‹ Le Palais-Royal d'après des documents inéditsChapitre 4 sur 301 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LA CONSTRUCTION DU PALAIS-CARDINAL (1624 - i63g)

Le goût du cardinal de Richelieu pour les bâtiments. — Dès sa jeunesse, il aime le faste. Aménagement de son évêché à Luçon. — Ses divers logis à Paris jusqu’en 16 ili. — Acquisition du château de Limours. Ses maisons de campagne. — Aussitôt ministre, il achète le vieil hôtel de Rambouillet. Ce qu’était alors le quarlier Saint- Honoré. Liste des immeubles et terrains acquis par Richelieu pour la construction du Palais-Cardinal. Commencement des travaux. L’architecte Le Mercier. — Phases de la construction. Richelieu au Petit-Luxembourg et au château de Rueil. — - Le Palais-Cardinal donne au roi Louis XIII, en 1 636 . — Achèvement des travaux, i63y.

e cardinal de Richelieu aurait pu dire ce que Louis XIV, à son lit de mort, confessait, assure-t-on, tout bas: «J’ai trop aimé les bâtiments. » Toute sa vie, en effet, le grand ministre, quelque écrasantes qu’aient été ses préoccupations politiques, se laissa aller à ce goût de bâtir qui semble un des traits de son caractère et l'un des rares plaisirs qu’il se soit permis. Sans doute on peut y voir la marque de ce puissant esprit qui faisait grand en toutes choses, et pour qui construire des palais était encore faire œuvre d’homme d’Etat. Mais cette explication, qui vient naturellement sous la plume de l’historien un peu ébloui par l’éclat d’une telle figure, ne fait pas assez la part des penchants personnels qui déterminent en somme la plupart de nos actions, même celles des hommes les plus illustres. En réalité, il semble bien que Richelieu ait cédé souvent, dans sa fantaisie de

LE PALAIS- LOYAL

toujours construire et de s’aménager de luxueuses demeures, à une petite faiblesse, à un sentiment de gloriole et d’ostentation qui était au fond de sa nature, qu’on retrouve en lui à tout instant, et que sa première éducation auprès de sa mère, dans le petit castel patrimonial du Poitou, n’avait fait que développer, en imposant ce but précis à sa vie : relever à tout prix le prestige et la fortune de sa famille.

Pour bien comprendre cette tendance de son esprit et ce besoin de paraître qui fut toujours chez lui un signe caractéristique, il ne faut pas seulement évoquer le souvenir des monumentales constructions qu’à l’apogée de sa carrière il fit ériger, telle que la Sorbonne où devait être son tombeau, ou bien le château de ses ancêtres, à Richelieu, réédifié sur des plans grandioses et où il engloutit des sommes énormes, ou encore le Palais -Cardinal dont nous allons retracer l'histoire. Il eomient surtout de se représenter le futur ministre à ses débuts, tandis qu’encore enfant il essayait de dissimuler sa pénurie de gentilhomme provincial sons des dehors d’apparat, ou quelques années plus tard, alors que, son rôle politique commençant à se dessiner, il trafiquait son évêché de Luçon et empruntait sur gages pour acheter la propriété de Limours qu’il revendait bientôt pour la remplacer par celle de Rueil, plus fastueuse. Ce goût naturel, nous ne dirons pas pour le luxe, mais pour ce qui fait de l’effet, se confondait-il chez lui avec les calculs de l’ambitieux précoce qui sait tout ce que vaut un extérieur brillant? Le tenait-il tout simplement de son père, François de Richelieu, qui, grand-prévôt de France sons Henri III, gentilhomme (le belles manières et de bonne mine, avait toujours vécu à la cour avec sa famille, y menant la large existence que comportait sa situation? Cela est possible. Son père était mort jeune, laissant veuve à trente-quatre ans une femme qui l’adorait, avec la charge de cinq enfants : deux filles et trois fils dont le plus jeune, Armand, avait à peine cinq ans. La mère de Richelieu, douce et bonne créature, était une femme de sens ferme. N’ayant guère d’autres biens que la terre de Richelieu, dans le Poitou, et divers petits fiefs qui étaient d’ailleurs grevés de charges, elle n’hésita pas à quitter Paris pour aller s’y réfugier. A force de soins et d’économies, avec l’application d’un régisseur, prévoyante et avisée, elle sut mettre assez d’ordre dans ses affaires pour donner à ses fils une solide instruction et les élever dans l’idée qu’il leur fallait restaurer l’éclat de leur blason. Chacun d’eux avait son rôle désigné. L’aîné, Henri, irait à la cour où le souvenir des services rendus par le père lui devait assurer une prompte situation. Le cadet, François, aurait l’évêché de Luçon dont une ordonnance royale de Henri III avait disposé en faveur de la famille de Richelieu. Quant à Armand, il prendrait la carrière des armes sous le nom de marquis du Chillou. Le programme s’accomplissait

LA CONSTRUCTION DU PALAIS-CARDINAL

ainsi, et déjà le jeune Armand s’exerçait depuis un an au métier militaire dans la fameuse Académie de M. de Pluvinel, lorsque son frère François, par coup de tête, déclara qu'il renonçait à être évêque de Luçon et qu’il voulait se faire moine. C’était la ruine pour la famille à qui allaient désormais échapper les rentes que lui versaient depuis 1 584 les chanoines de Luçon, non sans se faire tirer l’oreille, car ils étaient las d’attendre depuis si longtemps leur évêque. Madame de Richelieu, au désespoir, conjura son fils Armand de quitter l’épée pour la soutane. Celui-ci accepta. L’évêché fut sauvé1 2.

