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Lettre du 27 septembre

LE PALAIS-ROYAL SOUS LA RÉGENCE

ce qui se ralentit peu à peu et devint après incertain et tardif, suivant qu’il s’étoit couché. Sur les deux heures ou deux heures et demie, tout le monde lui voyoit prendre du chocolat; il causoit avec la compagnie. Cela durait selon qu'elle lui plaisoit; le plus ordinaire en tout n'alloil pas à demi-heure. 11 rentroit et donnoit audience à des dames cl à des hommes, alloit chez M'ne la duchesse d’Orléans, puis

MEUBLE D’APPUI (Époque de la Régence)

travaillait avec quelqu'un ou alloit au Conseil de Régence; quelquefois il alloit voir le roi...

Après le Conseil, ou sur les cinq heures du soir, s'il n'y en avoit point, il n’étoit plus question d'affaires; c’étoil l’Opéra ou le Luxembourg, s'il n’y avoit été avant son chocolat, ou aller chez M"'° la duchesse d'Orléans où quelquefois il soupoit, ou sortir par ses derrières, ou faire entrer compagnie par les mêmes derrières, ou, si c’étoit en belle saison, aller à Saint-Cloud ou en d'autres campagnes, tantôt y souper, tantôt au Luxembourg ou chez lui. Quand Madame étoit à Paris, il la voyoit un moment avant sa messe, cl quand elle étoit à Saint-Cloud, il alloit l'y voir, et lui a toujours rendu beaucoup de soins et de respect.

Tl aurait fallu qu’il y eut, à ce moment, des fêtes, des réceptions officielles au Palais- Royal, le mouvement polilique que comportait la situation du Régent, et qui en aurait fait la véritable cour de France. Il n’y eut rien de tout cela. Comment la duchesse d’Orléans aurait-elle consenti à s’imposer la fatigue et l’ennui de tenir une cour, elle, si indolente, qui se levait tard, se couchait

de bonne heure, prétextait toujours des migraines, s’évitait toute corvée, et n’avait même pas le courage d’accompagner sa belle-mère jusqu’au couvent où sa fille, l’abbesse de Chelles, prenait le voile? Quant au Régent, il ne se souciait guère non plus d’une vie qui l’aurait privé de la joie d’échapper aux affaires, le soir venu, après une journée de représentation, lui qui préférait

ne prendre à deux heures, comme premier repas, au moment où tout le monde dînait, qu’une simple tasse de chocolat pour être plus tôt libre et pouvoir mieux souper avec ses familiers, ses maîtresses et ses roués. Un seul repas par jour, pourvu qu’il fût «barricadé», comme dit Saint-Simon, dans ses petits appartements du Palais-Royal, avec défense si formelle de le déranger qu’il était inutile d’essayer de percer jusqu’à lui, même pour les affaires « qui auraient le plus dangereusement intéressé l’Etat ou sa personne». Ce ne fut donc que rare exception si, durant la Régence, s’ouvrirent les grands appartements du Palais-Royal très somptueusement meublés et qui furent embellis avec tant de dépenses. La visite de l’empereur de Russie, Pierre le Grand, en 1717, celles de quelques ambassadeurs, comme Mehcmct-Effendi, ou M. de Kœnigreck, en 1721, ou bien les l'êtes données lors du mariage de sa fille, Mlle de Montpensier, avec le futur roi d’Espagne (21 novembre 1721), et auxquelles assista le jeune roi Louis XV, furent à peu près les seules occasions où le Palais-Royal prit réellement des allures de cour. Le reste du temps, quoique la société y fût brillante, assurément, et nombreuse, c'étaient toujours mêmes visages et mêmes habitudes, sans grands dîners, sans bals, sans ce cérémonial, en un mot, qui avait fait le grand éclat de Versailles. Si la duchesse d’Orléans, ainsi que le disait Madame, ne savait vivre que comme une duchesse et non comme une princesse du sang, le Régent, lui non plus, n’avait pas l’existence de sa haute situation.

A part quelques événements politiques qui amenèrent de temps à autre un certain bouillonnement autour du Palais-Royal durant les huit années de la Régence (comme l’arrivée en corps du Parlement, l’affaire de la conspiration, etc.), ou certaines circonstances particulières (le sacre du cardinal Dubois, par exemple, qui donna lieu à un dîner officiel), les faits historiques dont le monument fut le théâtre, se bornent donc à peu de chose durant cette période. Les seuls qui offrent un intérêt se rapportent aux désordres provoqués par la banque de Law. On sait ce que fut ce financier pour le duc d Orléans et comment son système tourna un moment toutes les têtes. Il n’y avait personne parmi les serviteurs du Régent, au Palais-Royal, qui 11e voulût

LE PALAIS-ROYAL SOUS LA RÉGENCE

le Parlement eut décrète

Le 17 juillet 1720, une foule énorme se précipita à la banque, et il y eut dix ou douze personnes étouffées.

