ce lieu tranquille, goûter à jamais, dans les sentimens qui vous unissent, le bonheur des âmes pures! Puisse le Ciel y bénir vos chastes feux d'une famille qui vous ressemble! Puissiez-vous y prolonger vos jours dans une honorable vieillesse, et les terminer enfin paisiblement dans les bras de vos enfans! Puissent nos neveux, en parcourant avec un charme secret ce monument de la félicité conjugale, dire un jour, dans l'attendrissement de leur cœur : « Ce fut ici l'asile de l'innocence, ce fut ici la demeure des deux amans ! » Votre sort est en vos mains, Julie. Pesez attentivement la proposition que je vous fais, et n'en examinez que le fond : car d'ailleurs je me charge d'assurer d'avance et irrévocablement votre ami de l'engagement que je prends. Je me charge aussi de la sûreté de votre départ et de veiller avec lui à celle de votre personne jusqu'à votre arrivée. Là, vous pourrez aussitôt vous marier publiquement sans obstacle, car, parmi nous, une fille nubile n'a nul besoin du consentement d'autrui pour disposer d'elle-même. Nos sages lois n'abrogent point celles de la nature; et, s'il résulte de cet heureux accord quelques inconvéniens, ils sont beaucoup moindres que ceux qu'il prévient. J'ai laissé à

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Vevay mon valet de chambre, homme de confiance, brave, prudent, et d'une fidélité à toute épreuve. Vous pourrez aisément vous concerter avec lui, de bouche ou par écrit, à l'aide de Regianino , sans que ce dernier sache de quoi il s'agit. Quand il sera temps, nous partirons pour vous aller joindre, et vous ne quitterez la maison paternelle que sous la conduite de votre époux.

Je vous laisse à vos réflexions; mais, je le répète, craignez l'erreur des préjugés et la séduction des scrupules, qui mènent souvent au vice par le chemin de l'honneur. Je prévois ce qui vous arrivera si vous rejetez mes offres : la tyrannie d'un père intraitable vous entraînera dans l'abîme , que vous ne connoîtrez qu'après la chute. Votre extrême douceur dégénère quelquefois en timidité : vous serez sacrifiée à la chimère des conditions '. Il faudra contracter un engagement désavoué par le cœur. L'approbation publique sera démentie incessamment par le cri de la conscience; vous serez honorée et méprisable : il vaut mieux être oubliée et vertueuse.

P. S. Dans le doute de votre résolution, je vous écris à l'insu de notre ami, de peur qu'un refus de

i. La chimère des conditions! C'est un pair d'Angleierre qui parle ainsi ! et tout ceci ne seroit pas une fiction ! Lecteur, qu'en diies-vous?

votre part ne vînt détruire en un instant tout l'effet de mes soins.

LETTRE IV De Julie à Claire.

Oh ! ma chère, dans quel trouble tu m'as laissée hier au soir! et quelle nuit j'ai passée en rêvant à cette fatale lettre ! Non, jamais tentation plus dangereuse ne vint assaillir mon cœur; jamais je n'éprouvai de pareilles agitations, et jamais je n'aperçus moins le moyen de les apaiser. Autrefois, une certaine lumière de sagesse et de raison dirigeoit ma volonté; dans toutes les occasions embarrassantes, je discernois d'abord le parti le plus honnête et le prenois à l'instant. Maintenant, avilie et toujours vaincue, je ne fais que flotter entre des passions contraires; mon foible cœur n'a plus que le choix de ses fautes; et tel est mon déplorable aveuglement que, si je viens par hasard à prendre le meilleur parti, la vertu ne m'aura point guidée, et je n'en aurai pas moins de remords. Tu sais quel époux mon père me destine; tu sais quels liens l'amour m'a donnés. Veux-je être vertueuse? l'obéissance et la foi m'imposent des devoirs opposés. Veux-je suivre le penchant de mon

cœur? qui préférer, d'un amant ou d'un père? Hélas! en écoutant l'amour ou la nature, je ne puis éviter de mettre l'un ou l'autre au désespoir; en me sacrifiant au devoir, je ne puis éviter de commettre un crime, et, quelque parti que je prenne, il faut que je meure à la fois malheureuse et coupable.

Ah! chère et tendre amie! toi qui fus toujours mon unique ressource et qui m'as tant de fois sauvée de la mort et du désespoir, considère aujourd'hui l'horrible état de mon âme et vois si jamais tes secourables soins me furent plus nécessaires. Tu sais si tes avis sont écoutés; tu sais si tes conseils sont suivis; tu viens de voir, au prix du bonheur de ma vie, si je sais déférer aux leçons de l'amitié : prends donc pitié de l'accablement où tu m'as réduite; achève, puisque tu as commencé; supplée à mon courage abattu; pense pour celle qui ne pense plus que par toi. Enfin, tu lis dans ce cœur qui t'aime, tu le connois mieux que moi : apprends-moi donc ce que je veux et choisis à ma place, quand je n'ai plus la force de vouloir ni la raison de choisir.

Relis la lettre de ce généreux Anglois, relis-la mille fois, mon ange. Ah! laisse-toi toucher au tableau charmant du bonheur que l'amour, la paix, la vertu, peuvent me promettre encore! Douce et ravissante union des âmes, délices inexprimables même au sein des remords, dieux! que seriez-vous pour mon cœur au sein de la foi conjugale ! Quoi !

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le bonheur et l'innocence seroient encore en mon pouvoir! Quoi! je pourrois expirer d'amour et de joie entre un époux adoré et les chers gages de sa tendresse!... Et j'hésite un seul moment! et je ne vole pas réparer ma faute dans les bras de celui qui me la fit commettre! et je ne suis pas déjà femme vertueuse et chaste mère de famille!... Oh! que les auteurs de mes jours ne peuvent-ils me voir sortir de mon avilissement! que ne peuvent-ils être témoins de la manière dont je saurai remplir à mon tour les devoirs sacrés qu'ils ont remplis .envers moi!... Et les tiens, fille ingrate et dénaturée, qui les remplira près d'eux, tandis que tu les oublies? Est-ce en plongeant le poignard dans le sein d'une mère que tu te prépares à le devenir? Celle qui déshonore sa famille apprendra-t-elle à ses enfans à l'honorer? Digne objet de l'aveugle tendresse d'un père et d'une mère idolâtres, abandonne-les au regret de t'avoir fait naître; couvre leurs vieux jours de douleur et d'opprobre... et jouis, si tu peux, d'un bonheur acquis à ce prix!

Mon Dieu, que d'horreurs m'environnent!

Quitter furtivement son pays, déshonorer sa famille, abandonner à la fois père, mère, amis, parens, et toi-même! et toi, ma douce amie! et toi, la bien-aimée de mon cœur! toi dont à peine, dès mon enfance, je puis rester éloignée un seul jour, te fuir, te quitter, te perdre, ne te plus voir...

Ah! non! que jamais... Qiie de tourmens déchirent ta malheureuse amie! Elle sent à la fois tous les maux dont elle a le choix, sans qu'aucun des biens qui lui resteront la console. Hélas! je m'égare. Tant de combats passent ma force et troublent ma raison; je perds à la fois le courage et le sens. Je n'ai plus d'espoir qu'en toi seule. Ou choisis, ou laisse-moi mourir.

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