‹ Le palais de ConstantineChapitre 17 sur 17 · TROUPES D’ADMINISTRATION · texte numérisé non relu

TROUPES D’ADMINISTRATION

11e Section d’infirmiers, I détach.

14e Section d’ouvriers, I détach-

Fathma, la fille du bey, dont nous venons de parcourir le logement, nous rappelle un épisode qui doit être mentionné comme exemple de la barbarie de l’époque turque. El-Hadj Ahmed avait projeté de donner Fathma en mariage à un nommé El-Hadj Hussein Turki, qu’il avait élevé dans ce but à l’emploi de kaïd Aouassi. Il apprit un jour que son futur gendre s’était amouraché de Zohra, jeune veuve d’une grande beauté. Pour mettre fin à cette intrigue, le bey fit enlever Zohra et ordonna de la précipiter du haut du Kaf Chekora.

Le Kaf Chekora, ou le Rocher du sac , portait aussi les noms des Trois pierres et de Précipice de la femme adultère. Il est situé à l’extrémité de la Kasbah, à côté de la poudrière. Les trois pierres ont disparu par suite des travaux exécutés à l’arsenal de l’artillerie ; mais M. Caretle en a conservé le souvenir lugubre par cette description :

« Les trois pierres avaient été placées dans la Kasbah, au bord du rocher qui domine la vallée du Roumel, en un point où le terre-plein de l’ancien Capitole se termine à une arête vive et à un escarpement à pic de deux cents mètres d’élévation, ce qui fait à peu près * cinq fois la hauteur de la colonne de la place Vendôme. Disposées bout à bout, les trois pierres formaient un banc d’environ deux mètres de longueur, et elles affleuraient- exactement le bord de l’abîme. Malgré ce garde-fou, qui éloignait toute espèce de danger, il était impossible d’avancer la tête et de plonger le regard dans cet effroyable vide sans éprouver un vertige douloureux.

» Avant la prise de Constantine par les Français, il arrivait de temps en temps que deux hommes s’acbemi-

naient silencieusement vers ce lieu à la pointe du jour. L’un portait un sac blanc d’où s’échappaient des sons plaintifs, l’autre une caisse longue, formée de trois planches et ouverte aux deux bouts. Arrivés devant les trois pierres, l’homme à la caisse assurait l’extrémité de son coffre sur celle du milieu, tandis que l’autre y déposait son sac; puis tous deux soulevaient lentement l’autre extrémité. Bientôt l’inclinaison de la planche faisait glisser le sac, qui tournoyait dans le vide et allait s’arrêter à deux cents mètres au-dessous, sur les roches blanchâtres du Roumel. Cela fait, les deux hommes emportaient leur caisse et tranquillement s’en retournaient chez eux. Quelques heures après, on voyait deux ou trois personnes descendre par la rampe de la Porte-Neuve, s’acheminer vers le lit de la rivière, se diriger vers le sac devenu muet, l’ouvrir et en extraire le corps défiguré d’une femme qu’ils emportaient pour lui donner la sépulture.

» L’impression de terreur produite par ces exécutions a survécu au pouvoir qui les ordonnait. Il y a quelques années encore, les femmes de Constantine qui descendaient dans les jardins du Roumel ne pouvaient s’empêcher d’élever avec effroi leurs regards vers la Kasbah, pour y chercher la place des trois pierres. »

La jeune Falhma était l’enfant gâtée du bey et du harem ; malheur à qui n’aurait pas satisfait ses caprices ! Vers 1834, le bey envoya en Europe un de ses mameluks nommé Seliman, tout exprès pour lui faire acheter des jouets. Seliman est entré depuis à notre service (1). Voici la traduction d’une note qu’il m’a fournie sur les détails de son voyage :

(1) Aujourd’hui sous-lieutenanl aux spahis.

a El-Hadj Ahmed m’envoya d’abord à Tunis chez un Juif nommé Dalouïa, qui me remit une somme d’argent assez considérable et me fit embarquer sur un bâtiment italien en partance pour Livourne. Dans cette ville, j’étais adressé à un autre juif parent du précédent.

» Je commençai par acheter, à un boucher, trois énormes dogues destinés à la garde du harem pendant la nuit. Ces dogues me coûtèrent 300 fr* l’un.

» Un jour que je me promenais dans les rues de Livourne, je vis un malheureux cul-de-jatte dans une petite voiture traînée par des chiens ; l’idée me vint de faire l’acquisition de ce véhicule pour la fille du bey ; il me fut cédé, en effet, au prix de mille francs. Dans la même intention, j’achetai encore un chien sur lequel on mettait une petite selle et qui avait été dressé à servir de monture à un enfant. Je fis l’emplette d’un nombre considérable de joujoux, de poupées, de boîtes à musique, de petits miroirs et d’objets de toilette pour les femmes.

» De Livourne, je me rendis en France. Là encore, je fis une provision de foulards , de pièces d’étoffe pour robes et chemises. J’achetai aussi une grande lunette d’approche que le bey m’avait recommandé de lui procurer pour s’en servir pendant ses expéditions dans le pays.

» Je me rembarquai à Livourne avec tout mon matériel, et je revins à Constantine après une absence de cinq mois.

» El-Hadj Ahmed fut très-satisfait de toutes les curiosités que je lui rapportais. La petite voiture pour sa fille lui causa surtout une joie extrême. »

L’apparition de ce carrosse en miniature , raconte Aïcha (1), fut tout un événement dans le harem, où les

(1) M. F. Mornand.

nouveautés étaient rares. Les femmes, toutes joyeuses, se disputaient le plaisir de prendre place pour la promenade dans ' ce singulier coach-and-four, comme on dirait au delà de la Manche. Ahmed, dans ses boutades de jovialité, se divertissait même à y faire monter quelque personnage bien grave, tel que son ministre Ben Aïça ou son khalifa Hamelaouï , lesquels n’osaient refuser, et il riait aux larmes de la plaisante figure que faisait l’austère bach-hamba, ou le général à barbe grise, emporté à toute bride par les quatre molosses dans un équipage d’enfant.

A côté de la salle des trophées se voit un petit salon orné de deux jolies colonnes torses, restauré tout récemment, et qui sert de salle de jeu les jours de réception.

Nous passons ensuite sur une galerie, à peu près carrée, entourée de balustres en bois, découpés à jour et peints avec cette variété de nuances que les Orientaux savent si bien agencer pour le charme des yeux. Nous avons fermé, par un vitrage en verres de couleur, cette galerie qui surmonte et orne la partie supérieure du kiosque du bey. C’est encore un belvédère d’où l’on peut embrasser d’un seul regard une partie des jardins et des péristyles intérieurs. Le plafond, en bois de cèdre peint et sculpté, est soutenu par plusieurs colonnes d’une légèreté remarquable, entre lesquelles sont suspendues de grandes lanternes. Cette partie du palais, à laquelle nous avons donné le nom de salon d’été, est entourée de divans et d’une douzaine de gros vases à fleurs en marbre qui datent encore du temps du bey. Nous y trouvons aussi différents meubles qui rappellent l’époque de la puissance d’El-Hadj Ahmed. C’est d’abord un immense fauteuil, genre Louis XV, en bois doré, recouvert d’un cuir jadis

rouge, et dont le fond est tellement vaste, que le bey pouvait s’y asseoir aisément les jambes croisées à la turque. C’est l’ancien koursi ou trône d’El-Hadj Ahmed. Il était placé sur une estrade dans la mahakma, ou salle d’audience dans laquelle le souverain réglait les affaires de l’État et rendait la justice. Quatre chaises, également en bois doré et du même style, accompagnent le trône: c’étaient les sièges des hauts dignitaires qui assistaient le bey les jours de grande réception. En faisant la description de la mahakma, qui se trouvait aussi dans l’intérieur du palais, nous entrerons dans quelques détails sur ces cérémonies officielles.

