LES GALERIES DE MARGIEN
Le jour de la fête de saint Démétrius, Tempereur et le patriarche étant ensemble dans le Chrysotriclinium (nP 95) , doivent se rendre à cette chapelle de Saint-Pierre qui existait à Textrémité des galeries de Marcien. Voici l'itinéraire prescrit par le Cérémonial : « L'empereur et le patriarche se lèvent.... Ils passent par le Tripéton, )) le Lausiacos, le Justinianos, les Scyla (n®* 94, 92, 109 et 110) et les galeries exté- » rieures de Marcien, xai Sià tcov ^a> SiaëaTixûv toQ Mapxiovou (n^ 142), et ils s'en vont )) dans l'oratoire du saint apôtre Pierre qui est là \ ))
Il faut remarquer d'abord que les galeries de Marcien sont composées de deux parties distinctes, les péridromes et les passages extérieurs. Le péridrome, ô uepfôpo(jLO<; , est l'espace couvert, servant de promenoir, qui existe entre les colonnes d'une galerie ouverte sur une place, une cour ou une rue, et le mur qui forme le fond de cette galerie; les diabatica extérieurs, xà e^co SiaêaTtxà, ne pouvaient être autre chose que le dessus de la galerie converti en passage dallé, et probablement couvert. Ce n'est pas la première fois, au surplus, que nous trouvons des passages pratiqués au-dessus de certaines galeries et sentant de communication entre difféi*ents édifices. On doit se rappeler qu'à la suite des galeries supérieures du grand triclinium de la Magnaure on trouvait, en prolongement de ces galeries, un passage (pP 117) qui conduisait jusqu'en face de la partie orientale de Sainte-Sophie, et que par ce passage, pratiqué certainement sur le dessus de galeries appliquées contre les murs du palais, l'empereur arrivait dans les Catéchumènes de la Grande-Église '. On n'a ■ pas oublié non plus que de la terrasse supérieure qui couvrait l'exonarthex de la Nouvelle-église (n*' 128) l'empereur pouvait rentrer dans le Palais-sacré par les galeries (n® 128, B) pratiquées au-dessus des propylées de l'atrium de cette église '.
En tenant compte de ces observations, la marche suivie par l'empereur pour aller du Chrysotriclinium à la chapelle Saint-Pierre va nous expliquer la situation des galeries de Marcien , ainsi que celle de la chapelle et des oratoires qui se trouvaient au bout de ces galeries. En effet, le vestibule des Scyla (n® HO), où l'empereur arrive avant de s'engager dans les galeries extérieures, touchait aux murs du palais qui faisaient face au côté oriental de l'Hippodrome, et l'on se rappelle que du grand triclinium de Justinien et des Scyla, on sortait sur une terrasse (n** 113) s'étendant jusqu'à ces murs, et du haut de laquelle l'empereur, dans certaines circonstances, bénissait le peuple réuni dans le grand Cirque*. Au pied de l'escalier des Scyla, on trouvait, du côté du nord, la Phiale (n® 112), et à l'est, le petit Hippodrome du palais (n*' 42). Les galeries de Marcien, auxquelles on parvenait en sortant des Scyla, ne pouvaient donc se trouver qu'au midi
' De cer. auL Byz,^ lib. I, cap. xxi, p. 122. ' Voyez ci-dessus, S xxi, p. 192.
* Voyez ci-dessus, § xxii , p. 196. ^ Voyez plus haut, $ xx, p. 181.