On porta tumultuairement trois de ces corps morts à la porte du Palais-Royal, où le peuple vouloit entrer à grands cris, dit Saint-Simon. On fit promptement marcher un détachement des compagnies de la Garde du roi aux Tuileries. La Yrillière et Leblanc haranguèrent séparément ce peuple. Le lieutenant de police y accourut; on fit venir des brigades du guet. On fit après emporter les corps morts, et par douceur et cajoleries on vint à bout de renvoyer le peuple, et le détachement de la Garde du roi s'en retourna aux Tuileries. Sur les dix heures du matin, que tout cela finissoit, Law s'avisa d'aller au Palais-Royal; il reçut force imprécations par les rues. M. le duc d’Orléans ne jugea pas à propos de le laisser sortir des pierres gravées) (]u Palais-Royal, où, deux jours après, il lui donna un logement. Il renvoya son carrosse dont les glaces furent cassées à coups de pierres. Son logis lut attaqué aussi avec grand fracas de vitres.

Cette invasion du Palais-Royal ne donna pas à réfléchir au Régent, qui continua de vivre comme il faisait tous les jours, travaillant jusqu’à cinq heures et consacrant le reste de la soirée à ses roués.

Les fameux soupers se donnaient au Palais-Royal, dans les petits appartements situés au rez-de-chaussée de la grande galerie qui longeait la rue Richelieu. La compagnie n’était pas fort nombreuse, mais toujours fort étrange, dit Saint-Simon : d’abord les maîtresses du Régent, quelquefois une fille de l’Opéra, souvent la duchesse de Berry qui, à sa propre table, 11e daignait accueillir que des princes du sang, et qui, là, acceptait une pareille promiscuité; enfin, une douzaine d’hommes, tantôt les uns, tantôt les autres, que sans façon le prince ne nommait jamais autrement que ses roués (dignes du supplice de la roue). C’était Broglie, l’aîné de celui (pii mourut maréchal de France; j\océ cl quatre ou cinq de ses officiers, non des premiers; le duc de Brancas, «la caillette gaie ; » Canillac, «la caillette triste;» le beau Larges, La Lare, Gontaud- Biron, etc. Mme de Parabère, la « sultane -reine », à partir de 1717, que le Régent nommait son «petit corbeau noir» quand il était au premier verre de champagne, et son «gigot» au dernier, faisait souvent les honneurs.

Parmi la foule, des chansons et les libelles qu’on faisait courir alors

l’application du régent aux affaires re populaire (Bibliothèque nationale. Collection Hennin)

Gravir

sur ces orgies, je n’en citerai qu’une pour montrer à quel ton était monté l’esprit satirique :

Philippe est un joli garçon (lui se sonie comme un cochon,

Le soir, avec la Parabère.

La ire la, la ire Ion laire!

Sa grosse fille est du trio,

Elle joue la magni magno Avec son propre père.

Laire la, laire Ion laire!

D’autres femmes venaient aussi, la duchesse de Gewres, digne épouse du gouverneur de Paris, qui, en marge du programme des fêtes de janvier 1721, écrivait: «Beaucoup boire;» Mme d’Avernes, Mme de Sabran, et les filles de l’Opéra, Emilie Souris, la petite Leroy1, etc.

La chère exquise, dit encore Saint-Simon, s’apprêtoit dans des endroits faits exprès, de plain pied, dont tous les ustensiles éloient d'argent; eux-mêmes mettoient souvent la main à l'œuvre avec les cuisiniers.

O11 a vu plus haut ce qu’a dit le fils du peintre Desportes à ce sujet, et que le Régent se piquait lui-même de cuisiner certains plats. Quand on avait bien bu, qu’on était bien échauffé, «on disoit des ordures à o-oree déployée — c’est toujours Saint-Simon qui parle — et des impiétés à qui mieux mieux;» on se moquait des ministres, on se racontait les scandales et les histoires les plus graveleuses, ou bien même on se donnait des représentations cyniques de tableaux vivants. Les chroniques contemporaines nous ont conservé la description du Jugement de Paris, représenté d’après les bas-reliefs antiques avec un réalisme absolu par Junon-Parabère, Vénus-Berry et Minerve-d’Avernes2. Dans scs récits un peu trop aventureux3, Soulavie raconte que souvent, pendant les festins, on éteignait les bougies, et que, le duc d’Orléans plaçant des flambeaux allumés dans une armoire disposée à cet effet, en ouvrait tout a coup les deux battants, dévoilant ainsi en un instant «de grands secrets à la compagnie». Le Régent n’était pas difficile sur le choix de ses maîtresses, c’est-à-dire celles qu’on pourrait appeler de circonstance, car Mmes de Parabère et de Sabran étaient extrêmement jolies. «Pourvu que les dames soient de bonne humeur, qu’elles boivent et mangent goulûment, et qu’elles soient fraîches, elles n’ont pas besoin d’avoir de la beauté,» dil Madame, qui, dans un autre passage sur le même

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