Du salon d’été nous nous retrouvons sur la galerie circulaire du premier étage et nous passons dans les appariements affectés au logement particulier des généraux. Ce logement formait autrefois plusieurs chambres qui ont été réparées et aménagées avec soin. Le petit salon, dans lequel on pénètre d’abord, est garni de portes et de volets de fenêtres d’une ornementation extrêmement remarquable. A côté, se trouvent une chambre à coucher et un cabinet de toilette. Leur ameublement est tout européen ; nous n’avons donc aucune raison pour le décrire. Nous ajouterons, cependant, que ce logement a été habité à différentes époques par des hôtes illustres de passage à Conslantine :

En 1861, par S. A. I. le prince Napoléon et la princesse Clotilde ;

En 1862, par le duc de Brabant, aujourd’hui roi des Belges, Léopold II ;

El en 1865, par S. M. l’Empereur Napoléon III.

À l’extrémité de la galerie se trouve encore une chambre dont les fenêtres ouvrent sur la place du Palais. C’est là qu’est mort, en 1859, le général de division Gastu, commandant alors la province de Constantine. La partie de la galerie qui se trouve du côté de la place s’appuie contre le grand mur d’enceinte. Au lieu de chambres, il n’y a ici qu’une série de fausses fenêtres garnies de boiseries, servant d’armoires dans lesquelles le bey serrait des effets. Sur l’autre partie latérale, en faisant le tour de la galerie, nous passons devant plusieurs chambres que nous désignons encore par les noms de chambre bleue, verte ou rouge, qu’elles portaient déjà du temps du bey. C’étaient autant de logements que les favorites d’El-LIadj Ahmed habitaient en été. Les aménagements intérieurs de toutes les chambres que nous avons visitées ne satisfont pas complètement à toutes les convenances et aux besoins matériels de la vie européenne. Leur seul avantage est d’être frais en été et chauds en hiver ; mais, d’un autre côté, toutes ces portes ouvrant sur' une même galerie sont parfois fort, incommodes.

Avant de quitter le pavillon dit du général, jetions un dernier regard sur le jardin des orangers. Au milieu se trouve la vasque retirée de la galerie qui s’étend devant le kiosque; tout autour sont des arbustes couverts de Heurs, des massifs de verdure et enfin des orangers.

Ce jardin est à peu près carré : il a 20 mètres d’un côté et 18 de l’autre. Le péristyle qui l’entoure présente huit arcades sur sept.

Des banksia, des vignes vierges et des volubilis grimpent en lianes serrées, s’enlacent autour des colonnes du cloître, tapissent les ouvertures des arcades d’un luxuriant

rideau de verdure, n’y laissant pénétrer que quelques rayons de soleil. Sur l’emplacement occupé actuellement par la vasque, il 'y avait autrefois un petit pavillon en bois, entouré de rosiers et de jasmins, dans lequel le bey allait s’asseoir et fumer pendant les soirées d’été. A ce moment de la journée, les femmes du harem, parées de leurs plus beaux atours, venaient passer l’une après l’autre devant leur maître. Elles devaient baisser les yeux et tenir leurs mains croisées sur la poitrine, dans l’attitude la plus modeste. Dès que le bey avait choisi la favorite du moment, il l’appelait et lui remettait, non pas son mouchoir, comme dans les contes orientaux, mais sa pipe, qu’elle devait rapporter elle - même , quelques instants après, dans la chambre du bey.

Une de ces femmes se trouvant un soir indisposée, ne put répondre à la faveur que lui faisait son maître. Impatienté d’attendre, El-Hadj Ahmed se rendit alors chez elle, et, malgré ses excuses et ses larmes, il la poignarda dans un accès de fureur. En la frappant, il ne cessait de répéter : Tiens, chienne fille de chienne, voilà ce que tu mérites !

En une autre circonstance, pendant le défilé des femmes, l’une d’elles commit l’imprudence bien légère de cueillir une orange. El-Hadj Ahmed eut la barbarie de lui faire clouer la main au pi^d de l’arbre.

Comme dans les châteaux féodaux, le palais avait aussi ses oubliettes au souvenir lugubre. Leur entrée se voit dans le jardin que nous visitons. C’est un long souterrain bas et étroit, sur lequel on a construit une galerie. Il servait à serrer différents objets, et plus particulièrement de prison aux femmes dont le bey était mécontent.

Dans l’une des fréquentes promenades à cheval que el-Hadj Ahmed faisait aux environs, il aperçut, auprès d’une fontaine, une charmante enfant d’environ dix années. Malgré ses pleurs et ses cris, elle fut immédiatement enlevée et conduite le soir même dans la chambre du bey. Le lendemain, les négresses en retiraient un cadavre : le bey, fatigué de ses cris et de sa résistance, l’avait mutilée d’une manière atroce.

Le bey, voulant un jour divertir son harem et lui donner, en même temps, une haute idée de son adresse, fit amener deux lions qui furent lâchés dans les jardins et les cours, après que toutes les portes en eurent été soigneusement fermées. Les femmes occupaient les galeries supérieures, hors de portée des bonds prodigieux qu’auraient pu faire les bêtes féroces. Le spectacle commença par un terrible combat entre les lions et les bouledogues du palais. Les plus acharnés de ces derniers furent écharpés en un clin d’œil ; alors le bey, qui se tenait également dans les galeries supérieures, se mit à tirer sur les lions et les tua l’un après l’autre.

Dans un coin du jardin se voit un fragment de colonne quadrangulaire en marbre sur laquelle est gravée en relief l’inscription suivante :

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« Au nom de Dieu clément et miséricordieux.

» Ceci est le tombeau de celui qui est mort au sein de la bonté de Dieu très-haut, vivant et éternel ; du martyr (qui a succombé de mort violente), de celui qui se dirige vers son Seigneur le généreux par excellence, Brahim bey. Que Dieu lui accorde sa miséricorde et l’introduise dans son paradis.

» Il est décédé dans la nuit du lundi, à la date du mois de moharrem de l’an 1207 (août 1792). »

Cette inscription funéraire, trouvée par hasard dans l’une des caves du palais, au milieu d’autres matériaux gardés en réserve, a été, tout récemment, placée dans le jardin. Elle rappelle un drame sanglant dont Salah bey, qui gouverna la province pendant une vingtaine d’années, fut le principal acteur. M. Cherbonneau, à qui nous devons tant de documents historiques sur le pays, le raconte en ces termes :

« Ce gouverneur (Salah bey), qui possédait le génie de l’administration, qualité bien rare chez les Turcs de l’Algérie, institua, dans les ports de Collo, Stora, Bône et La Galle, des oukils chargés de percevoir les droits du beylik sur les marchandises échangées. Grâce à ce surcroît de revenus, il bâtit dans plusieurs villes, et même dans

les oasis, des mosquées et des écoles qu’il dota de nombreux habous. La Mecque et Médine reçurent également des marques de sa munificence. Il y acheta des maisons qui furent pourvues de rentes et consacrées à l’hospitalité des pèlerins.