MÉDAILLE DU CARDINAL DE RICHELIEU (Exécutée par J. Warin en 1631)

Si nous rappelons ces origines du futur cardinal, c’est pour montrer combien elles furent modestes et pour bien marquer le développement graduel de ce côté de son caractère qui le porta tout de suite à faire parade de plus de richesse qu'il n’en possédait. Ainsi, à dix-sept ans, au moment 011 il faisait ses études de théologie au collège de Navarre, grâce à la générosité de son oncle Amador de La Porte qui pourvoyait a son entretien, on le voit, dans sa situation précaire d’étudiant, affecter un certain train de maison : habitation à part, précepteur, valet de chambre, laquais3. Parmi ce personnel se trouvait déj à Le Masle, (pie nous allons retrouver, au Palais -Cardinal, secrétaire de Richelieu et son homme de confiance, avec le titre de prieur des Roches3. De même, lorsqu'on 1G0G il alla en Italie afin d’obtenir du pape les dispenses nécessaires pour se faire nommer évêque de Luçon (il n’avait alors (pie vingt et un ans), 011 peut croire qu’il ne se fit point faute de paraître à la cour de

1. Gabriel IIanotaux, Histoire du cardinal de Richelieu, I. I".

2. Mémoires de Claude Courtin (manuscrit de la Bibliothèque de l’Arsenal, fonds Conrard, n° 465i, folio 268). — Voir aussi Hanotaux, Histoire du cardinal de Richelieu, t. Ier, p. 78.

3. Tallemant des Réaux, Historiette du chancelier Séguier, t. III, p. 58.

Rome eu brillant équipage. Il emporta de son court séjour dans la Ville éternelle une impression qui ne s’effaça jamais. Il admira la tenue pompeuse de cette cour romaine, les riches palais, les merveilleuses collections d’objets d’art, le luxe des cardinaux dont il reçut un flatteur accueil, les Borghèse, les Givry, les Joyeuse, et il est certain que s’il montra, quelques années plus tard, une passion si vive pour les marbres rares et les peintures qu’il fit venir à grands frais d’Italie, c’est à ce voyage qu’on doit l’attribuer.

Aussi, lorsque, jeune prélat de vingt-trois ans, il est installé dans la pauvre maison de l’évêché de Luçon,«le plus vilain évêché de France, dit-il lui-même, le plus crotté et le plus désagréable1,» quel déplaisir il éprouve à en constater le dénûment, et comme il se hâte d’en relever l’aspect. Il a à peine de quoi vivre et il prend un gentilhomme pour maître d’hôtel. Son installation est pour lui un grand souci. Il se procure un mobilier de réception, de la vaisselle plate qu’il fait venir de Paris, des domestiques faisant figure. « Je suis gueux comme vous savez, écrit-il à une vieille amie, Mme de Bourges, mais toutefois, lorsque j’aurai plat d’argent, ma noblesse en sera fort rélevée2.» Faire figure, c’est là où se reconnaît la pointe de vanité du jeune évêque dont l’impatiente ambition s’accommode si mal du séjour à Luçon, qu’aussitôt après l’assassinat de Henri IV il ne songe plus qu’à avoir à Paris un logis à lui, pour y venir de temps à autre observer de plus près les événements, faire sa cour à la reine et saisir sans retard l’occasion qu’il attend. « Etant un peu glorieux, écrit-il encore, je voudrais bien, étant plus à mon aise, paraître davantage, ce que je ferai mieux ayant un logis à moi3 4.» Ce logis, il l’établit rue des Mauvaises- Paroles, qui rejoignait la rue des Lavandières et la rue des Bourdonnais; elle a disparu lors de la construction de la rue de Rivoli. Il s’y installa définitivement au mois de mars ifiiG. Dès ce moment, il avait le titre d’aumônier de la reine Marie de Médicis, de conseiller d’État, avec deux mille livres de traitement et six mille francs de pension, chiffre considérable pour l’époque-' où les plus hautes charges étaient rétribuées plus en privilèges qu’en ce que nous appelons aujourd'hui appointements.

C’était la première étape de sa rapide ascension. Le coup de théâtre de l’assassinat du maréchal d’ Ancre faillit l’arrêter net en son élan. Exilé à Avignon, il a si peu de ressources, qu'il est obligé d’emprunter trois ou quatre mille écus à un pauvre homme nommé Mulot, qu’il fit plus tard chanoine de la Sainte -Chapelle5. Mais bientôt il reprend l’essor dans lequel

1. Vicomte d’Avenel, Correspondance diplomatique du cardinal de Richelieu , t. Ier, p. 74.

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