I I 7 , BOULEVARD SAINT - GERMAIN, II
HISTOIRE DU PALAIS-ROYAL
LE CARDINAL DE RICHELIEU par Jean Warin
Buste en bronze conservé à la Bibliothèque Mazarine.
PRÉFACE
’est un fait véritablement extraordinaire que l'histoire du Palais- Roxjal — ce monument de Paris célèbre entre tous, qui évoque tant de souvenirs , et dont les destinées ont été si brillantes — n’ait jusqu’à ce jour pas encore été fixée d’après des documents authentiques ! Telle est cependant V exacte vérité.
Assurément, V entreprise a été plusieurs fois tentée. On peut dire même qu'aucun de nos édifices n a fourni matière à un aussi grand, nombre de volumes. C’est par centaines que se comptent les ouvrages qui lui ont été consacrés. Mais la plupart ne sont ou bien que des récits romanesques dépourvus de valeur, ou bien que des compilations établies sans contrôle d’après des descriptions souvent erronées, et, en tout cas, absolument incomplètes. Un tel prestige a entouré le Palais-Royal que quantité d écrivains , dès le xv il r siècle, ont eu Vidée d' emprunter le nom de ce monument pour en parer le titre de certains livres où il n’était, d’ ailleurs, question du palais que d’une manière bien vague, uniquement pour bénéficier de la célébrité dont celui-ci jouissait dans le public.
Quant aux monographies spéciales dont ce monument a été l’objet, elles n'offrent, il faut bien le reconnaître, que des répétitions puisées à des sources identiques et assez maigres, lesquelles, au surplus, se réduisent à trois : 1° à l'ouvrage de Sauvai, les Antiquités de Paris, pour la première période, c'est-à-dire pour l'origine du palais et sa construction par le cardinal de Richelieu; 2° aux Descriptions de Paris de Germain Brice, de Piganiol de La Force et de d'Argenville, ainsi qu'au tome III de /Architecture de Blondel, pour la deuxième époque, allant clc la date ou le palais fut donné par Louis XIV à son frère, le duc d'Orléans, jusqu’aux deux tiers du xvur siècle; 3° à la publication illustrée de l architecte Fontaine et à /'Histoire du Palais- Royal, si insuffisante et si vide de Vatout, pour la troisième époque, s'arrêtant au règne de Louis-Philippe. L'étude qu Edouard Fournier a donnée dans Paris à travers les âges, en 1S75, et la notice de il/. Wilbrod Chabrol, architecte du monument , parue dans / Inventaire des richesses d’art, sont les dernières en date de ces monographies. Elles rééditent à peu près toutes les erreurs des précédentes, et n'ajoutent pas grand' chose aux renseignements insuffisants que l'on possédait .
Que de lacunes restaient à combler! Que de détails curieux à découvrir pour reconstituer dans sa réalité l'histoire d’un tel monument! Car le Palais- Royal, il ne faut pas V oublier, a eu la singulière fortune de servir successivement d’habitation aux personnages les plus illustres. Il a été le théâtre d' événements fameux dans les annales françaises. Il a vu successivement des scènes dramatiques et des fêtes galantes, tous les contrastes saisissants cle la grande comédie sociale, les élégances exquises d’une cour raffinée et les crapuleuses débauches des professionnelles du vice. En deux siècles, il a passé par les changeantes phases de l'éclat et de la misère, se transformant sans cesse et prenant le caractère des âges qu’il traversait, tour à tour sévère, joyeux, pimpant, débraillé, et finalement morose comme un gentilhomme ruiné qui n'est plus certain de son lendemain . Bâti pour abriter le faste de la royauté, le voici aujourd'hui tombé au rôle déchu d'édifice à tout faire, et aménagé en bureaux d’administration !
Mais quand on veut retracer la vie d’un monument, ce ne sont pas les événements dont il a été le témoin qu’il importe avant tout de rappeler : c’est lui-même qu'il s'agit de faire connaître ; ce sont les faits qui constituent son existence propre, c'est l'image de ce qu’il a été, son luxe, son décor, ses salons, ses ameublements, les objets d’art auquel il a servi, pour ainsi dire, d'écrin ; les physionomies qui ont été siennes aux différentes époques, voilà ce qu’il faut mettre en relief. C’est là ce que la critique moderne attend avec raison de l’écrivain qui s'aventure dans une semblable entreprise .