» La reconstruction du pont de Constantine, qui était certainement une œuvre d’une utilité immense pour la population de cette ville, tourna néanmoins à la perle de son auteur. Des hommes malveillants ayant insinué au pacha d’Alger qu’en amenant l’eau à Constantine, son lieutenant n’avait d’autre but que de se rendre indépendant, celui-ci le destitua et envoya Ibrahim pour le remplacer. Il serait un peu long de raconter les faits qui accompagnèrent l’arrivée du nouveau bey. Je dirai seulement qu’lbrahim attira Salah à Dar el-Bey et l’y garda à vue, dans la crainte que les gens de son parti n’entreprissent quelque coup de main en sa faveur. Malgré cette précaution, il fut assassiné lui-même par le chef de la milice. Salah bey reprit le gouvernement ; mais la plupart des officiers du maghzen ne voulant pas compromettre leur avenir, aimèrent mieux attendre les événements que de se donner franchement à sa cause. Cet état de choses ne dura pas longtemps, car, vingt jours après le meurtre d’ibrahim, le pacha envoya un autre gouverneur nommé Hussein, avec ordre de mettre à mort le rebelle. On dit qu’à cette occasion une bataille sanglante éclata dans les murs de Constantine, où Salah comptait encore beaucoup d’amis parmi les Turcs. Il fallut que Hussein l’assiégeât dans l’ancien palais compris entre les rues Caraman, Cahoreau et Combes. Or, voici comment des témoins oculaires m’ont raconté le dénouement de

cette tragédie. Lorsque Salah bey vit que ia lutte devenait inégale, il se rendit, à condition qu’on le laisserait sortir en compagnie et sous la sauvegarde du cheikh el- Islam. Cette grâce lui ayant été accordée, il franchit le seuil de Dar el-Bey en tenant un pan du burnous d’Abd er-Rahman ben Lefgoun, qui était venu le trouver; mais à peine avait-il fait quelques pas dans la rue, que son protecteur, donnant une secousse à son vêtement, l’abandonna aux chaouches du pacha, qui se précipitèrent sur lui et l’étranglèrent. »

Notre exploration dans cette partie du palais étant terminée, nous allons nous diriger maintenant vers le pavillon dit de la Direction du Génie. Nous y pénétrerons par la petite porte de communication qui se trouve entre le kiosque et le réduit du cafetier du bey. La cour du Génie est également entourée d’un péristyle de cinq arcades ogivales sur chaque côté. On reconnaît au premier coup d’œil que cette partie du bâtiment était autrefois une maison isolée que l’on annexa au palais par la suppression de l’un de ses murs mitoyens, remplacé ensuite par une colonnade. La cour de cette maison fut transformée en un vaste bassin où les femmes du harem pouvaient prendre des bains froids. L’eau jaillissait de ce réservoir, s’élevait à une grande hauteur et retombait dans de vastes coupes superposées et d’inégales dimensions, sur le bord desquelles un artiste fort habile avait sculpté d’élégantes rosaces et de gracieux enroulements. Dans les eaux du réservoir, on voyait un grand nombre de petits poissons rouges dont les femmes du bey prenaient soin. Un petit pont mobile en bois était disposé de manière às pouvoir arriver de la galerie circulaire jusqu’au bord des vasques.

Tout cela a été transformé depuis l’occupation françaises On a comblé ce bassin avec de la terre végétale, dans laquelle on a planté quelques acacias. De l’ancien jet d’eau en marbre, il ne reste que la conque inférieure au ras du sol.

Les appartements qui rayonnent au rez-de-chaussée, autour de la galerie, sont sans importance. On y a mis les bureaux des employés du génie. Sur l’un des côtés de la cour est un escalier qui descend dans de vastes chambres voûtées, qui s’étendent sous le palais, le long de la rue Caraman. Là, se trouvait une étuve ou bain maure exclusivement affecté à l’usage du bey et de son personnel féminin.

Chaque jour, un certain nombre de mulets, chargés de grandes outres en peau de hœuf, apportaient de la rivière qui coule au pied de la ville (Roumel) l’eau nécessaire aux besoins du palais. Cette eau, versée dans une sorte de poterne pratiquée dans l’un des murs d’enceinte, arrivait de l’extérieur à l’intérieur du palais par des conduits en poterie.

Au - dessus du bain maure étaient les chambres de repos des baigneuses. Elles servent maintenant de logement aux aides -de -camp du général. L’une d’elles contenait une immense volière, dans laquelle on entretenait des rossignols, des chardonnerets, des canaris et autres oiseaux chanteurs. Quant aux salles voûtées du bain maure, une partie a été transformée en écuries et l’autre en magasins à orge.

Le premier étage de la cour du génie, autour duquel règne également une galerie à arcades, contient une série d’appartements ornés avec une certaine élégance, ayant

des portes et des fenêtres également très-soignées. C’était autrefois le logement particulier de Falhma bent bou Harara, des Hanencha, dont le bey eut deux fils, Mohammed Cherif et Mahmoud, qui moururent de la petite-vérole, à vingt-quatre heures d’intervalle, à Menâ, dans l’Aurès, où le bey s’était réfugié après la prise de Constantine (1).

Ces deux enfants n’ont jamais cessé d’être pleurés par d-Hadj Ahmed. « Leur mort, disait-il souvent depuis, m’a percé le cœur, et la plaie en est toujours ouverte. »

La partie de logement où se trouvent le salon et le cabinet de travail du directeur des fortifications est couverte de peintures à fresque, au milieu desquelles on lit encore quelques restes d’inscriplions arabes. Les autres ont disparu lorsque ces pièces ont été repeintes après avoir été coupées par des cloisons. Au-dessus de la porte d’entrée du bureau, un calligraphe indigène a reproduit la légende gravée sur la porte du eafetier du bey, qui servait, ainsi que nous l’avons déjà dit, de dédicace à la maison de Salah bey. (Voir page 34.)

A l’intérieur, on voit les inscriptions suivantes peintes dans des écussons entourés de rosaces et de pots à fleurs :

« O toi! qui entres dans cette habitation, que Dieu te » garde ! et dis : Dieu, envoyez-moi comme un apôtre » favorisé de votre bénédiction. » (Coran.)

(1) L’alné avait environ 44 ans, son frère une dizaine. Ils sont enterrés à Menâ, à côté des tombeaux de la famille de Sidi bel Abbas, marabout de l’Aurès.

« Louange à Dieu ! Qu’il répande ses grâces et le salut » sur celui qui a édifié cette habitation. »

« A Dieu est la souveraineté du passé et de l’avenir. »

« Et certes. Dieu n’est pas inaltentif à ce que vous j> laites. »

« La patience est la clef du contentement. » Sur une porte on lit :

« Soyez le bienvenu ! »

11 y a une dizaine d’années, les habitants de cette partie du palais furent mis en émoi par une trouvaille qui éveilla de pénibles souvenirs. Un domestique, en fouillant dans le fond d’un bûcher, en retira les restes d’un crâne humain. On fit alors une perquisition plus minutieuse, qui amena la découverte, au milieu de débris de bois et de charbon, de plusieurs autres crânes. A qui avaient appartenu ces restes? C’est ce que chacun se demandait. Quelques indigènes bien informés nous rappelèrent que,

lors de la retraite de notre armée en 1836, El-Hadj Ahmed avait mis à prix la tête des Français, et qu’il récompensa largement tous ceux qui lui rapportèrent ces preuves barbares de notre échec.

Si telle est l’origine de ces restes humains, on a peine à concevoir qu’ils aient été déposés ou oubliés dans un coin du palais du bey.

En quittant la cour du Génie, nous entrons dans celle où se trouvent actuellement les bureaux de l’état-major de la division et ceux de la direction provinciale des affaires arabes. Cette cour n’est pas très-vaste ; elle a tout au plus 12 mètres de côté ; elle est entièrement pavée en marbre et ornée de fort jolies colonnes. Le ciel ouvert du milieu était autrefois garni d’un solide treillis en fer que nous avons supprimé, n’ayant pas les mêmes raisons que le bey pour nous tenir en cage.

