I. H. Delaborde, Revue des Deux Mondes
dans la grand'chambre, un buste de Napoléon I", en marbre, dont Fauteur nous est inconnu; les portraits en pied de Napoléon et de Napoléon III, et un tableau représentant u Saint Louis législateur», par Allard; les portraits d'Etienne Dupasquier, de THopital, de Nicolaï et de Barbé- A/Iarbois.
Dans la section de Législation au Conseil d^Etat étaient quatre tableaux : TEmpereur Justinien composant les Instituées, par Delacroix; Selon dictant ses lois, par Papety; Moyse, par Thomas, et Numa Pompilius par un artiste dont nous n'avons pu retrouver le nom.
Le tableau de Delacroix avait été exécuté en 1826 et exposé à l'Exposition universelle de 185 5. L'empereur Justinien était vu de face, assis sur un siège de forme antique, vêtu d'une longue robe blanche, et le front ceint de la couronne impériale. Près de lui, à gauche, un scribe écrivait sous sa dictée; à droite, un génie montrait à Justinien les tables de la loi juive. Hauteur du tableau : 3 '",71, largeur 2^,76. Une esquisse haute de 55 centimètres figurait à la vente posthume du maître et avait été acquise par Corot. Mais cette esquisse est loin de présenter l'idée définitive du tableau du Conseil d'État. Elle a été sensiblement modifiée. M. Ph. Burty possède une autre esquisse, très belle de couleur, la pensée première de la composition.
Dans la section de Tlntérieur étaient placés le portrait de Napoléon III, par H. Flandrin, et Napoléon par Cornu.
Dans la section du Contentieux, trois grands tableaux : le président Mathieu Molé, de Thomas ; le président Duranty, de Paul Delaroche, et le président du Harlay, de Thomas. Ce tableau est le seul qui ait été sauvé • il se trouvait, au moment de Tincendie, au Louvre, où il avait été envoyé pour être restauré. Au-dessus des portes, dans cette salle. Ton remarquait des médaillons en camaïeu d'une excellente exécution, représentant le comte Siméon, le conseiller d'Etat Allant; dans la salle de la section des Finances, un portrait analogue du comte Béranger; dans la section de la Guerre et de la Marine, celui du président Brisson. Une vue du Port de Marseille, par Isabey, d'une très grande valeur, décorait la salle de la section des Travaux publics.
La grande salle était ornée de grisailles intéressantes de Laurent Jan, de médaillons contenant les portraits de Vauban, Turgot, Richelieu, Colbert, d'Aguesseau, Sully, l'Hôpital, Suger, Cambacérès, Portalis, Joseph Boulay (de la Meurthe), Ginoux de Fermond, baron Louis, Fourcroy, comte Treilhard, Regnault de Saint-Jean-d'Angely, Bigot de Preameneu. — Le plafond était décoré de peintures allégoriques représentant la Foi, l'Espérance et la Charité.
LA VENDANC (Fac-similé
par J.-F. GiGOUX.
' lithographie.)
Dans la section de Législature, sur la cheminée, était un buste de Napoléon I" ; et, à la Bibliothèque, celui de Guvier.
A la Cour des Comptes, dans la salle des audiences, on admirait beaucoup un Christ attribué à Jacques Dumont, dit le Romain (i 700-1 781).
Dans diverses chambres se trouvaient des anciens bureaux du xviii' siècle, des merveilles d'ébénisterie ; des paravents en tapisseries des Gobelins, qui provenaient de Tancienne Cour des Comptes et du Tribunat. Ces tapisseries avaient été exécutées sous Louis XIV, dont elles portaient les armoiries et le chiffre, accompagnés d^emblèmes divers. Chez le premier président et dans le couloir de la troisième chambre, nous signalerons deux horloges superbes et plusieurs pendules en bronze doré du XYuf siècle.
Un des objets d'art les plus précieux qui ont disparu, est un tableau votif, peint et donné à la Chambre des Comptes de Paris par Louise Hollandine, princesse palatine de Bavière, abbesse de Maubuisson et sœur du Régent. Ce tableau représentait la Justice sous la forme d'une jeune femme revêtue d'un grand manteau blanc, parsemé de fleurs de hs, trônant dans le ciel sur des nuages et entourée d'anges. Au-dessous des nuages Ton apercevait la Seine et la galerie du Louvre du bas de Teau. D'après Germain Brice, ce tableau avait été donné
par la princesse palatine à la Cour des Comptes en témoignage de reconnaissance pour Tenregistrement d'un acte qui intéressait son couvent. A ses heures de loisir, Fabbesse de Maubuisson peignait des tableaux pour son abbaye, pour les paroisses et les monastères voisins. Dans la notice qui lui est consacrée dans le Gallia christiana, au chapitre de Maubuisson, nous lisons les lignes suivantes, qui font mention de son talent d'artiste en termes des plus flatteurs : Pingere gnara, gentilitia in altaris latere depicta, insignia delevit, pluresque tahellas tam pro domo qiiam pro vicinis parochiis ipsa depmxit. Ce curieux ex-voto était placé dans la salle des séances de la première chambre.
