‹ Le panslavisme et l'intérêt françaisChapitre 6 sur 67 · LES SLAVES DISPARUS DE LA BALTIQUE · texte numérisé non relu

LES SLAVES DISPARUS DE LA BALTIQUE

ET DE UELBE

La trace de ces Slaves en Allemagne. — La toponomas^ique. — Les trois groupes principaux. — La conversion au christianis^ne synonyme de germanisation. — Kollar et Renan.

Les Serbes de Lusace dont nous avons 6valu6 le total k 157.000 constituent le plus petit des peuples slaves et, n^cessairement, celui qui ale moins d'avenir. Le nom de la Lusace (allemand Lausitz/serbe Luzica) est un mot slave qui veut dire pays mar^oageux. Gette region faisait nagu6re partie de la Couronne de Boh6me ; en 1635 elie fut c^d^e k la Saxe. Aujourd'hui les Serbes appartiennent, pour la plus grande partie a la Saxe royale, et pour un groupe au royaume de Prusse. lis parlent deux langues dfif6rentes et appartiennent k deux religions (catholique et r6form6e). Leurs principaux centres sont, en Saxe, la vilie de Budyssin que les Allemands appellent Bautzen et en Prusse, celle de Chotebuz que les Allemands appellent Kottbus. Isolds k la fois des Tch^ques au sud et des Polonais k Test, ils flottent comme

un ilot ethnographique dans la mer allemande et sont menaces d'etre un jour compl^tement engloutis par elle si leurs cong^n^res ne viennent a leur secours.

Ces Slaves sont, comme oh dit en gdologie, les timoins de I'existence d'un groupe considerable aujourd'hui disparu, les Slaves baltiques nomm^s aussi Slaves de TElbe ou Polabes (de po le long, de Labe, TElbe).

En eflfet, toute la partie de TAllemagne du nord, qui s'^tend sur les deux rives de TElbe et qui comcomprend la Prusse, la Saxe royale, le Mecklembourg, les petites principaut^s et Tile de Riigen etait occupee nagu^re par les Slaves et n'a ^t^ d6finitivement germanis^e qu'au xiv* si^cle.

L'origine slave de certaines localit^s se constate encore aisement dans la forme ext6rieure de leur nom. Nous avons dans la principaut^ d'Anhalt au nord de TElbe une ville qui s'appelle Zerbst et qui est bien connue parce que Catherine II de Russie etait princesse d*Atihalt-Zerbst. Or, Zerbst repr^sente une ancienne forme slave, Serbistie, le lieu de reunion des Serbes et rappelle pr^cis^ment Texistence des Serbes qui, en cet endroit, ont depuis longtemps disparu. Dans le royaume de Saxe les noms slaves sont encore fort nombreux. Commengons par la capitale. Dresde s'appelle en allemand Dresden. Ce mot vient d'une ancienne forme serbe Driezdzany (en Tch^que Drazdany) derive lui-m6me d*un ancien mot dr^nzga qui veut dire for^t.

Leipzig repr6sente une ancienne forme Lipsk

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on Lipsko et veut dire le bois de tilleuls, du mot lipa, tilleul qui a fourni un grand nombre de noms de lieux dans les pays slaves. Nous trouvons dans la Saxe Royale une ville de mines qui s'appelle Chemnitz. G'est la deformation du mot Kamenica (de Kamerij pierre) qui veut dire, la mine, la carri^re. On trouve une vingtaine de noms analogues dans les parties encore slaves de la Boh^me <et de la Moravie. La Sil^sie est encore aujourd'hui en partie polonaise. On ne sera pas surpris d'y rencontrer des noms de villes slaves, tels que Torgau (la ville du commerce). Glogau (la ville des houx). Dans TAllemagne du nord, nous n'avons pas moins de trois villes portant encore le nom de Stargard (Stary Grad, le vieux ch&teau). Le nom de la Pom^ranie (en allemand Pommern) veut dire en slave le littoral (po, le long de, more, la mer). Je pourrais multiplier ces noms k Tinfini. lis rappellent les anciens habitants de ces contr^es aujourd'hui germanisj^es et les luttes qu'ils ont cues k soutenir centre leurs envahisseurs, ces luttes que Tannaliste Widukind, moine de Corvey, en Westphalie, r^sumait ainsi au x^ si^cle : Transeunt dies pluHmi^ Germanis pro gloria et pro magno latoque imperio, Sclavis pro libertate ac- ultime serviiute varie certantibus.

G'est du nom des Slaves fait prisonniers et vendus comme serfs par les AUemands que vient notre mot d'esclave.

pes Slaves disparus 6taient ^tablis dans le bassin de I'Oder, de la Save et de TElbe.

lis se r^partissaient en trois grandes families. •

l"" Leg Obotrites, qui occupaient le Mecklembourg et le Holstein jusqu'au fleuTe Warnawa (en allemand Wamau);

2^^ Les LuUtsesou V^l^tes, entre TOder etTElbe;

3^ Les Serbes sur TElbe moyen et dans les bassins de son affluent la Sale, de TOder et de la Bobra. Ces Serbes (Srbi), leur nom est absolument identique k celui de leurs cong^n^res du Danube ; mais leur langue est bien diff^renter de la leur.

Ghacun de ces groupes ^tait divis^ en une infinite de tribus. Et ces tribus n'avaient aucune id^e des int^r^ts communs de la race.

Le christianisme fut pr6che 4 ces Slaves par des Allemands et leur conversion fut la premiere 6tape de la germanisation. Les ^v^ch^s sont des avant* postes du germanisme. Les noms se transforment et prennent une physionomie allemande. Ainsi Mezibor * devient Mersebourg. En 1022, Pribignicv, prince des Obotrites, qui porte un nom bien slave, se fait baptiser et son ills revolt le nom allemand de Gottschalck.

