Le page Fleur-de-Mai [microforme]
En l’an de grâce 1664, il y avait à Blois, duns une ruelle de la haute ville, voisine du château, une petite maison, d'apparence modeste, malgré l’écussonu taillé sur le cintre de la porte d’entrée, dont les volets étaient hermétiquement clos sur la rue, et à laquelle un immense jardin attenait par les derrières.
L’écusson disait qu’elle était demeure nobiliaire; de jardin touffu, négligé et abandonné aux soins du hasard et de la nature, pouvait attester que les maîtres du logis avaient qu’une mince livrée ; et, quant à cette obstination mystéricuse qu’ils semblaient mettre à ne jamais se montrer aux croisées, c’en était assez pour que les mauvaises langues, les commères et les oïsifs du voisinage eussent créé, petit à petit, les histoires les plus sin- É gulières et les plus romanesques.
He Cette maison, qu’on appelait à Blois la Maison-Close,
depuis téntôt vingt années, était cependant /habitée et … ‘lle avait appartenu d’abord à messire Enguerrand de | = Chastenay, gentilhomme du pays blaisois, ancien capi-
ine de cavalerie sous le Béarnais et son fils le roi Louis
la cinnn dont
it pris femme aux environs
de ait acheté à Blois la petite maisc
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nous. parlons; de son urion, il avait eu d’abord une fille, laquelle.étuit née en plein mois de juin, ce qui avait déterminé le père à lui donner le nom de Bluette.
Bluette avait poussé «u milieu de ce vaste jardin plantureux. comme les bluets des champs dont elle portait le nom. A dix ans, c était une charmante petite fille brune et blanche, à l'oeil noir, #ux lèvres roses sur lesquelles glissait sans cesse une chanson.
À quinze ans le front de l'enfant perdit son rayonnement, sa lèvre devint sérieuse, une maturité hâtive sembla vouloir compléter cette beauté merveilleuse. Ja jeune fille devint femme tout à coup. Deux causes, un malheur et une joie, y contribuèrent peut-être.
Bluctte avait près de douze ans lorsque la maison de son enfance s’accrut d’un nouvel hôte, Mme de Chastena:, qui avait alors près de trente-cinq ans, donna un frère à Bluette, et ce frère reçut le nom du mois pendant lequel il était né, on l'appela Fleur-de-Mai.
Ea joie de la jeune fille fut immense, elle avait un frère, elle fut sa marraine, elle joua bientôt à la petite mère et-abandonna ses poupées pour le berceau de Fleurde-Mai.
Ce fut une première transition entre l’enfance mutine et rieuse de Bluette et son adolescence plus sérieuse.
À quinze ans, la jeune fiile perdit sa mère, son front
s’assombrit alors et fà jeune fille devint femme ; la doueur müûrit si vite !
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Trois ans s’écoulèrent encore ; le vieux capitaine, pet- .. clus de rhumatisme, ne sortait jamais de la petite mai- \ son; mais les Blaisons voyaient à la messe, chaque di- 4
manche, la belle Bluette accompagnée d’un domestique
et tenant à la main le petit Fleur-de-Maï, qui était bien
Je plus bel enfant blanc et rose qu’on eft jamais vu. La soeur ainée était devenue une jeune mère.
Le soir, les voisins dont les fenêtres dennaient sur Je :
grand jardin de la petite maison, apercevaient ps
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à travers le rideau de peupliers qui lentourait, la jeune
mt T | fille et le bel enfant jouant et lutinant, celle-ci le pre: ul lé- | nant sur ses genoux et baisant avec amour les boucles châtain de sa longue chevelure toute frisée. Mais, un n- | , jour, un dimanche, le petit Fleur-de-Mai se montra seul it D àla messe de la vieille cathédrale, et l’on apprit que Ie } . Bluette avait quitté Blois pour aller passer quelques S- DR jours dans le pays tourangean chez une soeur de sa 7 mère. ; e- L | Puis, un mois après, on revit l'enfant toujours seul : | n- DL | il était triste et vêtu de noir, et le bruit se répandit dans | s 2 Blois que Bluette était morte et que Fleur-de-Mai por- | qu 4 tait son Gouil. | 0 Près de dix années s’écoulèrent; le vieux capitaine ; le mourut, laissant à son fils un modeste héritage, une À S- L lettre de recommandation pour M. de Mazarin, qui gou- | m À vernait alors la France et emportant de Fléur-de-Mai A+ L : la promesse que, sa dix-huitième année accomplie, il irait à Paris demander du service dans les armées du n » roi Louis XIV.
Le > Depuis la mort de Bluette, les croisées de la petite l- L maison ne s'étaient plus ouvertes sur la rue; le jardin, | ; jadis soigné et bien entretenu, était devenu inculte, les i- | peupriers avaient poussés et interceptés la vue des voie, 4 sins.
LÉ “ Dès lors le nom de Muison-Close avait été donné à la : %. demeure de feu sire de Chastenay. î 4 Au su et connu des Blaisois, la Maison-Close ne ren- | ji : fermait que trois hôtes: Fleur-de-Mai, un vieux servi- 4 ee \ teur nom’né Antoine, et une gouvernante, plus vieille RD encore, jui avait été la nourrice de feue Mme de Chas- 4} EE ee na A M5 Cependant la chronique mystérieuse du quartier pré
tendaif, hien qu'on n’eût jamais vu sortir de la Maison ue ces trois personnages, qu’elle rehfermait un res RENAN“. ee hrets
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Par une nuit d'hiver, orageuse et sombre, affirmaient quelques voisins, le piétinement de deux chevaux avait résonné à la porte de la petite maison. Ceux qui, plus curieux que les autres, s'étaient mis à leurs fenêtres, avaient pu voir alors, à travers les ténèbres, un cavalier et une dame vêtue de noir. La dame avait mis pied à terre et soulevé le marteau de la porte, la porte s’était ouverte, puis refermée sur elle.
Quant au Cavalier, il avait rebroussé chemin, emmenant le cheval de l'amaozne.
Tout cela avait eu la durée d’un éclair, et Assis ce temps les commérages et les commentaires étaient allés leurs train, car jamais on n’avait vu reparaître la dame mystérieuse et vêtue de noir. Selon les uns, c'était le fantôme de Bluette, qui avait voulu revoir son berceau et son petit Fleur-de-Mai ;selon les autres, c’était une femme en chair et en os.
Mais quelle éatit cette femme ?
Le vieil Antoine et Marianne la gouvernonte, successivement interrogés, avaient ouvert de grands yeux et prétendu qu’ils ne savaient pas ce qu’on voulait dire. Quant à Fleur-de-Mai, il avait paru redoubler de bonne humeur et d’entrain. D’où les méchantes langues du voisinage avaient conclu que M. Flour-de-Maï cachait en sa demeure une belle maîtresse qui avait abandonné pour lui un époux grondeur, métibeadie et
vieux.
Fleur-de-Mai touchait à sa dix-huitième année, il était grand, svelte, blanc, rose comme une jeune fille, hardi et spirituel comme un page.
Plus d’une dame, accoudée à son balcon aux dernières heures de la vesprée, souriait en le voyant passer. Plus d’un cavalier élégant lui enviait sa désinvolture pimpante, ses grands airs, si mine fanfaronne et mutine. Quand il s’en allait, par les rues de Blois, l’épée au côté, la