de ce vestibule. Il résulte évidemment de cette situation que ces galeries devaient être appliquées contre les murs du palais. Par les péridromes, qui étaient au niveau du sol des jardins, on arrivait à la chapelle Saint-Pierre, construite à leur extrémité, et à l'oratoire dédié au chef de l'armée céleste qui y était joint. Mais on a vu , par le passage de la Vie de Basile , que nous venons de transcrire , qu'au-dessus du naos de Saint-Pierre il existait un autre oratoire sous le vocable de la Mère-de-Dieu (n® 143). Cet oratoire devait donc se trouver au niveau des diabatica extérieurs , pratiqués au-dessus des galeries de Marden. Pour arriver à ces diabatica en sortant des Scyla (n® HO), il n'y avait qu'à traverser la terrasse (n® 113) qui dominait le grand Hippodrome. De l'oratoire de la Mère-de-Dieu, l'empereur descendait sans doute dans le naos de Saint-Pierre ; il y a même lieu de croire que cet oratoire était situé dans les Catécliumènes (l'étage supérieur) de ce naos, et que c'est de là que l'empereur entendait l'office célébré dans le sanctuaire de Saint-Pierre.
H nous reste une dernière l'emarque à faire, c'est que ce naos de Saint-Pierre, d'après la qualification de àxpoTOÎpytov ' qui lui est donnée, devait avoir été disposé dans une des tours qui flanquaient les murailles de l'enceinte du palais, et que cette tour était la dernière du côté de la terre. Cette circonstance sert encore à établir que les galeries de Marcien, qui conduisaient à ce naos, étaient adossées à ces murailles.
Quant au Pentacoubouclon , il était, dit Constantin Porphyrogénète, auprès des galeries de Marcien. En entrant au palais par la porte de fer (n® 39), on traversait donc la cour de Daphné, l'Hippodromios et la Phiale des Scyla (n^ 41, 42 et 112); puis passant sous les arcades qui supportaient l'escalier des Scyla, sous ce vestibule et sous la grande terrasse du triclinium de Justinien (n^' 111, 110 et 113), on parvenait aux galeries de Marcien, et par ces galeries au Pentacoubouclon.
Le portique de ce palais devait être tourné vers les jardins et la mer, car on lit dans l'auteur anonyme de la Vie de Théophile que le triclinium (n® 89) qui formait retour en aile au couchant sur le bâtiment i^nfermant les appartements de l'impératrice *, avait un vestibule qui conduisait vers le portique du Pentacoubouclon, irpàç Tàv urfpxtxa tou 7c£[xicTou xouSouxXeiou '. On arrivait donc de ce triclinium au Pentacoubouclon en passant sous la grande galerie de Justinien.
* L'adjectif oxfXK sert à marquer rertrémité, Tun des points extrêmes; xb dfxpov, extrémité, bout.
* Voyez chap. II, % vni, p. 73.
' De TheophUof ap. Script, post Theoph., lib. III, S 43; Paris., p. 91; Bon., p. 147.
Au milieu des détails qui précèdent, le lecteur n'a pu se faire peut-être une idée bien juste de Tétendue et de Timportance de la demeure des empereurs byzantins; résumons donc en peu de mots tout ce que les documents que nous avons rassemblés nous ont appris sur leur merveilleux palais.
Et d'abord, si Ton se reporte au plan d'ensemble le compas à la main, on verra que la demeure impériale couvrait un espace de près de 400,000 mètres de superficie, un peu plus grand que celui sur lequel s'étendent le Louvre et les Tuileries, bâtiments, cours, carrousel et jardins.
L'aspect, de tous les points de vue, devait être imposant. L'œil , à la vérité, ne s'arrêtait nulle part sur les lignes régulières d'une pompeuse façade, mais il embrassait une multitude de terrasses, de galeries, d'édifices, de colonnades et de coupoles dont, parmi les monuments de l'Europe moderne, le Kremlin seul peut donner une faible idée. C'est que le palais impérial de Gonstantinople n'avait pas été conçu d'un seul jet. Plusieurs empereurs, durant l'espace de sept siècles, à côté des anciens édifices^ en avaient élevé de nouveaux; mais aucun d'eux n'avait pu atteindre à la gloire de Napoléon III, qui, guidé par une volonté persévérante et par l'amour des grandes choses, a su terminer le palais impérial de Paris et former un majestueux ensemble de diverses constructions appartenant a différentes époques et séparées par un vaste espace.