PRÉFACE
Or, pour le Palais-Royal, la tâche pouvait paraître non seulement téméraire, mais absolument impossible. Comment dire, par exemple, ce qu'était ce palais au temps de Richelieu, les conditions dans lesquelles le grand ministre le fit construire, la maniéré dont il le meubla et avec quel train de maison il s'y installa? Tous les érudits — car on n'ignore pas combien sont rares les renseignements que l'on possède sur V existence intime du cardinal-duc — reconnaîtront que le problème était particulièrement épineux. Pour les époques suivantes, c'était pis encore. Que savait-on de la vie d' intérieur de Monsieur, auquel Louis XIV, son frère, donna le Palais-Royal en apanage, de son luxe, de ses collections, etc. ? Que savait-on même des dépenses du Régent en tableaux, en objets d'art, de la façon dont il meubla sa demeure pour lui et sa famille, de la, distribution qu'il fit des appartements, des constructions qu’il entreprit et des architectes qu'il employa? A part quelques anecdotes semées de-ci de-là dans les Mémoires et les chroniques du temps, les informations étaient nulle s. Pour la fin du xvnr siècle, on avait du moins quelques descriptions précises, mais seulement pour les parties du palais qu 'un public privilégié était alors admis à visiter. Sur le reste, rien ! L ’histoire du monument sous la Révolution et durant le xix° siècle, plus rapprochée de nous, offrait, il est vrai, des matériaux en abondance : la difficulté était précisément de les contrôler, de les classer, de les présenter en une vivante peinture. Et, là encore, que d’erreurs à rectifier, que de points obscurs à éclaircir! Qu'étaient devenus, pendant la Terreur, la demeure de Philippe- Egalité et ses riches ameublements ? A qui le prince avait-il vendu sa célèbre galerie de tableaux? Toutes ces questions, et beaucoup d'autres, étaient autant d'énigmes auxquelles les historiens n'avaient, iusquà présent, pas encore répondu !
C’est à résoudre ces divers problèmes que s’est appliqué, dans cet ouvrage, celui qui écrit ces lignes, à la suite de recherches sans nombre, et après avoir mis à contribution, depuis plus de dix ans, tous les trésors manuscrits des bibliothèques publiques de Paris, les Archives nationales et les minutes des notaires qui ont bien voulu lui ouvrir l'accès de leurs études. Il serait oiseux de raconter ici les alternatives de bonheur et de déception de cette longue chasse aux documents inédits, si fertile en surprises, et à ce point passionnante que les jours et les mois et les années s’écoulent sans qu 'on se lasse de fouiller les chartriers poudreux pour essayer d'amener à perfection le travail entrepris. Je me bornerai donc à indiquer succinctement les principales sources manuscrites qui ont permis de reconstituer de toutes pièces, en quelque sorte, cette Histoire du Palais-Royal.
Pour la période du cardinal de Richelieu, on ne possédait que des
données incertaines touchant les acquisitions des terrains sur lesquels le cardinal fit construire son palais. Les Archives nationales m’ont fourni les détails les plus minutieux à cet egard. Quant aux dépenses de V illustre homme d'Etat pour édifier et meubler sa demeure, j'ai ajouté au peu que l'on connaît encore de son Inventaire après décès les renseignements nouveaux que m’ont livrés les papiers légués jadis à l Hôtel-Dieu par son secrétaire et intendant , le chanoine Le Masle des Roches, ainsi que les nombreuses pièces conservées soit dans l’étude de son notaire, AP Parque, soit au département des manuscrits à la Bibliothèque nationale.
