D"" Gustav Kohn, op. cit., p
144 LE PA?HGERIMA>iISME EN AUTRICHE
maigre tous ses efforts, l'opposition allemande est une minorité et minorité elle reste. Les événements le montrent clairement. En effet, le jour oîi les Tchèques demanderont la modification des circonscriptions électorales de la grande propriété foncière en Bohême, modification dont le hut évident est d'y enlever la majorité aux Allemands, ce sera en vain que la gauche protestera avec énergie contre la proposition et que son opposition se fera de jour en jour plus irréductible. La loi qui donne satisfaction à ses adversaires n'en sera pas moins votée le 4 octobre 1882. Bien plus, les Tchèques, continuant le cours de leurs succès, obtiendront, au milieu de Tindignation croissante de tous les partis allemands, qui y voient l'atteinte suprême portée aux privilèges auxquels ils se croient en droit de prétendre sans discussion, les Tchèques obtiendront par le dédoublement de l'Université de Prague, la satisfaction nationale qu'ils réclamaient depuis si longtemps, une Université tchèque dans la capitale de la Bohême.
L'opposition, cependant, continue la lutte, tenace et énergique; les discours succèdent aux discours. Ce sont là souvent de fort belles manifestations oratoires, mais leur effet sur la marche des affaires est à peu près nul. Tout ce que Ton peut en déduire, c'est que, visiblement et volontairement, les partis allemands exagèrent leur caractère national allemand, pour opposer au ministère une résis-
tance basée uniquement sur un sentiment national, politique, en effet, fort habile. Le discours, par exemple, prononcé, à la Chambre des députés, par le député Garneri, le 27 février 1883 et surtout celui qu'y prononçait le 28 février 1883 le député Menger, sont extrêmement significatifs à cet égards Dans le désir de ne pas trop fatiguer le lecteur par des citations trop nombreuses, nous nous bornerons à emprunter au discours du député Menger un passage, dont M. Jules Preux nous donne la traduction qu'on va lire. Voici, en effet, les paroles que, le 28 février 1883, prononçait à la tribune autrichienne, M. Menger, et qu'accueillaient de vifs applaudissements : « Je crois que dans les circonstances actuelles, nous devons employer nos forces à ce à quoi elles sont destinées, c'est-à-dire à réclamer, étendre, renforcer la grande idée na-
É* nale allemande -. » Cette phrase nette et claire Us prouve amplement jusqu'à quel point la lutte contre le ministère Taaffe a surexcité et aigri l'opposition allemande, car elle est alors la base du programme même de gens qui ne sont aucunement des adeptes des idées de M. de Schœnerer.
Il est vrai, pourrait-on dire, que les discours ne sont pas tout, que les idées, pour frapper davane les imaginations, y revêtent souvent une forme
D"" Gustav Kohn, op. cit., p. \16 et 177. 2. Jules Preux, la Question des langues et les conflits de yiatiovalllés en Autriche sous le ministère du comte TaafJ'e (1879-1888), p. 25.
exagérée, qui ne répond pas au fond de la pensée de ceux qui les prononcent. Soit ! Mais voilà qu'en cette même année 1883, nous voyons apparaître, pour la première fois croyons-nous, dans les « Landtage » (diètes) de la Gisleithanie des « Deutscli- Nationale » (Allemands-Nationaux), et même dans une province, des députés qui s'intitulent ouvertement « Schœnerianer » (partisans de Schœnerer), et cette dernière étiquette, notamment, dispense do tout commentaire.
Toutes réserves faites pour la difficulté très grande qu'il y a, surtout en Autriche, à déterminer exactement quelles opinions réelles cache une étiquette politique, les chiffres qui suivent et que nous empruntons à M. Julius Patzelt, qui les donne à la fin de son OEsterreichisches Jahrbuch de 1898^, nous permettent de nous faire une idée aussi juste que possible de l'étendue du mouvement, soit simplement allemand-national, soit déjà pangermaniste à cette époque.
Au Landtag de la Basse-Autriche, nous trouvons, en 1883, 6 Allemands-Nationaux, votant avec la majorité de la Diète, et 9 ((Schœnerianer», faisant partie de la minorité, sur 68 membres. On peut noter en passant qu'ici les pangermanistes purs l'ont emporté sur les Allemands-Nationaux et qu'en général les deux groupes y votent différemment.