On a longtemps prétendu que, de ce côté du palais, étaient enfouis les trésors accumulés par El-Hadj Ahmed bey. Les circonstances qui ont accrédité cette opinion méritent d’être rapportées. Quelques individus dignes de foi assurent qu’en 1836, peu de temps avant la première expédition contre Constantine, le bey fit évacuer par ses femmes les chambres qui se trouvent autour de la cour de l’état-major; en même temps, il y amena un maçon et son manœuvre, et les fit travailler pendant plusieurs jours, sans que personne communiquât avec eux et pût voir leur besogne. Enfin, un soir, il y eut grand émoi dans le logement où se tenaient les mameluks et les esclaves nègres. Le bey était venu lui-même leur ordonner de fouiller autour du palais, pour chercher le manœuvre du maçon, qui, disait-il, venait de prendre la fuite. —

Malgré toutes les perquisitions, tant dans les dépendances du palais que dans le reste de la ville, cet ouvrier ne put être découvert. Quant au maçon lui-même, les esclaves du bey le retrouvèrent dans la cour où il avait dû travailler, mais il était pourfendu par un terrible coup de sabre et noyé dans son sang. Depuis cette époque, le bruit se répandit en ville que le bey l’avait tué pour faire disparaître avec lui le secret du lieu où étaient murés ses trésors.

Quand El-Hadj Ahmed bey eut fait sa soumission en 1848, on l’amena à Gonstantine, et il habita pendant quelques jours le palais où avait été jadis le siège de sa puissance (1). On se souvint alors des bruits qui avaient circulé, et on dit à l’ex-bey qu’il était libre de faire enlever ce qui lui appartenait, si, toutefois, il était vrai qu’il eût caché de l’argent dans le palais. El-Hadj Ahmed sourit, dit-on, quand cette offre généreuse lui fut faite.

« Je n’ai rien caché ici, répondit-il. Plût à Dieu que j’eusse pris cette précaution, car mes faux amis ne m’auraient pas dévalisé, comme ils l’ont fait, de tout ce que j’avais emporté dans ma fuite. »

Cette réponse paraît concluante ; cependant nous ne voulons pas passer sous silence une circonstance curieuse qui remonte à une dizaine d’années seulement.

Vers 1857, un Maltais écrivait de Tunis qu’un indigène, jadis employé comme manœuvre dans l’ancien palais du hey, lui avait révélé l’existence du trésor caché par El-Hadj Ahmed bey, et qu’il demandait l’autorisation

(1) Pendant la journée, le bey se tenait au palais. Le soir, il allait rejoindre sa famille, qui avait été logée dans la maison habitée aujourd’hui par le secrétaire général de la préfecture.

d’entreprendre des fouilles. Ce manœuvre était peut-être celui qui était parvenu à s’échapper jadis. Aucune suite ne fut donnée à cette affaire. On s’en est toujours rapporté à l’affirmation donnée par le bey lui-même, et jamais depuis on n’a fait d’autres recherches.

Dans les mémoires de M. le docteur Baudens, nous lisons le passage suivant ayant trait au même sujet :

<l L’eunuque (du palais) était un nègre âgé de 30 ans environ, pour lequel on professait dans le sérail une très grande vénération. Peu de temps après l’entrée des Français dans le palais du bey, il s’était enfui, comme s’il eût voulu protester par son absence contre les profanations qu’il redoutait. Il passait pour un habile diplomate ; on assurait même qu’El-Hadj Ahmed bey n’avait pas de secret pour son confident, et qu’il lui avait révélé dans quelle partie du palais étaient enfouis ses trésors. On le fit chercher par la police, et on finit par le trouver après quelques jours de perquisitions ; mais, soit qu’il ne sût lien, soit qu’il voulût garder le secret, il fut impossible d’obtenir de lui aucune révélation. Les dénégations de l’eunuque n’empêchèrent pas de faire des recherches dans plusieurs parties du palais. On fit même pratiquer des fouilles en sa présence, afin d’étudier sa physionomie et de lire les émotions qu’elle pouvait réfïéter ; mais ces

fouilles ne fournirent aucun indice, et la figure de l’eu-

nuque resta impassible.

» Il est probable que nous nous exagérions l’importance de ce trésor, et qu’Ahmed l’avait emporté dans sa fuite. Mais ce qu’il y a d’élonnant, c’est qu’on ne trouva pas un fusil , pas un yataghan , ni même une bride ou une selle de quelque valeur dans tout le palais du bey.

Nous retrouvâmes une grande partie des objets qu’un an auparavant nous avions abandonnés au Mansoura au moment de notre retraite. C’étaient des couteaux portant l’écusson des armes de France, des chandeliers, voire même des bougies, une batterie de cuisine et du linge de table qui avaient appartenu à S. A. R. le duc de Nemours.

» Dans d’autres parties du beylik, on trouva de grands flacons remplis de sulfate de quinine, hermétiquement fermés , et dont le bey faisait probablement fort peu de cas. On découvrit aussi des caisses qui avaient appartenu au payeur de l’armée, des débris de voitures que nous avions abandonnées, et nous fûmes fort surpris de retrouver les roues de ces voitures ajustées à des affûts de canons placés en batterie sur les remparts de la ville. Ces trouvailles éveillèrent en nous de pénibles souvenirs.

» Une chambre du palais était remplie de toiles de coton imprimées, à l’usage des femmes du harem. Parmi ces étoffes, on découvrit un morceau de drap blanc où était tracé en gros caractères le nom de M. Cunin-Gridaine, fabricant à Sédan. Je proposai au général Valée d’utiliser une partie de ces percales en les faisant confectionner en chemises pour nos malades , par les esclaves que le bey nous avait laissées. Ma proposition fut approuvée et mise immédiatement à exécution ; mais les femmes d’Ahmed, habituées à une vie de mollesse et de sommeil, savaient à peine coudre et n’avaient ni dés, ni aiguilles.

»Je me fournis d’aiguilles et de dés auprès des soldats qui gardaient le palais ; je donnai pour chefs ouvrières aux esclaves deux cantinières, et je parvins bientôt à envoyer plusieurs centaines de chemises à nos blessés, qui, pour la plupart, n’en avaient pas.

» Dans les premiers jours, les femmes cT Ahmed s’exécutaient de bonne grâce ; mais ces dés, qui avaient servi à des carabiniers, n’allaient pas aux mains de ces cantinières improvisées, et pour pouvoir coudre, elles furent obligées d’envelopper de linge leurs petits doigts. Ces occupations parurent d’abord les distraire ; elles se plaisaient surtout à faire remarquer leurs mains potelées et mignonnes, dont le travail n’avait, pas altéré la forme et la blancheur. Bientôt pourtant la couture les ennuya, et elles se couchèrent, en alléguant pour prétexte qu’elles avaient mal à la tête , qu’elles étaient malades , et quand je leur répondis que j’étais médecin, elles n’en continuèrent pas moins à jouer la comédie et à me présenter le bras, pour prouver qu’elles avaient la fièvre. Toubib, merida, médecin, me disaient-elles d’un ton lamentable, je suis malade. Cette disposition maladive persista jusqu’à la vue du sabre dont les cantinières crurent devoir s’armer pour les effrayer.

