CHAPITRE II
ticuHèrc; sur lequel propos j*insistai fort longtemps. L'iiiterrogeatit plus avant sur In façon et sur les paroles dudit sieur président, s'il étoit seul ou en compagnie lorsqu'il lui tiot lesdits propos, il me dit que Âivaulti abbé de JLagni, étoit avec lui: par quelle façon et quel moyen il entroit dans la Bastille; que c'étoit en faisant semblant d*aller voir un conseiller delà cour, qui y étoit prisonnier, nommé Portaii, fils àe Portail, chirurgien du roi^ avec lequel il avoit familiarité et habitiKif. rorevant de lui et de sa mère plusieurs biens et conuijotiues, et (ju'il alloit souvent à la Bastille. Je lui demandai s'il avoit lettres du sieur premier président, ou quelque antre signe ou marque , lequel montrant il pou- ▼oit être reçu^ sur quoi il me montra un petit billet écrit en lettres italiennes, qu*il disoit être de la main du sieur président ; et de fait il en approchoît bien fort, comme la lettre italienne est fort aisée à imiter et à contrefaire, etcontenoit à peu près ces paroles :
« Sire, le présent porteur vous iera entendre l'état de vos « serviteurs* et la façon de laquelle ils sont traités, qui ne « leur 6te néanmoins la volonté et le moyen de vous faire <i trè»4inmble service , et sont en plus grand nombre que « Votre Majesté peut-être ne l'estime. Il se présente une belle « occasion sur laquelle il- vous plaira faire entendre votre « volonté, su])|)ii;int très humblement Votre Majesté croire « ce présent porteur eu tout ce qu'il dira. >•
« Après ces paroles, il y avoit une croix enfermée dans un 0.
« Ayant lu ce billet et lui ayant demandé quel moyen il avoit tenu à sortir de PaH$, il répondit qu*il avoit fait entendre qu*il s'en alloit à Orléans, et que sous ce prétexte il
avoit demandé un pnsse-port au comtede Brienne, prisonnier du Louvre, lequel à l'instant il m'exhiba.
4aH PIECES JUfiTlFICATIVFS.
H Ce iii&couj's fut furt loiig eutre nous «leux, tàciiaut par tous moyens à découvrir quel il éloit, me doutant que ce fût quelque espiou i sans néanmoins jaouds penser qu'il couvât en son âme une si désespérée et énorme trahison ; même je lui dis que peat-étre il étoit suscité de la part des ennemis , |)<)ur, sous ces belles paroles et promesses, nous faire douiier ni quelque enil)ii< lie ; mais je le trouvai ferme et résolu, en ce que, premièrement, il m'avoit dit, et même repondant pertinemment sur mon doute, à savoir, qu'après qu'il aurotl fait entendre à ceux de Pont la vok>nté du roi, il Tiendroit retrouver Sa Majesté pour l'avertir du jour et heure, et qu'on le pourroit mettre entre les mains de qui elle aviseroir, jusqu'à ce que l'entreprise eût réussi, pour répondre sur sa vie tle la faute qu'il auroit coimnise, si aucune il y en avoit de sa part.
n Lors ne pouvant tirer autre chose de lui , je le laissai |iamii les miens, et m'en allai trouver le roi, lequel n'étoit encore revenu de devers Paris ^ où il étoit allé; je Tattendis en un logis d'un de mes amis, proche du sien, chea lequel a jant soupé , et sachant Sa Majesté être de retour, je lui fis entendre tout ce que dessus ; de quoi étant extrêmement aise, pour \v. moyen qu'il se vovoit ouvert , sans plus jurande ruine de ses sujets, laquelle il (l«'j)i()roit, de tirer ses bons serviteurs qu'il avoit dans la ville de la sanglante etci uelle tyrannie sous laquelle ils langnissoient, me commanda de le lui amener le lendemain de bon matin, sur les six â sept heures, nonobstant que je lui dise que s'il luiplaisoit, par son commandement, je lui demanderois s'il avoit quelque autre chose à hn faire entendre, outre ce qu'il m .1 voit déjà dit. Cependant ( comme depuis j'ai appris), le uicchaut et misérable, demeure en mou iops , soupa gaiement avec les miens, taillant s«« morceaux du funeste couteau, meuble
CHAPfTRF. ir. 4''<9
ordinaire de tels oiseaux; même Tun d'eux lui ayant dit ({u'il y en avoit de son ordre six qui avoieot , à ce qu'on disoity entrepris de tuerie rot ( lui, froidement, sans changer de couleur, répondir qu'il y en avoit partout, et de bons et de mauvais.