1. Julius Patzelt, Œsterreichisches Jahrbuch, 1898. Wien, 1899, p. 186-188.
Dans la Haute-Autriche, par contre, sur les 50 membres de la Diète, il n'y en a encore aucun qui s'intitule Allemand-National, ni à plus forte ison adepte de Schœnerer. En Styrie, 16 Alleands-Nationaux, appartenant à la majorité de ssemblée, sur 63 membres. En Bohême, 36 AUeands-Nationaux, groupe de la minorité, sur 242. Silésie, 3 Allemands-Nationaux, englobés dans majorité, sur 31 membres. Ces chiffres sont assez rieux à connaître; ils nous prouvent, en effet, ns entrer dans une étude approfondie de leur signification que nous ne voulons pas entreprendre ici, que si nulle part nous ne trouvons encore une majorité à caractère national-allemand, dans
irtaines provinces, cependant, le mouvement •mpte déjà un nombre assez respectable de parsans. Le fait aussi que les Nationaux-Alleands font partie tantôt des majorités des Diètes, ntôt des minorités, nous fournit des indications -"'' assez intéressantes sur l'état d'esprit qui règne dans les diverses provinces de la Cisleithanie en 1883. Nous ne pouvons malheureusement que laisser au lecteur le soin de tirer d'autres conclusions des chiffres que nous lui donnons, car les commenter nous entraînerait trop loin du cadre de cette étude, qui ne prétend qu'à être une esquisse historique rapide du développement et de l'évolution de l'idée pangermaniste en Autriche.
Nous sommes, à cette époque, bien loin d'une
accalmie quelconque, et l'année 1884 voit le mouvement s'accentuer encore et la crise devenir de plus en plus aiguë. Voici, par exemple, pour nous le prouver, le député Foregger qui, nous dit la Neue Freie Presse du 9 janvier 1884, parlant à ses électeurs en Styrie, leur expose son programme delà manière suivante, très claire, comme on va le voir. Il insiste, en effet, sur ce fait qu'un des points capitaux du programme de son parti (il est Allemand-National fort avancé, comme ses déclarations le prouvent) c'est (nous empruntons la traduction de ce passage à l'intéressant ouvrage déjà cité de M. Jules Preux i) u l'accession durable et intime (engst dauernder Anschluss) des pays héréditaires allemands de FAutriche à l'empire d'Allemagne ». Quelques jours après, c'est la proposition intransigeante du comte Wurmbrand de décréter, en pleine ère de concessions aux nationalités non allemandes, l'allemand langue d'Etat unique en Cisleithanie. Le 29 janvier 1884, la proposition Wurmbrand est repoussée à 31 voix de majorité, par 186 voix contre 155.
L'opposition, cependant, ne désarme pas. Deux jours après cet échec, le 31 janvier 1884, le député Hallovich prononçait à la Chambre des députés un discours typique et sensationnel où nous relevons notamment le passage suivant, fort significatil'
i. Jules Preux, op. cit., p. 25.
comme on va le voir, et dont nous donnons ici la
traduction aussi fidèle que possible : « Le j^euple
allemand en Autriche a repris conscience de son
:istence ; il veiit^ à partir d'aujourdhui^ être alle-
land et il le sera. Au milieu d'un grand combat
[ational, il commence à avoir honte d'être une
Lce sans caractère national (« ein national gesch-
ichtsloses Geschlecht », littéralement une race
ms sexe national, expression très vigoureuse qu'on
le peut malheureusement rendre dans toute sa
>rce en français) et de passer pour tel ^ »
Ainsi, le sentiment national allemand s'exaspère
s'aigrit de jour en jour visiblement chez les
[lemands d'Autriche ; en même temps, malgré
surs efforts, ils continuent à perdre du terrain, et
"e second fait est sans doute, en grande partie, la
cause du premier.
Les défaites subies par les partis allemands sont en effet indéniables. En cette même année 1884, ils sont mis en minorité à la Diète de Bohême, ce qui est pour eux un coup sérieux, quoique prévu. En désespoir de cause, ils se rabattent alors, pour préserver l'influence allemande, si fortement ébranlée en Bohême, sur l'idée de la division de la Bohême en deux parties nettement distinctes. Cette division s'effectuerait d'après la nationalité des habitants et c'est à la faciliter que tend indirectement la