Dès que Constantin eut fait choix de Byzance pour y établir la nouvelle capitale
de l'empire romain, il construisit, en dehors de la vieille ville, sur la Propontide , un
grand palais qui comprenait les deux premières parties du palais du dixième siècle,
Chalcé et Daphné. Il fit également élever le palais du Cathisma et l'église Saint-
Etienne, qu'il relia au palais de Daphné par un péripatos. Le grand triclinium des
Dix-neuf-lits et la Magnaure furent aussi des ouvrages du fondateur de Constantinople.
Le palais de Daphné devait être, dans l'origine, beaucoup plus considérable qu'à
Tépoque que nous avons choisie pour notre restitution ; il s'étendait, sans aucun doute, au delà de la terrasse à ciel ouvert de Daphné siu* remplacement de ce bâtiment rectangulaire (n®* 71 à 78) que fit reconstruire Théophile au neuvième siècle. Le palais se terminait alors au triclinium Lausiacos, qui ne devait pas dépasser les limites de ce bâtiment rectangulaire. C'est là qu'habitait Justinien, qui fit relever le vestibule de la Chalcé et les salles des gardes prétoriennes incendiés par les Victoriats.
Justin II, neveu et successeur de Justinien, éleva de nouvelles constructions vers l'est. C'est à lui que l'on dut le Chrysolricliniura , cette fameuse salle du trône entourée de huit absides et surmontée d'une majestueuse coupole.
La fréquence des cérémonies où l'empereur et sa famille, le sénat, le clergé, les dignitaires de l'État et les innombrables officiers de la couronne, se rendaient en procession soit à Sainte-Sophie, soit à l'Hippodrome, soit d'une partie à l'autre du palais, avait nécessité la construction de grandes galeries pour y organiser les diflFérents corps. Justinien Rliinotmète, à la fin du septième siècle, dota le palais impérial d'une vaste galerie qui prit son nom; on peut la comparer, pour l'étendue et la disposition, à la grande galerie du Musée du Louvre. Le Lausiacos dut être allongé à cette époque, afin de relier le Justiniauos au Chrysotriclinium.
Dans le second quart du neuvième siècle, l'empereur Théophile apporta au palais impérial des modifications considérables, en séparant le Palais-sacré des anciennes constructions de Constantin. Après avoir établi la Phiale mystérieuse du Triconque pour servir de ce côté d'atrium au Palais-sacré, il reconstruisit en partie ce bâtiment rectangulaire où se trouvaient, antérieurement à lui, les appartements particuliers des empereurs. C'est là qu'il éleva ce fastueux péristyle qui prit le nom de Sigma, de la forme que l'architecte lui avait donnée, et, à la suite, un vestibule non moins riche, le Triconque. A droite et à gauche, il fit bâtir plusieurs tricliniums pour son habitation personnelle. L'ancien palais de Daphné ne renferma plus d'appartements particuliers et ne conserva que des salles appropriées aux réceptions.
Basile le Macédonien, l'un des souverains les plus remarquables du Bas-Empire, enrichit le palais d'un grand nombre d'édifices. Il joignit au Chrysotriclinium, pour en faire son habitation personnelle , un bâtiment considérable auquel il donna le nom de Cénourgion, et qu'il fit décorer avec une grande magnificence. En dehors du Palais-sacré, il construisit, entre autres édifices, la Nouvelle-église, splendide monviment à cinq coupoles dont la description nous a été conservée par son petit-fils Constantin YII et par le patriarche Photius ; le Pentacoubouclon , palais aux cinq coupoles comme la Nouvelle-église; le naos d'Elie Thesbite; l'oratoire du Sauveur, qui était plutôt une œuvre d'orfèvrerie qu'une œuvre d'architecture ; l'Aétos ; le grand bain impérial ; le Trésor et le Garde-meuble. Il établit encore ce vaste carrousel, le Tzycanistérion , où les empereurs, depuis son règne, se livraient aux exercices hippiques.