« Le lendemain au matin, premier jour d'août, joui à jamais lamentable pour ïa France, m'ctant levé pour aller trouver Sa Majesté, suivant son commandement, je le fis éveiller, ayant paisiblement dormi toute la nuit, et devant qu'entrer au logis du roi, je le fis parier à Péitail, auquel il donna des remarques fort particulières de sa iTemme, de son fitsec desa maison. Entré au logis, et p<ni de temps après appelé par f/ii Halde ^ qui fit pareillement entrer, par le commandement du roi, ce malheureux, je le trouvai nssissin* sa ciiaise, tout débraillé, qui liit cause que je le fis arrêter à la porte, et pris de lui le billet et passe-port, et les présentai à Sa Majesté y qui, les ayant lus, déçu de la similitude de ta lettre, estima que ce billet venoit dudît sieur premier président, lequel, parce qu'il ne portoit que créance, il fit approcher ce moine pour entendre de lui ce qu'il avoit à dire; lequel a|![)roché, m'élant uiis entre le roi et lui, et de l'autre étant Hoger de Saint-Lari , seigneur de Bellcgarde , grand écuyer, qot lors étoit en la chambre, il lui dit qu'il venoit de la part dudit sieur président et des autres serviteurs que Sa Majesté avoit dans Paris, pour lui dire choses d'importance et qnt concemoient grandement son service, lesquelles il ne pouvoit dire qu'à lui seul; sur cpioi je ne sais par quel instinct, ou si quelque esprit aimant la France nie poussoit, je pris la parole, lui disant (|u'il eût à parler haut , et qu'il n'y avoit d:ins la chambre autres que serviteurs trés-fidèles de Sa Majesté; ce que lui insistant de parler en secret, je répétai une autre fois; et enfin m'adressant an
43o PIÈCES JOSTIFlGATrVES.
roi même, lui dis qu'il n'étoit besoin qn il approcliât de si près. Mais loi s le malheur de la Frauce etaut trop puissant , suivant sa facilite t t bniiL^ité accoutumée, le fit passer du Heu où il étoit en la place dudit sieur le Grand , et liiiten> daot Toreille, naasdeux recules, nous fûmes tous étonnés que nous le vîmes s'écrier, en disant : « Ahl malheureux ! « que tfavois-je fait pour m'assassiner ainsi ? it et se lever, le sang lui sortant du ventre, duquel il tira le couteau, qui, incontinent, fut suivi des boyauv , et d'icelui frappa ce malheureux assassin sur le li oaî., lequel se tenant ferme visà-vis de lui, j'eus crainte qu'il n'eût encore quelques armes et dessein d'ofîenser Sa Majesté , qui me fit mettre l'épée au poing; et lui baillant des gardes contre l'estomac, je le poussai et jetai dans la ruelle. Sur ce bruit arrivent les ordinaires, lesquels retirant l'assassin de la ruelle où il étoit, incontinent fut tué par les autres, nonobstant que je leur criasse par plusieurs fois qu'ils n'eussent h le tuer; mais leur juste colère ne put permettre que mon avertissement servît de quelque chose.
« Vous pouves juger, Monsieur, quel étoit ce piteux et misérable spectacle , de voir d*un côté le roi ensanglanté, tenant ses boyaux entre ses mains; de Tautre, ses bons serviteurs qui arrivoient à la file, pleurant, criant, se déconfortaut extrêmement, remplissant l'air de regrets, et Téchauffant de leurs ardents soupirs et gémissements. Quant à moi , ce très-i^rand « t non prévu malheur me toucha de telle sorte, que la force m'abandonna, le sens se troubla, et mon Ame étant jà sur le bord de mes lèvres, ne s'arrétoit que sur un seul point, qui étoit un désir merveilleux de la mort, que je priois un chacun de me donner; et mon œil (fenêtre de mou âme) devint pierre immobile, insensible, sans que pour lors les larmes en coulassent; le mal étoit trop grand,