» Quelques jours après l’arrivée du prince au palais, Aïcha eut la courtoisie de lui envoyer des mets de couscoussou qu’elle avait fait préparer au harem. Aïcha nous envoya aussi plusieurs fois du café préparé à la manière des indigènes. Des ordres sévères furent donnés pour faire respecter les femmes du harem. Pour un grand nombre, ces ordres étaient à peu près inutiles, car la plupart se trouvaient naturellement défendues par une laideur repoussante; les négresses surtout étaient hideuses. L’une d’elles eût été digne, par sa carrure monstrueuse, de figurer dans un cabinet d’histoire naturelle : ses bras étaient de vrais poteaux, et tout son corps était taillé bien plutôt sur le patron de l’hippopotame que sur celui de la race humaine.

» Tandis qu’on prenait dans le palais une foule de précautions pour empêcher qu’une communication pût s’établir du dehors avec les femmes renfermées dans le harem ; tandis que, par une discrétion bien rare chez des vainqueurs, on remettait le soir toutes les clés à la belle Aïcha, afin qu’elle pût fermer les portes du sérail sur elle-même, celle-ci profitait de la sécurité qu’elle nous devait, pour travailler sans relâche, aidée de ses compagnes, à faire une brèche dans un mur de clôture, afin d’arriver dans la rue et de communiquer avec des musulmans. On s’aperçut de la brèche, et déjà l’on cherchait les coupables dans l’armée, quand les indigènes vinrent nous détromper et nous annoncer qu’un grand nombre de femmes avaient pris la fuite, grâce au trou pratiqué dans le mur, et s’étaient retirées chez des habitants de la ville.

» Le général Valée ne savait quel parti prendre à l’égard de ces femmes, qui, toutes, demandaient leur liberté. Accéder à ce désir, les abandonner ainsi et sans asile, ç’eût été les exposer à la brutalité de nos soldats. Le général eut l’idée de les remettre sous la sauvegarde du muphti, qui, après avoir refusé d’abord, finit par consentir à les recevoir chez lui. Deux d’entre elles, qui étaient de Constantinople, où elles avaient leurs parents, s’adressèrent au prince, afin qu’il eût pitié d’elles et qu’il les fit conduire à Bône, où elles pourraient s’embarquer pour leur ancienne patrie. Ces deux femmes, nommées Gueltsoum et Guermia, avaient tout au plus 15 à 16 ans; elles étaient jolies, et le son de leur voix était d’une douceur ineffable. Il fut impossible de résister à leurs prières.

» Quant aux femmes qui se retirèrent chez le muphti,.

elles n’ont probablement pas dû s’applaudir beaucoup de la chute de leur ancien maître; car, dès leur arrivée, le muphti commença par les dépouiller do tous les bijoux qu’elles avaient emportés et qui appartenaient au bey. Je crois bien que, trafiquant de ces esclaves comme d’un vil troupeau, le prêtre musulman les aura vendues par la suite à quelque chef de tribu (1). »

Autour de la cour dite de l’État-Major, sont plusieurs grandes chambres. Celle où travaillent les secrétaires était un logement de femmes. Les bureaux du chef d’étabmajor et de ses officiers, ainsi que celui du directeur des affaires arabes, dont les fenêtres ouvrent sur la rue Caraman, ne formaient autrefois que deux vastes pièces que le bey s’était réservées, et dans lesquelles il habitait quelquefois en hiver. C’était la monotone répétition des autres logements. Le bureau des officiers attachés à la direction des affaires arabes était également une habitation de femmes. Il a été le théâtre d’un fait qui prouve à quelles extrémités se portait El-Hadj Ahmed, quand il était aveuglé par ses instincts sanguinaires.

Plusieurs femmes réunies dans cette chambre étaient à la recherche d’un sujet d’amusement qui égayât leur solitude. L’une d’elles, découvrant par hasard une pipe, s’affubla à la hâte d’un turban pyramidal, et immédiatement commença la mascarade la plus bouffonne, et surtout la plus inoffensive : elles jouaient au bey. Celle qui remplissait le principal rôle, assise sur des piles de coussins et sa pipe à la bouche, imitait avec un sérieux des plus grotesques la voix et les gestes du maître ; autour d’elle, attifées d’une manière non moins burlesque, siégeaient

(1) Docteur Baudens.

des conseillers, des cadis et des gens de loi. De temps en temps, un chaouch féminin amenait de prétendus criminels devant ce tribunal improvisé, et sur un signe du bey en jupons, on faisait des distributions de bastonnade.

Mais, au milieu de leurs jeux innocents, les pauvres femmes oublièrent la règle sévère du lieu où elles se trouvaient, et leur gaieté devint si bruyante, qu’elle éveilla le Cerbère rébarbatif. A ce bruit inusité, El-Hadj Ahmed s’avança à pas de loup vers l’appartement d’où partaient les éclats de rire : à travers les fenêtres il vit ce qui se passait et comprit bien vite, que l’on s’amusait à ses dépens. Tout autre aurait ri de la plaisanterie; lui, au contraire, entra comme la foudre au milieu de ses esclaves, et arrachant de son trône la malheureuse qui présidait à la mascarade, la livra aux mains de l’eunuque dont la conscience était adaptée à toutes les volontés du maître. Par raffinement de cruauté, il lui fit d’abord coudre les lèvres pour avoir osé y porterie bout de sa pipe, puis il ordonna de la conduire cette nuit même au delà du Koudiat-Ati, où on l’enterra après l’avoir égorgée.

Les chambres que nous venons de parcourir ont servi un instant d’hôpital en 1839. Le duc d’Orléans, visitant les établissements militaires de Constantine, trouva les hôpitaux dans un état déplorable. Une partie des bâtiments qui leur étaient affectés tombait en ruines. La concentration des troupes ayant fait évacuer sur Constantine les malades, qui , dans cette année désastreuse, étaient près de quatre fois aussi nombreux que dans les années précédentes, les hommes, trop pressés et presque entassés partout, manquaient d’air. Le prince, vivement ému de l’état des choses, fit transporter dans le palais un

grand nombre de malades et les y fit rester jusqu'au complet assainissement des hôpitaux provisoires.

De la cour de l’Etat-Major, nous suivons une galerie qui entoure le grand jardin. Le haut du mur latéral est couvert ^cle peintures originales qui méritent notre attention.

« On raconte à leur sujet, disent les voyageurs, une anecdote qui prouve qu’avec de la bonne volonté, de la patience — - et des coups de fouet, — on peut arriver à tout. El-Hadj Ahmed bey, trouvant les murs de son palais d’une couleur trop monotone, et voulant égayer ses yeux par des allégories ou des symboles qui rappelassent sa toute-puissance, fit venir l’intendant général de sa maison et de ses menus plaisirs, et lui ordonna de faire peindre à fresque toutes les murailles intérieures de ses cours.

» L’intendant reçut l’ordre sans murmurer, mais l’exécution lui en parut impraticable, attendu qu’il ne se trouvait pas à Constantine un seul artiste indigène capable de répondre au désir du bey. Une idée lumineuse jaillit du cerveau de l’intendant au moment où le désespoir allait s’emparer de lui : il se rappela qu’un chien de chrétien gémissait depuis deux ans dans une des prisons de la ville. Il le fit venir, lui donna couleurs, brosses et pinceaux, et après lui avoir expliqué ce que désirait le bey, il ordonna au Raphaël improvisé de.se mettre à l’œuvre sans désemparer.

» — - Mais Votre Seigneurie se trompe, lui dit avec effroi le malheureux prisonnier; je n’ai jamais peint ni dessiné de ma vie ; je suis cordonnier de mon état, et je n’ai jamais manié d’autre instrument que l’alène et le t ra riche t.