L'ile de Rugen devient le dernier refuge du paganisme slave. En 1168, les Danois d^truisent le sanctuaire paien d'Arkona. Eux aussi, ils ont travailie k la grandeur future de la Prusse. Une fois convertis, les Slaves deviennent n^cessairement des tributaires; pen k pen ils s'assimilent aux Alle* mands. Ecoutez ce fragment de la fondation d'un 6vech6 dans la ville slave de Ratibor (1158) : - « Par droit d'h^ritage, dit Henri le Lion, nous

1. La ville entre les bois. ~ Le slave ifor, forSt, devient en allemand burg.

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ayons regu de nos anc^tres des peuples paiens appel6s W^nMes (Venedi, all. Windisch, — c'est le nom que les Allemands donnent volontiers aux SlaTes). D^& le temps de Charlemagne ils ^taient des rebelles, ennemis de Dieu et de la sainte Eglise, et, apr^s ayoir soumis leurs t6tes obstin^es k la foi ehr^tienne, ils sbnt souvent retoum^s a rabomination du paganisme. M^me de Dotre temps, nous n'avons pas cesse d'accabler souvent avec le glaive les cols asservis des infid^les et, pour les punir de leur m6chancet6, nous avons consid^rablement augments les tributs, et maintenant, les ayant ainsi accabl^s, nous r^gnons depuis longtemps sur -eux pour Taccroissement de notre puissance. »

De tons ces Slaves disparus, les Serbes de Lusace seols subsistent encore.

Quand les autres Slaves, ceux de Boh^me notamment, ont connu cette tragique histoire elle leur a donn^ lieu de faire d'am^res reflexions sur leur propre destin^e.

Le po6te Kollar qui en quality d'^tudiant en th^ologie s^journa k I^na de 1815 a 1819, k I^na, c'est-i-dire dans les regions memes qu'avaient nagu^re habitues ses cong^n^res disparus, y etait sans cesse hant^ par le souvenir de ces anc^tres. « Chaque locality, chaque village, chaque riviere, chaque montagne portant un nom slave — ^crit-il dans ses M^moires — me semblait un tombeau, un monument d'un gigantesque cimeti^re. Je voulais visiter et 6tudier toutes les communes qui portaient des noms slaves et rechercher si Ton n*y

trouverait pas encore quelques traces de la nationality primitive. »

Mais Kollar ^tait plus po^te qu'arch^oJogue, et dans le prologue de son po^me la Fille de Slava, sur lequel nous reviendrons, il a 61oquemment traduit ses patriotiques Amotions.

« Elle est 14 devant mes yeux mouill^s de larmes, cette terre, berceau jadis, aujourd'hui tombeau de mon peuple : si^cles anciens qui planez sur moi comme la nuit, 6 contr^e, image de toute honte ! De TElbe infid^le * aux flots d^vorants de. la Baltique, la voix harmonieuse des Slaves retentissait nagu^re. Elle est muette aujourd'hui. Qui a commis cette criante injustice? Quia dans un seul peuple d^sJionor6 toute Thumanit^? Rougis, jalouse Germanic, voisine de la Slavic! Ce sont tes mains qui ont commis cet attentat. Jamais ennemi n'a fait couier autant de sang que ta main n*en a v^rs6 pour d^truire le Slave. Celui-la seul est digne de la liberty qui sait respecter la liberty d'autrui. Celui qui met des esclaves aux fers est * lui-m^me un esclave. Qu'il enchaine la main ou la langue, c'est tout un... II ne sait pas respecter les droits des autres.

« Qu'6tes-vous devenus, chers peuples slaves qui viviez jadis ici?... je regarde au loin a ma droite, je fouilie Thorizon k ma gauche. Mon oeil dans la Slavic cherche en vain les Slaves. »

Remplacez les Serbes de TElbe par les Serbes

1. Le poete Tappelle infid^le parce que le fleuve, apr^s avoir coul^ en pays slave (la Boheme), court ensuite en pays allemand.

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moiti^ fran^aise. Notre si^cle est le sidcle du triomphe du serf sur le maitre. Le Slave a 6t^ et, h quelque 6gard, est encore votre serf.

« Sous pr^texte d*une ^tymologie germanique vous prenez pour, la Prusse tel village de Lorraine. Les noms de Vienne, de Worms, de Mayence sent gaulois; nous ne vous r^clamerons jamais ces villes, mais, si un jour les Slaves viennent revendiquer la Prusse proprement dite, la Pom^ranie, la Sil^sie, Berlin pour la raison que tous ces noms sont slaves ; sUls font sur I'Elbe et sur FOder ce que vous avez fait sur la Moselle; s*ils pointentsur la carte les villages obotrites ou v^n^tes, qu'aurezvous k dire? »

II y a plus de trente ans, je citais ces paroles de Renan dans ma legon d'ouverture du College de France et cette legon se terminait par ces paroles :

« J'ai la ferme conviction de servir non seulement la science, mais le pays en vous apprenant k mieux connaitre une race qui, malgr^ son ^loignement, a ^t6 plus d'une fois en contact avec la n6tre et dont le d^veloppem^nt ult^rieur ne sera pas sans influence sur notre avenir. »

Le moment est venu od ces paroles doivent se r^aliser.

Comme on peut en juger par ces considerations, les Serbes de Lusace, en d^pit de leur petit nombre, ou plut6t a cause de ce petit nombre, ne sont pas un element a n^gliger dans la constitution de la nouvelle Europe, lis nous donnent une logon d'his-

toire que les publicistes et les hommes d'Etat ne sauraient trop m^diter.

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