Dans la seconde moitié du dixième siècle, Nicéphore Phocas fit fortifier Tenceinte de la demeure impériale et construisit la forteresse du Boucoléon. Aucun édifice de quelque importance ne fut élevé dans le palais à partir de cette époque.
Dans Tétat de splendeur où notre restitution Ta représenté, le palais impérial comprenait sept péristyles ou vestibules; huit cours intérieures et deux phiales servant d*atrium aux deux entrées du Palais-sacré; quatre grandes églises : Saint-Etienne, le Seigneur, Sainte-Marie du Phare et la Nouvelle-église; neuf grandes chapelles ou naos; neuf oratoires et un baptistère : c'était, au total, vingt-trois édifices consacrés au culte ; quatre salles des gardes ; trois grandes galeries de réception : les tricliniums de Justinien, du Lausiacos et de TAugustéos; cinq salles du trône : les Lychnos, le grand Gonsistorion, les Dix-neuf-lits, le triclinium de la Magnaure et le Chrysotriclinium ; dix tricliniums destinés à Thabitation personnelle des empereurs et renfermant plusieurs salons et coitons; une bibliothèque; trois salles à manger; sept galeries (diabatica) servant de voies de communication entre les différentes parties du palais ; trois péripatos ayant la même destination ; trois terrasses à ciel ouvert élevées au-dessus d'un étage de rez-de-chaussée; deux bains; et en dehors du Grand-palais, huit palais particuliers ou grands édifices : la Magnaure, le Gathisma, le Boucoléon, le Porphyre, le Pentacoubouclon , l'Aétos, le Trésor, le Garde-meuble impérial et celui de la Nouvelle-église ; enfin, un vaste carrousel et un port sur la Propontide.
Le système d'ornementation de tous ces édifices était encore emprunté à l'antiquité. Des colonnes de marbre précieux décoraient les péristyles, les vestibules, et formaient la principale ornementation des salons, des galeries et même des chambres à coucher. Les marbres de diverses couleurs et le porphyre découpés en tablettes de formes variées, mais régulières, assemblées avec beaucoup de soin, composaient le revêtement des murs et du sol. Les voûtes étaient enrichies de fines mosaïques de verre qui reproduisaient de grandes compositions. Procope, Gonstantin Porphyrogénète et Photius nous ont laissé la description de quelques-uns de ces tableaux que les Byzantins excellaient à faire. A ces merveilleux procédés d'ornementation venaient s'ajouter, principalement dans les églises et les oratoires, l'or, l'argent et les pierres précieuses, avec une profijsion qui paraîtrait fabuleuse si l'on ne savait quelles richesses renfermaient les temples du paganisme que Gonstantin et ses premiers successeurs avaient dépouillés au profit de Gonstantinople.
Le sérail du Sultan et les mosquées de Stamboul renferment de magnifiques colonnes de marbre qui proviennent certainement des palais démolis des empereurs byzantins; Sainte-Sophie et quelques rares églises grecques, encore debout, offrent quelques spécimens de cette brillante décoration des murs et du sol en marbres découpés sous les formes les plus gracieuses et les plus variées ; on y retrouve encore quelques tableaux en mosaïque cachés sous un badigeon grossier; mais pour ce qui est de ce grand
palais Gonstantinien , des splendides monumeDts qui lui faisaient cortège dans V ceinte de. la demeure impériale, de ce forum Augustéon, véritable musée à ciel ouvert, et de ces magnifiques bâtiments joints à Sainte-Sophie et qui s'élevaient en face du palais, il n'en reste rien, absolument rien ; les ruines mêmes ont disparu et sont enfouies sous d'affireuses maisons turques. Nous espérons qu'à l'aide de nos recherches on saura se représenter par la pensée, tels qu'ils étaient à l'époque de leur splendeur, ces palais, ce Forum, cette Grande-église et cet Hippodrome dont il est si souvent question dans l'histoire. Notre travail pourra-t-il avoir un jour un autre but que de venir en aide aux études historiques? G'est ce que l'avenir décidera.