» — Tu vas te mettre à peindre, répondit l’intendant’ à toutes ses observations. Demain matin, je reviendrai voir Ion ouvrage, et si je ne suis pas content, je te ferai administrer vingt-cinq coups de fouet. Si, au contraire, tu exécutes mes ordres, je te promets ta liberté.

» Le pauvre cordonnier passa les deux premiers jours entre les larmes et les coups de fouet, sans toucher aux brosses et aux couleurs.

» Cependant, le troisième jour, la réflexion lui vint avec les coups de fouet. Il se mit à brosser sur les murs des images représentant des bateaux, des arbres, des canons, comme en ferait un enfant à l’école quand il dessine des bonshommes. Il enlumina tout cela à sa manière, et il attendit la visite de l’intendant dans une anxiété horrible, craignant qu’il ne s’avisât de doubler la dose des coups de fouet, pour le punir de s’être permis une aussi mauvaise plaisanterie. L’intendant parut émerveillé. Des encouragements furent donnés à l’artiste, qui bientôt eut terminé son œuvre et reçut pour prix sa liberté qu’il avait si bien gagnée.

» On ajoute que le bey disait à ses familiers : « Ce chien de chrétien voulait me tromper, mais je savais bien que tous les Français étaient peintres. »

Certes, voilà une histoire qui mérite à plus d’un titre l’application du proverbe italien : Se non è vero , è ben trovato. Mais il sera curieux, pour le lecteur, de comparer ce récit, où la fantaisie tient la plus large place, avec les renseignements que m’ont fournis quelques-uns des artistes indigènes qui ont exécuté ces peintures.

Quand les travaux de construction furent assez avancés pour permettre de s’occuper de l’ornementation des murs,

le bey fit réunir tous les peintres de la localité et leur en confia le stfin. Plusieurs individus, parmi lesquels quelques-uns vivent encore, se mirent à l’œuvre et peignirent à fresque ces rosaces aux couleurs éclatantes, ces pots à fleurs fantastiques et les autres bariolages étranges que nous voyons sur les murailles des galeries et des appartements du palais. Pour l’exactitude des faits, nous devons ajouter qu’ils ne furent que les grossiers imitateurs de certaines peintures à fresque qui existaient déjà sur les murs d’une chambre de la maison du khalifa où se trouve actuellement le Trésor. Ces peintures, assez médiocres, du reste, avaient été faites en 1793, par un des ouvriers que Salah bey fit venir pour construire le pont d’El-Kantara, qui s’est écroulé il y a quelques années (1),. Ces premiers travaux d’embellissement étaient déjà en voie d’exécution, quand arriva à Constantine un indigène originaire d’Alger, qui revenait d’Égvpte, où il avait servi d’apprenti auprès d’un peintre décorateur en renom. Le nouveau venu, nommé El-Hadj loussef, offrit ses services au bey et lui proposa de reproduire sur les murs de son palais la vue des villes qu’il avait visitées pendant son pèlerinage, depuis Alger jusqu’à la Mecque. Le bey, enchanté de cette proposition, donna carrière au talent du peintre; et on peut constater, en effet, que l’imagination la plus libre dirigea ses œuvres. C’est donc à cet indigène, et non au cordonnier européen inventé par les touristes, que l’on doit ces images burlesques de villes et de forteresses armées de plusieurs étages de canons impossibles, ces citadelles pavoisées de drapeaux plus

(i) Ce pont fut construit par des ouvriers européens, sous la direction de tkui Bartolomeo, architecte de Mahon.

grands que la citadelle elle-même ; ces vaisseaux, ces tartanes, ces bombardes de toute forme, dont les moindres détails de cordages, d’ancres et de voiles sont rendus avec une scrupuleuse exactitude ; enfin, ces oiseaux fantastiques et ces arbres indescriptibles couverts de fruits jaune serin ou rouge écarlate.

En 1800, toutes ces peintures étaient déjà considérablement abîmées par suite de l’humidité. 11 eût été imprudent de confier leur restauration à des ouvriers européens, qui, inévitablement, eussent voulu les perfectionner, et par cela même leur ôter le cachet essentiellement original qui les distingue. On eut donc le bon esprit de confier cette besogne à deux indigènes que la notoriété publique nous signalait comme ayant contribué aux premiers embellissements du palais : les nommés Barar et Si Ioussef.

Rien de plus primitif que leurs travaux, ainsi que les ustensiles qu’ils employaient pour les exécuter. Quelques barbes de plumes liées au bout d'un roseau leur servaient de pinceau, et une demi-douzaine de tasses à café posées sur un réchaud (fourneau en terre) contenaient, sans cesse à l’état liquide, les couleurs à la colle dont ils avaient besoin. J’ai suivi avec intérêt les travaux de nos artistes, qui, perchés sur l’échafaudage, conservaient ce sérieux imperturbable du maâllem indigène, qui, ayant conscience de sa valeur, est le premier admirateur de ses œuvres. Bien souvent je les ai surpris se servant de leurs doigts en guise de pinceau pour arrêter une ligne, ou bien, à l’aide d’une éponge trempée tout simplement dans la tasse à couleur, tamponnant le feuillage trop fané des arbres pour lui redonner du ton.

Quand on pénètre dans l’intérieur du palais, ces peintures se présentent dans l’ordre suivant :

Le premier tableau a pour sujet la ville d’Alger, bâtie en amphithéâtre et dominée par la Kasbah. Les murs d’enceinte sont garnis de clochetons entre lesquels apparaissent des canons verts, à volée rouge, entourés de nuages de fumée. Le phare, bordj el-fenar, est armé de cinq étages de canons ; partout sont des drapeaux rouges gigantesques.

Dans le port on voit des vaisseaux à la voile, puis des chaloupes portant d’énormes et grotesques canons montés sur roues. On voit aussi des boulets se croisant dans l’espace, que l’on prendrait volontiers pour autant de pains à cacheter collés sur le mur. Devant le port, arrivent d’autres vaisseaux à pavillon et à flamme blanche, ce qui nous fait supposer que la composition du tableau doit avoir eu pour objet de représenter l’attaque d’Alger par notre escadre, en 1830.

Vient ensuite une vue de Constantiné, dont un des côtés est orné d’une série d’arceaux représentant l’ancien pont d’El-Kantara, sous lequel coule le Roumel. Un grand nombre de minarets se détachent complaisamment comme autant de tuyaux d’orgue au-dessus de la ville. Les noms, écrits avec soin à côté de chacun d’eux, indiquent à quelle mosquée ils appartiennent.

Tunis, la Goulette et Tripoli sont entourés de jardins et de vergers. Alexandrie et le Caire sont défendus par de nombreuses batteries entremêlées de coupoles, de minarets et de tombeaux de marabouts. Candie, Rhodes sont peuplées de vaisseaux et de moulins à vent tracés au compas, et sur lesquels, pour éviter toute erreur de la

part du visiteur, l’artiste a écrit en gros caractères : moulins à vent. Djedda, bâtie sur le bord de la mer, possède une grande porte sur laquelle sont les mois : porte de la Mecque, par où passent, sans doute, les pèlerins se rendant dans les lieux saints. Les eaux du bahar Suez sont tellement transparentes, que les câbles et les ancres des vaisseaux se voient à travers. A partir de là, s’étend un pays couvert de palmiers bleus et de tombeaux de marabouts.

Les murs de la cour de l’État-Major contiennent l’image de tous les monuments vénérés de la Mecque et Médine, toujours avec leur nom à côté. Le temple de la Mecque est représenté par un vaste bâtiment quadrangulaire recouvert d’une infinité de coupoles. Au milieu, est tracé une sorte de fer à cheval contenant la pierre noire sur laquelle est écrit : Il n'y a d’autre dieu que Dieu, Mohammed est son prophète . A droite, est un minaret avec ces mots : minaret de Satan, qu’il soit maudit et lapidé!

