I.KS QUATRE DR A K AIRS FOUâ
assurément «le grandes prétentions au salut du soldat, mais qu’avant de porter un jugement définitif il fallait entendre le dernier des plaideurs.
La femme que j’avais épousée, dit celui-ci, était restée six ou sept ans à la maison de son père, à cause de ‘sa grande jeunesse ; nous eûmes enfin le plaisir d’apprendre qu’eîle avait atteint la puberté, et ses parens ne tardèrent pas à avertir. les miens que leur fille pouvait désormais remplir les devoirs du mariage et habiter avec son mari.
Ma mère se trouvait malheureusement indisposée dans ce moment, et mon beau-père habitant à une distance de cinq à six lieues de notre demeure, elle ne fut pas en état d’entreprendre le voyage pour m’amener ma femme; elle me permit donc de l’aller chercher moi-même, etme recommanda mille fois de me conduire convenablement, de ne rien faire, de ne rien «lire qui pût trahir ma sottise : Te connaissant comme je le fais, me dit-elle en me congédiant , j’ai grand’raison de me défier de toi. Je promis de me conduire avec sagesse, et. je me mis en route.
Je fus très-bien accueilli par mon beau-père, qui donna, à mon occasion, un grand repas à toits les bralnnes du village, et après un séjour de trois jours chez lui , il me permit de m’en
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retourner et d'emmener ma femme avec moi.
Au moment du départ, il nous combla de ses bénédictions, nous souhaita une vie longue et heureuse, enrichie d’une nombreuse postérité, et quand nous nous séparâmes, il versa un torrent de larmes, comme s’il eût prévu le malheur qui allait bientôt arriver.
On était alors aü solstice d’été, et le jour de notre départ, la chaleur était excessivç. Nous avions à traverser une plaine sablonneuse de plus de deux lieues. Le sable, échauffé par l’ardeur du soleil , eut bientôt brûlé la plante des pieds de ma j eune femme , qui , élevée jusque alors trop délicatement à la maison de son père , n’était pas accoutumée à de si rudes épreuves ; die se mit d’abord à pleurer, et bientôt ne pouvant plus avancer, elle se jeta par terre, et refusa de se relever, disant qu’elle était résolue à mourir là.
Je m’assis à côté d’elle : j’étais dans un embarras, cruel ét ne savais quel parti prendre, lorsqu’un marchand vint à passer; il conduisait cinquante boeufs chargés de diverses marchandises: je lui racontai le sujet de mes peines, et le priai de m’aider de ses conseils et de m’indiquer quelque moyen pour conserver la vie de ma femme. Il me répondit que, par cette cha-
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leur il était également dangereux pour une jeune femme aussi délicate de rester ou de marcher; que de toute façon la mort dé ma femme} était certaine, et que plutôt que de m’exposer à la douleur de la voir périr sous mes yeux, ou peutêtre même à être soupçonné de l’avoir tuée, je ferais bien de la lui remettre ; qu’il la ferait monter sur un île ses meilleurs bœufs, l’emmènerait avec lui. et en prendrait le plus grand soin; qu’à la vérité je la perdrais, mais que, perte pour perte, il valait beaucoup mieux la perdre avec le mérite de lui avoir sauvé la vie, que de la perdre avec le soupçon de lui avoir donné la mort. Quant à ses joyaux, ajouta-t-il, ils peuvent valoir vingt pagodes, tenez, en- voilà trente, et donnez-moi votre, femme.
Les raisons de ce marchand me parurent trèsplausibles; je pris donc l’argent qu’il m’offrait et lui livrai ma femme. Il la fit monter sur un de ses meilleurs bœufs, et continua sa route en grande hâte; je poursuivis aussi la mienne, et j’arrivai à- la maison les pieds presque rôtis par la chaleur du sable sur lequel j’avais marché.
Où est donc ta femme? s’écria ma inère déjà effrayée de me voir revenir tout seul. Je lui racontai au long tout ce qui s’était passé depuis «non» départ de la maison; je lui fis part de la
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manière honnête dont j’avais été reçu et congédié par mon beau-père; je lui rapportai qu’ayant été surpris en route par la chaleur du midi , ma femme avait été sur le point d’être suffoquée par l’ardeur du soleil ; que dans cette extrémité, pour la préserver d’une mort certaine, et ne pas m’exposer au soupçon de l’avoir tuée, je Favais livrée à un marchand qui passait; en même temps je lui montrai les trente pagodes que j’avais reçues tle lui.
Ma mère, entrant en fureur à ce récit, se mit à pousser contre moi des cris de rage : Malheu- . reux! insensé! scélérat! me dit-elle, tu as vendu ta femme ! tu l’as donnée à un autre ! une brahrnmadj est devenue la concubine d’un vil marchand! eh! que diront ses parens et les nôtres lorsqu’ils entendront le récit d’une pareille stupidité, d’un trait si humiliant de folie?
Les parens de 111a femme 11e furent pas longtemps sans apprendre la triste aventure arrivée à leur pauvre fille, ils accoururent chez nous en furieux; et ils m’auraient assurément assommé, ainsi que ma mère innocente , si nous ne nous fussions promptement évadés l’un et l’autre.
Ils portèrent l’affaire devant les chefs de la caste, qui tous, d’uné voix unanime, me condamnèrent à payer une amende de deux cents pa-»
godes comme une réparation d’honneur envers mon beau-père; on m’aurait même exclu de la caste pour toujours, si ce n’eût été un reste de considération que tout le monde conservait pour la mémoire de feu mon père , homme universellement respecté. On fit en même temps défense de jamais donner d’autre femme à un fou tel que moi, sous peine, pour celui qui le ferait, '* d’être ignominieusement chassé de la caste, et je suis ainsi condamné à rester veuf toute ma vie.
Maintenant, dit le narrateur en finissant , j’espère que vous ne jugerez pas ma folie inférieure à celle des personnes qui ont parlé avant moi, ni mes prétentions déraisonnables si j’ose m’attribuer le salut du soldat.
Les quatre brahmes entendus, il restait à juger. Les arbitres décidèrent qu’après des preuves si convaincantes de folie, chacun d’eux pouvait prétendre avec justice à la supériorité : Ainsi, dirent-ils, chacun de vous a gagné son procès; allez donc et continuez votre voyage en paix, s’il est possible.
Les plaideurs, satisfaits de cette décision, partirent à l’instant , criant chacun de leur côté : J’ai gagné ! j’ai gagné mon procès !
FIN nu CONTE TROISIÈME.