‹ Le Palais Royal (volume 2)Chapitre 67 sur 94 · JEANNE · texte numérisé non relu

JEANNE

Le lendemain, nous nous rendîmes chez la matrulle aux héroïnes de la Pucelle. C’était le tour de Jeanne. Elle en était prévenue. Elle nous donna la main, et le chapeau sur l’oreille, elle vint au Palais-Royal avec nous.

» — C’est ma propre histoire que je vous ferai (nous dit-elle intrépidement). Ecoutez-moi.

» Je suis fille d’un boucher, et... de sa sœur. Ainsi, vous voyez que je ne pouvais être avouée dans la société : il fallait que je devinsse ce que je suis.

» Mon père et ma mère étaient restés orphelins. Ils annoncèrent aussitôt le dessein de ne pas se marier, et de vivre ensemble dans un seul éta-

blissement. Le monde est quelquefois si bête! qu’il n’y eût personne qui n’approuvât ce projet, et qui n’en louât l’exécution. Cependant, il n’avait pas le sens commun. Car, de deux choses l’une ; ou le frère et la sœur devaient vivre ensemble célibataires, et alors ils anéantissaient la maison de leur père ; ou ils devaient faire des enfants ; et alors se cacher, vivre dans des transes continuelles sans pouvoir élever honorablement leur famille. Ce fut ce dernier parti qu’ils prirent.

Ma mère était charmante ; mon père bel homme, et ils s’aimaient d’amour autant que d’amitié.

» Je suis l’aînée. On cacha ma conception, ma naissance, mon éducation. J’eus successivement deux sœurs et un frère. Tout cela vit: mes sœurs sont de mon état, et notre frère est jockey d’un seigneur. Ce fut en lui donnant le jour que ma mère mourut. Notre père en fut au désespoir... Il sentit qu’il ne lui survivrait pas. Mais l’envie de nous élever lui faisait chercher de la dissipation. Il traîna quelques années.

» A sa mort, j'avais dix ans, et mon frère en avait cinq. Mes deux sœurs étaient de neuf et huit ans. On ne savait qui nous étions : on eut recours aux registres, et on ne trouva que des noms supposés. On se douta du vrai. Tous nos parents bouchers,

qui héritaient de notre bien, nous regardèrent avec horreur. On ne daigna pas même nous mettre à l’hôpital : on nous laissa prendre aux femmes du voisinage . qui s’entretenaient de notre origine, comme d’une monstruosité. Je tombai entre les mains de Madame Ployet, la lingère, qui était venue à la vente. Elle me préférait à mes sœurs, que prirent des femmes du monde. Elles sont aujourd’hui très-jolies, quoique usées : L'une, est le petit corset rouge, que vous voyez au Palais-Royal, une badine à la main; l’autre, qui est grande et fluette, comme toutes les jeunes personnes, a été plus heureuse ; elle a trouvé un homme qui l’entretient, et elle l’aime beaucoup! C’est le caractère et la ressemblance de ma mère.

« Pour moi, je ne sais de qui je tiens. Je suis un César. Dans les commencements de mon séjour chez une femme du monde, je faisais, quoique malgré moi, tout ce qu’exigeaient les hommes. Mais devenue plus forte, il m’arriva par hasard de me livrer à mon caractère. Cela me réussit : je devins alors une tigresse. Je rebutai les hommes, je me battis avec eux. Il y en eut qui trouvèrent cela délicieux. Madame alors imagina de nous donner les noms des héroïnes de la Pucelle, quelle nous fit lire tous les jours, jusqu’à ce que nous la sus-

sions par cœur. Je fus Jeanne. On n’entrait dans mon boudoir , que pour faire assaut, au fleuret, à la lutte, à l'adresse. Mon homme commençait par payer, et il m'avait, s’il pouvait me soumettre. II arrivait de là. que je renvoyais la plupart du temps mes amants l’oreille basse, et battus. Ils revenaient ordinairemeut jusqu’à ce qu’ils m’eussent subjuguée, et j'en ai vu plus d’un n'obtenir la palme, qu’à la quarante ou cinquantième visite.

« Voilà où j’en suis. Mais à mesure que ma raison se développe (j’ai dix-sept ans), je sens combien mon état est misérable! Ce que je fais, me va, parce que je suis jeune, fraîche, assez jolie : mais dans quelques années, personne ne s’embarrassera de me vaincre. Alors, réduite au rôle de mes pareilles, je végéterai dans la honte et le mépris.... Ha! que j’aurais de reconnaissance pour l’homme ou la femme, qui me tirerait de ma triste situation 1 »

Ce fut ainsi que s’exprima Jeanne. Nous en fûmes si touchés, que nous résolûmes de la présenter à Madame la Mère, dont le cœur est si bon. Nous ne doutons pas, que ce récit extraordinaire, que nous allons lui faire lire sur l’épreuve, ne l’intéresse, et quelle ne déploie sa bienfaisance sur Jeanne, sur ses sœurs, et sur son frère.

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