Les autres peintures ont bien perdu de leur coloris et de la vivacité de leur éclat ; elles ne nous offrent rien d’assez net pour nous fixer et nous permettre d’en indiquer le sujet.

Ainsi que nous l’avons fait en quittant le jardin des Orangers, il convient de dire quelques mots sur celui qui sépare le kiosque de la cour de l’État-Major, et qui est, du reste, le plus vaste du palais. La colonnade qui l’encadre rfa pas moins de 20 mètres de large sur 25 de long, et présente dix arcades sur sa face la plus étendue. L’ouverture des arcades est, en moyenne, de deux mètres d’un pilier à l’autre.

Il faut descendre cinq marches pour entrer dans ce

jardin-. On y remarque un bassin carré en marbre avec jet d’eau , dont les parois sont richement couvertes de sculptures. L’eau de ce bassin étant insuffisante pour l’arrosage, on avait eu le soin d’en avoir toujours un certain approvisionnement en réserve dans des citernes construites sous le sol des deux jardins.

Lorsque le bey voulut créer ces parterres, il mit en réquisition tous les juifs de la ville et les força à apporter dans des couffins la terre végétale dont il avait besoin. Les travailleurs devaient entrer dans le palais pieds nus, successivement et en silence, et avoir la précaution, pour ne pas s’exposer à une grêle de coups de trique, de ne laisser tomber aucun atome de terre sur les marbres des galeries.

On planta ensuite de nombreux arbres fruitiers, des figuiers, des vignes, et même des oliviers. Pendant longtemps, ce parterre, où ne se voient aujourd’hui que des fleurs ou des arbustes d’agrément, offrit l’aspect d’un verger touffu, où vivaient en liberté des gazelles, des paons et des pintades, ce qui devait égayer considérablement cet intérieur.

Le grand bâtiment à un étage, qui sert actuellement de . façade au palais, contient un certain nombre de chambres qui servaient jadis à l’habitation des femmes ou à serrer des effets. Dans le logement qui est aujourd’hui celui du commandant de place, se trouvaient deux jeunes filles d’une grande beauté, enlevées, l’une chez les Hanencha, l’autre à Ioukès, près de Tebessa. S’étant parées un jour de leurs plus riches costumes, elles attendaient ensemble l’heure du défilé officiel devant le bey. Un des nègres de la driba, voulant sans doute prouver son zèle, accourut

auprès de son maître et le prévint qu’il avait vu les deux jeunes femmes regarder par une fenêtre et faire des signes à quelqu’un de la ville. Pour un homme aussi ombrageux qu’El-Hadj Ahmed, une telle faute était impardonnable et choquait trop les idées de bienséance qu’il s’était faites; il aurait dû cependant songer qu’à travers des fenêtres aussi étroites que des créneaux, les communications ou même les signaux ne pouvaient offrir de bien grands dangers. Néanmoins, sur la simple déclaration du nègre, il monta dans la chambre des deux esclaves et commença par les rouer de coups. Les pauvrettes protestaient de leur innocence; mais de plus en plus animé par la colère, El-Iiadj Ahmed renversa l’une d’elles, et avec un tout petit couteau dont il se servait pour tailler ses ongles, il lui fendit la bouche jusqu’aux oreilles.

Le tour de l’autre allait venir; la vue du sang grisait le bey, et, dans ses moments de fureur, ses yeux prenaient une expression de férocité qui faisait trembler : il n’épargnait alors personne. Se précipitant donc sur la seconde, déjà glacée d’effroi, il la tint droite contre un mur et, toujours avec le même petit couteau, il lui perça les seins.

Après ces ignobles maltraitements, les deux malheureuses furent conduites à la Kasbah et précipitées dans les citernes romaines, où gisaient déjà tant d’autres victimes.

Quelques mois avant notre seconde expédition contre Constantine, un Maure d’Alger nommé Mustapha fut envoyé ici pour examiner les moyens de défense préparés en prévision d’une nouvelle attaque. En même temps que lui, arrivait aussi un autre agent secret porteur d’une

lettre d’avis écrite par un personnage indigène d’Alger qui entretenait avec le bey une correspondance trèssuivie.

El-Hadj Ahmed, prévenu de la mission de notre espion, se le fît amener immédiatement et le reçut dans la chambre ou est actuellement le bureau de l’état-major de la place.

11 commença par lui faire raconter ce qui se passait à Alger, si de nouvelles troupes étaient envoyées de France et enfin si nous avions réellement l’intention de faire une nouvelle tentative sur Constantine. Quand il eut appris tout ce qu’il voulait savoir, il montra à Mustapha la lettre qui dévoilait sa mission. Celui-ci, éperdu, se jetta aux pieds du bey, implorant sa clémence. Un ricanement étrange accueillit ses lamentations : El-Hadj Hamed, le repoussant impitoyablement, lui ouvrit le ventre d’un coup de yataghan.

Je ne m’appesantirai pas plus longtemps sur tous ces atroces détails, qui malheureusement appartiennent à l’histoire.

Au fond d’un couloir, à côté du bureau de la place, existe une vaste chambre ornée comme toutes celles du palais, et qui nous a longtemps servi de salle d’audience du Conseil de guerre. C’était jadis la mahakma, où se réglaient les affaires à la fois administratives et judiciaires. Le bey donnait chaque matin audience à ceux de ses sujets qui avaient des plaintes à lui soumettre, et, de plus, il tenait tous les vendredis, après la prière de midi, un lit de justice solennel, où il recevait publiquement les réclamations des habitants de la ville et de la campagne. Les plaignants se prosternaient au pied du trône (koursi)

et criaient : « Nous demandons la justice de Dieu contre notre kaïd, notre cheïkh, notre amin (ou tel autre), qui nous a lésés. »

Le plus souvent c’étaient des Arabes qui venaient accuser leur chef. Celui-ci alors était mandé, et s’il n’avait pas de protecteurs assez puissants pour lui assurer l’impunité, Ahmed bey prononçait la destitution. Dans le cas contraire, les plaignants étaient emprisonnés, bâtonnés, et quelquefois même le prince saisissait l’occasion pour frapper toute la tribu d’une amende au profit du beylik.

Si le kaïd ou le cheïkh était révoqué, il en recevait l’avis par une lettre où le bey lui ordonnait de n’ayoir plus â se mêler des affaires de sa tribu, et lui demandait le sceau insigne de sa dignité. Le plus souvent, il arrivait que le fonctionnaire disgracié était mis à mort , ou tout au moins jeté en prison, s’il n’avait le bon esprit de s’enfuir.

Lorsque des condamnations à mort étaient prononcées, on conduisait les victimes hors du palais par une porte voisine de l’appartement des femmes et on les entraînait à la driba, maison de supplice, d’où elles étaient, suivant leur rang, étranglées ou décapitées. On jetait leurs corps ensuite dans un puits profond qui existait au centre de ce lieu lugubre. Rien n’était plus fréquent que ces tueries, ordonnées souvent sous le plus léger grief, et Aïcha, l’une des anciennes femmes d’Ahmed, de qui nous tenons cette particularité, nous a affirmé qu’il était peu de jours où, des fenêtres grillées du harem, elle ne vît franchir à quelque malheureux le seuil de la terrible porte qui conduisait à la driba (1).

(1) F. Mornand.