Tout ce qui concerne le palais depuis le moment ou il commença ci servir d'habitation à la famille cl' Orléans jusqu'à la fin de la Régence est, dans cet ouvrage, à peu près complètement inédit, car c’est surtout pour cette époque qu’ont été abondantes mes trouva lies. En effet , j’ai été assez heureux pour découvrir chez les notaires des ducs d'Orléans certaines pièces des plus importantès, comme / Inventaire après décès de Monsieur, qui permet de reconstituer dans tous les détails de son décor le Palais-Royal durant le règne de Louis XIV. Bien plus, j'ai pu mettre la main, aux Archives nationales, non seulement sur les inventaires successifs de tous les princes d’Orléans au xviir siècle — sur celui du Régent, d'un intérêt considérable pour l'histoire de l'art, sur ceux de ses enfants et petits-enfants — mais encore sur la plupart de leurs registres de Trésorerie qui contiennent une foule de détails curieux sur les dépenses de la table, de la toilette, des écuries, sur le personnel si nombreux des serviteurs, sur les rouages compliqués qui constituaient alors l' administration des maisons seigneuriales. De telle sorte que l'histoire du palais ou vécut cette famille d’Orléans, est devenue, en réalité, l'esquisse d'un livre qui pourrait être intitulé : La Vie prineière aux xvn° et xvme siècles.
La bibliothèque Mazarine , celles de l'Arsenal et de la Ville de Paris, les archives du Ministère des Affaires étrangères ont fourni leur part dans cette moisson de documents utiles. Mais c'est de la Bibliothèque nationale qu'a été tirée une pièce capitale, qui met à néant les légendes accréditées jusqu'à présent sur la vente des tableaux du Palais-Royal par Philippe- Egalité, et fixe désormais de manière certaine les conditions du transport de la célèbre galerie en Angleterre.
Aux Archives nationales fut recueillie, sous la Révolution, la presque totalité des papiers de l ancienne chancellerie d'Orléans. Le triage en fut fait soigneusement sous la Convention. Mais on les a répartis dans maintes séries ; il faut ouvrir des centaines de cartons, fouiller dans des milliers de liasses pour extraire le bon grain de ce fatras. Je dois >à ce travail
PRÉFACE
méthodique de dépouillement la certitude de n'avoir laissé passer aucune pièce intéressante pour V histoire du Palais -Roy al, depuis Richelieu jusqu'à Louis -Ph il ip p e .
Un mot d 'explication, en terminant, au sujet de la double signature qui se trouve sur la couverture de cet ouvrage. Il n'est que juste, en somme, d'indiquer la part de collaboration qui revient à chacun de ses deux auteurs.
Quand j'entrepris, voici près de douze ans, cette Histoire du Palais-Royal, ce fut à l'instigation de l'homme de grand cœur et de sérieux mérite qui se nommait Gustave Sandoz. Habitant , depuis longtemps, en sa qualité d 'horloger -joaillier, une des galeries du palais, qu'il connaissait mieux que personne, il s'était plu à réunir une curieuse collection d'anciennes gravures relatives à ce monument. Comme il était trésorier de la Société de Propagation des livres d’art, et très désireux de faire profiter celle-ci d'une primeur qu'il estimait devoir être particulièrement intéressante, il m'offrit de combiner notre effort en vue d'un volume dont / 'écrirais le texte et auquel il fournirait les éléments d'illustrations. Je me mis à l'œuvre. Hélas! une mort prématurée emporta Gustave Sandoz. Le livre dormait, inachevé, dans les tiroirs de l écrivain, lorsque M. G. -Roger Sandoz, décidé, dans sa piété filiale, à réaliser les id,ées de son père, et ayant ]>ris, du reste, sa succession de trésorier de la Société de Propagation des livres d’art, revint au projet de volume, et, /jour aller plus vite en besogne, me proposa d'en rédiger luimême une partie. Avec une belle ardeur et la connaissance qu'il avait déjà du sujet, il se chargea de la période moderne allant de la Révolution jusqu 'à nos jours. Je lui abandonnai volontiers les notes et documents inédits que j'avais destinés à cette fin, et c'est ainsi que nous avons été amenés à faire, chacun de notre côté, un volume.
Que la Société de Propagation des livres d’art reçoive ici notre remerciement pour la bienveillance avec laquelle elle a pris sous son patronage et édité cet ouvrage. Si le désir de bien faire m'a entraîné à quelque retard, dans sa publication, les souscripteurs voudront bien me le pardonner. La tâche était lourde, hérissée de difficultés. Puisse V accueil que le public fera à ce livre justifier la confiance dont on nous a fait crédit !