LES PÉRÈS ET LES ENFANTS
AU XIX« SIÈCLE (enfance et adolescence)
Par ERNEST LEGOUVË
de l'Académie française
ON VOLUME GRAND IN-i8.
Dans le cours d'une vie littéraire déjà marquée par bien des succès, M. Legouvé s'est plu à entremêler ses compositions de toute sorte, poésies, romans, pièces de théâtre, d'études sur d'importantes questions sociales. Le mélange leur a également profité, les unes y gagnant en portée morale ce que les autres y gagnaient en mouvement, en vivacité, en intérêt dramatique.
Les questions qui attirent M. Legouvé n'ont rien de général ni d'abstrait; elles se rapportent à notre situation présente : ce sont celles qu'introduisent ou renouvellent les récentes transformations de notre société En pareille matière, les difficultés
abondent : il est loin de se les dissimuler, de les éluder; il va même au-devant des objections et s'en fait officieusement le consciencieux avocat; mais il se réserve la réplique, qui est toujours animée, spirituelle, éloquente dans l'oc^^siôn, et- avec un air piquant de paradoxe, très-persuasive. Ses habitudes littéraires lui font le plus souvent enfermer ces controverses dans le cadre d'un récit, d'une scène, d'un entretien, et revenir ainsi, sans que l'imitation y soit pour rien, à la forme du dialogue que
ne LES PÈRES ET LES ENFANTS
les anciens donnaient volontiers à leurs expositions didactiques. Son commerce habituel avec le théâtre a eu encore un autre effet : il ne s'est pas contenté du public des lecteurs, qu'il a trouvé cependant si empressé et si favorable; il en a souhaité un autre avec lequel il pût entrer en communication plus directe, sur qui il pût d'abord, par un développement oral, éprouver ses idées. C'est ce qu'il lui a été donné de (aire, non-seulement il y a trois ans, dans une chaire consacrée à des conférences privées, mais dans une chaire officielle, bien considérable, celle du Collège de France, dont lui permettait l'accès le souvenir qu'y avait laissé l'enseignement de son père. Là se sont produits avec éclat ses deux principaux ouvrages de morale : en 4848, V Histoire morale des femmes; en 1867, le livre qui est le sujet du présent article, les Pères ei les Enfants au xix* siècle.
II y a entre les pères et les enfants des rapports naturels, une nécessaire correspondance de devoirs et de sentiments, dont le fond ne peut changer et doit se retrouver à peu près le même en tout temps et partout, dans les états de civilisation les plus divers. Ce n'est pas la recherche philosophique de ces rapports que s'est proposée M. Legouvé Son point de départ est précisément, ce que d'ailleurs il s'applique lui-même à décrire en judicieux et fin observateur, la constitution actuelle, le caractère nouveau de la famille, sous l'empire des principe^ d'égalité, de liberté, qui ont remplacé les maximes et les pratiques 'de l'ancien régime; la famille, telle que l'ont faite les dispositions du code appelé désormais à nous régir. Cet état de choses, il l'accepte du mouvement irrésistible qui Ta établi et le maintiendra; il l'accepte sans réserve, avec les côtés fâcheux qui peuvent s'y rencontrer, mais aussi avec les voiéS heureuses qu'il lui parait ouvrir à l'amélioration sociale
a Ce livre n'est autre que le journal du père, c'est-à-dire sa biographie morale, racontée par lui-même, au fur et à mesure des événements de son existence à deux.
a J'ai donné à ce père une profession, la mienne ; non que ce récit soit en rien celui de ma vie ; mais j'ai espéré prêter ainsi plus de réalité à mon personnage, plus de force à ses sentiments.
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« Au début du livre, le père a tronte-cinq ans,. son fils en a six ou sept. Le père, jusque-là, a subi, comno nous tous; celle douce loi qui rapproche de plus en plus les parents des enfants, mais sans réfléchir sur les conséquences profondes de ce rapprochement continu; il s*est laissé être heureux, rien de plus. Un des mille hasards de cette vie commune, une question jetée eo Tair par l'enfant, crée entre oux un lien nouveau ; le père entre dans son rôle d'éducateur, ii ne prévoit guère, au commencement, où le conduira ce premier pas ; il croit tenter seulement, avec son cher petit compagnon, une excursion dans le domaine des faits extérieurs, de la science usuelle ; mais voilà qu'il est entraîné peu à peu du monde physique dans le monde moral, puis dans le monde de la pensée, puis dans le monde de la. passion, puis dans le monde religieux, c'est-à-dire au delà du monde. A mesure qu'il marche, se lèvent devant lui, les uns après les autres, et sous toutes formes, les plus graves problèmes cachés dans cette vie de famille plus intime. C'est tantôt une loi morale à expliquer, tantôt une connaissance nouvelle à acquérir, tantôt une de ces rencontres pathétiques dont la vie abonde, et qui vous jettent tout à coup au ccêur d'une question vitale... Il fant examiner ces difficultés; l'enfant est là qui en réclame la solution. Et cependant, tout en élevant son fils, le père s'élève luimême; il s'améliore en améliorant et pour améliorer! Ainsi se produit peu à peu ce double fait, cette double action qui embrasse bientôt leur existence entière : l'éducation de l'enfant par le père, l'éducation du père par l'enfant. »
Je no pouvais mieux faire que de transcrire cette analyse, où est si bien expliquée, non-seulement la pensée du livre, mais, pour emprunter encore un terme à la poétique du théâtre, l'action qui la développe. Je n'y ajouterai pas le détail des scènes; c'est dans le livre môme qu'il faut les aller chercher; un exposé succinct leur retirerait trop de leur agrément. Il me suffira de dire, d'une manière générale, qu'elles sont heureusement imaginées, naturellement tirées des accidents de la vie ordinaire, étrangères à cet arrangement artiûciel qu'on a justement blâmé chez Rousseau. L'habile auteur dramatique s'y fait rccon-