La bibliothèque du Conseil d'Etat, originairement créée par le Tribunat, était fort riche. En outre des documents administratifs, des grandes collections modernes publiées par le gouvernement, elle contenait des livres anciens rarissimes, de superbes reliures en maroquin aux armes de France. La bibliothèque de la Cour des Comptes n'était pas moins précieuse. Tout a été brûlé.
M. le baron de Guilhermy, conseiller maître à la Cour des Comptes, avait installé depuis longtemps dans son cabinet une bibhothèque précieuse,
composée d'ouvrages sur Tarchéologie du moyen âge. 11 Tavait formée avec un soin religieux et développée avec passion en même temps que cette science, dont il est un des créateurs. Il n'en est pas resté un seul volume.
Un ancien maître des requêtes, M. Edmond Taigny, a bien voulu nous donner les notes suivantes sur les pertes particulières qu'il a éprouvées également dans rincendie du palais du quai d'Orsay :
« Un concours tout à fait fortuit de circonstances sur lesquelles il serait trop long de m'appesantir, m'avait conduit, quelques jours après le 4 septembre, à déposer au Conseil d'Etat les objets précieux formant mes collections. L'économe du conseil m'avait indiqué un réduit obscur, servant d'entrepôt pour les tapis et situé au-dessus du cabinet de notre président, dans le coin en retraite, à l'angle gauche du monument. Cette soupente était si bien dissimulée que les agents de la Commune l'ont toujours ignorée. Deux de mes collègues avaient eu la même idée que moi. M. Chassériau avait apporté plusieurs caisses contenant des dessins et des tableaux qui venaient de la succession de son frère, l'auteur des fresques qui ornaient l'escalier de la Cour des Comptes. Le marquis de Bolbœuf y avait déposé son argenterie.
(c Ma collection comprenait deux natures dis-
tinctes d'objets. Premièrement, des tableaux et dessins ; en second lieu la plus grande et la plus précieuse partie de mes richesses orientales.
(( Parmi les tableaux, je vous citerai :
(( 1° Un très beau portrait de Técole italienne ;
(( 2" Trois portraits authentiques de personnages de la cour des Valois, de Clouet ;
(( 3° Un portrait de la cour d'Henri VIII, par Cari de Heer ;
(( 4" Une tète de femme, de Ricard et sa belle copie de V Ariane ahandonyiée^ faite au Musée de Madrid d'après le Titien ;
(( Un téte d'enfant de chœur, par Henriette Brown ;
(( 6" Un tableau d'Eugène Isabey, représentant un intérieur d'église sous les Valois ;
(( y"* Deux tableaux de genre, de Pasini ;
(( 8° Un Cardinal, par Heilbuth et le portrait de ma femme, par le même;
(( 9° Les deux portraits de mes filles, par Dubufîe ;
u io« Deux délicieuses toiles de de Nittis.
(( Enfin quelques miniatures et dessins de Cochin, Moreau, Eisen, etc.
(( Ma collection orientale se composait d'une belle série de jades et matières dures, de cristaux de roche, d'émaux cloisonnés ; ces pièces achetées dans les années qui suivirent l'expédition de Chine, étaient de premier choix et auraient
aujourd'hui une très grande valeur. Ajoutez une centaine d'ivoires japonais très fins, un grand choix de porcelaines rares et de laques anciennes, des bronzes niellés d'or et d'argent, une grande partie de mon argenterie, dont beaucoup de pièces de vieux Paris et les bijoux, éventails et dentelles de ma femme. Je crois inutile de vous donner une description détaillée de ces objets. Il suffira de les mentionner pour que les amateurs comprennent l'étendue de la perte que j'ai subie. Elle peut être évaluée à 110,000 francs dépensés par moij mais la valeur marchande serait actuellement d'au moins 150,000 francs.
(( Dans les fouilles qui ont été pratiquées pour le déblayement de l'édifice, j'ai pu recueillir quelques débris fort curieux au point de vue scientifique. C'est un amalgame étrange de matières calcinées, où se retrouvent avec des transformations chimiques et des tons indéfinissables les scories de ces ingrédients précieux. Mais aucun objet n'est sorti intact. Les ivoires se sont racornis sans perdre leur forme complètement. Les jades sont devenus des dépôts blanchâtres de calcaire ; toute la partie vitrifiable des émaux, porcelaines, a fondu. Il a fallu pour cela un feu plutonien. )>
Tel est le triste bilan des pertes subies par l'art français dans l'incendie du palais du Conseil
d'État et de la Cour des Comptes. Elles sont considérables comme on voit : Tœuvre capitale d'un grand artiste a été mutilée, presque anéantie* ; des tableaux très remarquables ont été détruits. Si quelques-unes des peintures qui décoraient cet édifice n'avaient, au point de vue artistique, qu'une valeur secondaire, elles présentaient du moins un certain intérêt comme documents historiques. Leur disparition est donc fort regrettable.
Au moment où ces notes paraissent, le palais est encore à l'état de ruines; mais nous avons tout lieu de croire qu'il sera rasé très prochainement, pour faire place à de nouvelles constructions destinées au service de l'Etat. Personne ne s'en plaindra. On n'a conservé que trop longtemps ce douloureux témoignage de nos discordes civiles.
I. Ce qui reste des peintures de Théodore Chassériau sera conservé. Si le palais est démoli, on transportera au Musée du Louvre les panneaux intacts.