Nous avons dit déjà, en entrant dans le palais, qu’un côté de la ruelle du Derb aboutissait à Dar oum en-Noun, domaine patrimonial d’El-Hadj Ahmed. Nous aurions pu pénétrer dans cette maison par la porte de communication qui existe dans un angle de la cour des orangers ; mais nous avons dû réserver sa description, afin de ne pas trop égarer le visiteur dans ce labyrinthe de logements. Dar oum en-Noun , aujourd’hui hôtel de la subdivision, est précédée d’une skifa ou vestibule orné de jolies colonneltes en marbre, qui reposent à droite et à gauche sur des bancs maçonnés, comme on en voit à l’entrée des belles maisons d’Alger. Ce vestibule des habitations mauresques servait de salon de réception pour tous les visiteurs étrangers à la famille, qui, par conséquent, n’étaient pas admis à pénétrer dans la cour intérieure, exclusivement réservée aux femmes. Une porte massive et garnie de ferraille donne entrée sur cette cour, autour de laquelle existe une double rangée d’arcades superposées. Cette maison est de dimension ordinaire. Plusieurs chambres ouvrent sur les galeries du rez-dechaussée et du premier étage. Quoique très-propre avec son dallage et ses colonnes en marbre, elle n’offre pas ce luxe éblouissant que l’on remarque dans le reste du palais.

C’est là que logeait autrefois El-Hadja Rekïa, mère d’El-Hadj Ahmed. Douée d’une intelligence et d’une activité peu communes, c’était elle qui avait en quelque sorte l’intendance du palais, et réglait les nombreuses dépenses que nécessitait l’entretien de tout le personnel féminin du sérail de son fils. Autour d’elle vivaient les quatre femmes légitimes du bey, nommées:

Aïchouch, fille d’El-Hadj Abd es-Selam el-Mokrani ;

Metmacera, des Oulad ben Gana ;

Guermïa, fille de Debah, et Khedoudja bent El-Khoudja.

Je ne cite que les dernières, c’est-à-dire celles qu’emmena le bey en évacuant Constantine, quelque temps avant la prise de la ville. Il en avait eu d’autres qui moururent ou furent divorcées précédemment, mais leur nombre ne s’éleva jamais au delà de quatre, conformément aux prescriptions du Coran. L’existence des femmes légitimes était la môme que celle de leurs rivales, les concubines du sérail. Tout ce qui s’élève au-dessus des sens, tout ce qui est du domaine de l’intelligence et de la pensée avait été étouffé chez elles au profit des instincts matériels. Leur seule occupation était de se parer, de se faire belles , pour obtenir les faveurs et les préférences du maître. Ces préférences faisaient naître parfois dans ce troupeau de femmes de violents sentimenls de jalousie et de haine, que les circonstances particulières de la vie du sérail, de l’oisiveté surtout, contribuaient à développer et à étendre.

Maintenant que j’ai achevé de donner une idée générale du plan et de la distribution du palais, je n’ai plus qu’à ajouter quelques dernières réflexions.

Un reproche que l’on est en droit d’adresser aux architectes de ce ravissant édifice, qui peut rivaliser d’élégance avec tout ce qui, en ce genre, existe en Algérie, c’est de

ne pas lui avoir donné plus de solidité. Gomment se faitil , en effet, qu’on ait négligé cette partie importante de sa construction? Moins d’un demi -siècle à peine a suffi pour lui imprimer un caractère qui semble le faire remonter à une époque bien plus ancienne ?

Sa construction, nous l’avons dit, fut aussi prompte que la pensée du maître; ses murs surgirent comme par enchantement, et il en résulta que, par négligence ou par imprévoyance, les ouvriers bâtirent sans fondations. Constantine, nous avons pu l’observer nous-même, ne se ressentit que légèrement des tremblements de terre de 1856, qui causèrent tant de désastres sur le littoral de la province, surtout à Djidjeli. Dans le palais cependant, de nombreuses lézardes se déclarèrent ; quelques colonnes perdirent leur aplomb et inspirèrent des craintes sérieuses. Les ogives qui ornent l’ancien kiosque du bey se disloquèrent, menaçant de s’affaisser, si une nouvelle secousse les eût ébranlées. On dut étayer ce pavillon à l’aide d’un fort éperon en maçonnerie et de barres de fer solidement scellées, pour empêcher l’écartement des murs latéraux. On s’aperçut alors, par hasard, qu’il n’existait pas de fondations et que le kiosque reposait sur des substructions mouvantes. On creusa en sous -œuvre, et ce n’est qu’à cinq mètres de profondeur que l’on trouva de vieux murs romains en pierres de grand appareil , sur lesquels on put élever de nouvelles fondations.

En 1861 et 1862, des travaux de la même nature ont été entrepris. A l’aide de puits creusés dans le jardin des orangers, on a fait des fondations à la grande galerie à triple rangée de colonnes sur laquelle ouvrent le kiosque et la salle dite des conférences. Une partie de cette ga-

lerie, construite sur un caveau, reposait sur des poutrelles rongées par l’humidité, dont l’affaissement aurait infailliblement entraîné la chute de tout ce côté de l’édifice. Du reste, pendant les travaux exécutés en 1865 pour abaisser le niveau de la place, on a pu se convaincre, en déchaussant la façade du palais pour y faire des trottoirs, que tous ces murs étaient d’une solidité problématique. Des taches noires accusent, en outre, la trace d’infiltrations très-nuisibles qui les minent lentement. D’un autre côté, les combles et la toiture elle-même auraient besoin d’être refaits et considérablement allégés.

Le palais a eu besoin jusqu’ici de soins permanents, et malgré tous ceux que Ton a mis, avec le plus grand zèle, à le préserver d’une ruine plus ou moins prochaine, son manque de solidité nous fait craindre encore pour sa conservation.

Cet édifice terminé d’hier, qui présente tant d’éléments propres à faire connaître le plan et les détails de l’architecture algérienne, mériterait d’être classé au nombre des monuments historiques. On ne se bornerait pas alors à réparer périodiquement les dégradations qui se déclarent, mais, par des travaux de suite et d’ensemble, entrepris sur une vaste échelle, on lui donnerait plus de solidité.

En signalant ces vices, nous croyons en avoir démontré la cause ; toutefois, nous avons encore quelques observations à présenter. L’architecte à qui serait confiée la mission de diriger ces grands travaux devrait faire entière abstraction de ses goûts, de son individualité, et sacrifier, en un mot, la tendance que l’on a généralement de vouloir innover, ce qui, toujours et inévitablement, altère le caractère primitif d’un monument. Cependant, pour

que cette œuvre de restauration et, en même temps, d’embellissement, fût complète, il faudrait saisir cette occasion pour abattre les maisons branlantes et minées par les infiltrations souterraines qui composent actuellement sa façade sur la place.

11 est dommage, en effet, que ce délicieux édifice soit déshonoré par ces grands murs sans caractère. Il conviendrait donc de les faire disparaître, pour qu’ils ne masquent plus les portiques intérieurs et les massifs de verdure qui ornent les jardins.

Si mon idée recevait son accomplissement, on pourrait élever sur le premier plan une allée d’arcades marquées au sceau du même style, c’est-à-dire dans le genre de celles qui se voient à Alger, devant la mosquée de la rue de la Marine. Au-dessus de ces arcades, régnerait une grande terrasse ornementée à la manière orientale.

A droite et à gauche seraient deux pavillons, l’un pour le logement d’un concierge et l’autre servant de poste à la garde d’honneur du général commandant la province. Des marches monumentales donneraient au palais une physionomie grandiose ; il n’en serait dès lors que plus élégant et toujours digne de l’attention et de l’admiration du voyageur.

Constantine, mars 1867.

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