TROISIÈME PARTIE
Rose regardant sa fille, âgée de deux ans, dit à Margane. Ma fille est jolie ; je l’aime tendrement... Mais il lui manque une chose... — Et quoi? ma belle? — Mon mari pour père. — Elle est fille d’un amant! — Non! non!,., j’ai été... violentée... par... un jeune furieux... qui... — Le reconnaîtrais-tu bien, ma belle? — Non! 11 m’effraya... L’obscurité... Je ne fis que l’entrevoir... — 11 ne manque rien à notre fille, mon amie... Je t’ai adorée dès la première vue; j’ai voulu prévenir ton mariage. Mes parents s’y refusèrent... Au désespoir, je te fis violence, pour le rompre... Aimaistu donc ton premier mari? — Non; je n’aimais... que le... terrible jeune homme... Toi seul l’avais chassé de mon cœur... — Ha ! je ne croyais pas que mon bonheur pût augmenter !... — Mon ami, je suis sûre d’avoir éprouvé les premiers symptômes de la grossesse, le jour même de mon mariage... — J’ai une autre preuve : notre fille me ressemble autant qu’à sa mère.
Après cette découverte, les deux amants furent plus tendres que jamais Margane voulut épouser. Rose s’y refusa, quoiqu’elle ne refusât rien. Elle craignait de fatiguer le cœur de son amant, sous le poids d’une chaîne indissoluble. Elle résiste aux instances de ses parents, que son amant a solli-
cités... Elle refuse et ne veut se marier (dit-elle) que lorsque la loi du divorce sera établie... »
— Peut-être a-t-elle raison (dit Thérèse). — Ha ! (s’écria Louise) je voudrais qu’il y eût double indissolubilité, pour être liée à ce que j’aime!... Mais... ce que je sais, me tiendra lieu de la loi du divorce et je tremblerai toujours de le perdre.
Thérèse lui toucha le pied et Louise sentit qu’elle s était trop avancée.
Noyers venait de raconter, sous le nom de Margane, l’histoire d’Alan. CeluLci fut très-étonné de voir qu’elle était sue, et il éprouva des inquiétudes. Noyers, qui s’en doutait, l’y laissa. Louise était sœur de l’horloger tué. Thérèse était fille naturelle de r.esclabasse, et de la religieuse, demoiselle de grande condition. On avait tout avoué à la supérieure, femme d’esprit. C’était à vingt-six ans; dix ans après sa profession, que sœur sainte Thérèse avait obtenu de cette abbesse philosophe, la permission de voir son amant, et de le recevoir la nuit dans sa cellule, pendant deux ans : c’est-à-dire, jusqu’à ce qu’elle eût un enfant. Elle s’était ensuite résignée. Noyers conta tout cela. 11 témoigna aux deux amies , combien leur relation avec des hommes de ce mérite, augmentait sa considération pour elles. En un mot, il s’exprima de la ma-
TROISIÈRE PARTIE
nière la plus flatteuse, pour les deux écoutants.
On lut ensuite, jusqu’à dîner. A Theure de se mettre à table, l’oncle et le neveu sortirent de leur cachette ; et se montrèrent bonnement. Ils firent beaucoup de politesses à Noyers. Ils lui demandèrent en dînant, comment il savait les histoires qu’il avait racontées. ? — Quelles histoires ?^dit avec un fait étonnement le rusé narateur). On les lui rappela.
— Je sais tout ce qui se passe à Paris, par le moyen de l’auteur de certains ouvrages qu’on nomme Restif de la Bretonne. — Vous l’engagerez au secret? — Sur mon âme, en épousant Louise. — Nous vous la donnerons...
Tout s’arrangea dans la quinzaine. Louise fut la femme de Noyers. Thérèse demeura dans la même maison.
Louise devint enceinte. Elle était très-intéressante dans cette situation, et son mari très-amoureux... Voici une chose peu croyable... Louise dit un soir à son mari : — Deux amies comme Thérèse et moi, doivent tout avoir en commun. Il est contre la nature, que tu me donnes des embrassements sans but; préjudiciables, peut-être, à un tiers... Elle n’a pas de mari... Je veux que tu sois à elle pendant trois mois... Qu’il ne soit pas dit, que j’aie possédé quelque chose seule, à l’exclusion de mon amie ?
On fit quelques difficultés; mais enfin Thérèse se rendit et admit Noyers dans son appartement, durant la nuit. Mais sa tendresse pour Louise en redoubla. On n’a pas d’idée à quel point son mari et son amie l’adorèrent...
Elle mit une fille au monde. Rétablie, elle reprit son mari. Thérèse, d'ailleurs était enceinte. Elle eut un fils.
L'année suivante, Louise eut un fils à son tour, et Thérèse une fille. Jamais épouses ne furent plus heureuses. Mais il fallait s’aimer comme elles s’aimaient...
Noyers a perdu, par la mort, ces deux épouses adorables... Depuis ce malheur, l’infortuné traîne ses jours dans la tristesse. Ses quatre enfants peuvent à peine le consoler. On l’entend sans cesse appeler Louise et Thérèse ! Thérèse et Louise !... On va marier ces enfants avec deux du faux Margane et de la belle horlogère, et deux que la première épouse de Noyers a eu de son second mari... Car tout s'est découvert, par le moyens de l’auteur des Nuits de Paris. Mais on gardera le secret. Les crimes ne sont pas crimes par leur opposition aux lois, mais par le mal qu’ils font. Il est aussi peu possible aux hommes de créer des crimes réels par leurs lois, que de transmuer les métaux en or,