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Le militarisme prussien et Vart

Un devoir tout spécial incombe à la Prusse en tant qu'Etat militaire placé à la tète des auti'es. Elle peut agir sur l'art allemand, non seulement d'une façon matérielle en quelque sorte, par ses actes, mais elle peut aussi exercer une influence spirituelle par ses tendances. L'Etat qui s'accroît parallèlement à l'extérieur et à l'intérieur suit une bonne politique et arrivera aux plus hautes destinées. Et cette politique — ainsi qu'un couj) d'œil jeté sur l'histoire peut nous en convaincre — a toujours été celle de la Prusse. Il s'agit maintenant de la mettre en

pratique dans une plus large mesure. Frétléric II ressentait uiu' aiiti})alliie prononcée pour l'art de Chodowiecki et Frcdéric Ciuillaunio III en avait une aussi forte jwur Weber, sans parler de l'inditrérence <le l'un envers Lessing et de lautre à légard de (lu'lhe. La politique et l'art de notre pays ont suivi ])arfois des voies al)solunient divergentes. Aujourd'hui, elles peuvent raarchei- de pair. La Prusse, au commencement du xix" siècle, admit le principe qu'il lui fallait, pour réparer ses défaites, augmenter les forces scientifiques du peuple. L'Allemagne devrait jwser en principe, à la (in de ce même siècle, qu'il lui faut justifier ses victoires militaires en augmentant les forces artistiques du peuple.

Ce compte est encore ouvert. Il manque, malgré tout, au génie de Bismarck, la grâce d'une vie intellectuelle plus raffinée. La rude époque dans laquelle et pour laquelle il était né ne permit pas qu'il subît de telles influences. Il ne porte que lépée; le brin de myrte lui a été refusé. Dans l'État et dans le peuple prusso-allemand de l'avenir, l'esprit de Bismai'ck devrait s'allier à celui de Schiller et de Gœthe. Lé premier peut tonifier l'esprit hamlétien qu'on retrouve chez les Allemands, et le second peut affiner l'esprit de Luther qui revit aussi en eux. L'Etat prussien est essentiellement un Etat militaire. La distance qui le sépare d'un Etat artiste n'est pas aussi grande qu'elle le paraît au premier aboi'd. Ce que Schiller a dit du soldat : « Il ne compte (pie sur luimême » peut se dire également de l'artiste. 11 leur faut à tous deux un grand courage moral pour y allei' de toute leur personnalité. Et tous deux doivent se soumettre à une discijjline morale. Le premier doit obéir aux ordres de son chef militaire, l'autre à ceux de Fàme du peui)le. Les Grecs comme les Allemands se sont illustrés dans la guerre avant que de s'illustrer dans l'art. Eux aussi ont alFranclii leur patrie politique avant d'aflVanchir l'art.

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« Ne compter que sur soi-même, » voilà le mot d'ordre du guerrier et de l'artiste. L'un réalise ce mot au dehors, l'autre au dedans, mais tous deux suivent au fond la même voie. L'indépendance artistique des Allemands est, au point de vue purement logique, une exigence et une continuation nécessaire de leur indépendance guerrière.

Ici, comme partout, un degré plus avancé de développement n'exclut pas celui qui le précède, mais il le limite. Le myrte n'émousse pas l'épée; il l'orne. L'Allemagne accomplira jusqu'au bout la mission guerrière que lui ont imposée l'histoire et les circonstances, mais il faudra en même temps qu'elle mette aussi au service de l'art ses forces intellectuelles.

« Que chacun puisse chercher son salut à sa façon » est un principe vraiment jDrussien. Mais c'est en même temps un principe bien allemand, car il résume en une courte formule le trait fondamental du caractère allemand : l'individualisme. Le roi de France rêvait la « poule au pot » pour ses sujets, le roi allemand avait pour les siens des aspirations plus hautes. Le pot-au-feu est bien ditférent du salut éternel. Le Français, bon vivant, est bien différent de l'Allemand scrupuleux. Les idéals des deux peuples s'éclairent mutuellement. L'esprit prussien est un peu le fi'ère de l'esprit de l'homme en général ou même si l'on veut de l'esprit de l'univers. Car, on l'a dit, ce qui caractérise l'homme, c'est de marcher la tète haute. Le règlement de l'armée prussienne a enseigné aux Allemands à porter la tête haute, au physique comme au moral; la XDolitique prussienne lui a rendu le droit de garder le front haut en face des autres nations. La mission de la Prusse a eu dès le début ce caractère à la fois viril et humain. Dans bien des circonstances déjà, ce pays a eu l'occasion de transposer l'esprit subalterne de son règlement militaire en actions héroïques. Puisse également

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revenir le tomjis où rAllemag-ne éli'vcra les tendances trop suhalterncs de sa vie inlellecluelle à la hauteur des actions vivantes et créatrices. En 1870, les Français furent s.irjiris île voir que le peuple des j)enseurs s'était transformé en un peuple de guerriers. Espérons que l'heure va sonner où ils s'étonneront de voir que le peujîle des savants s'est transformé en un peuple d'artistes. Et puisse chaque Allemand ti-availler ])our sa part à accélérer cette transformation des forces nationales.

Il est incontestable que, dans le mariage entre la Prusse et l'Allemagne, le rôle de l'homme incombe à la Prusse. Mais il est presque aussi certain que les dons intellectuels proviennent le plus souvent de la mère. Ainsi donc, dans l'intérêt des fruits spirituels de cette union, c'est le caractère allemand qui doit l'emporter. La guerre est virile, et l'art est féminin. Tous deux doivent concourir également à la gloire de l'Allemagne; mais chacun a le ilroit de choisir le chemin qui lui convient. T'nité du but et diversité des moyens, c'est là le vrai esprit allemand.

Ibid., p. aor.

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