‹ Le paon d'émailChapitre 1 sur 13 · SUR L EVANGELIAIRE DE NOAILLES · texte numérisé non relu

SUR L EVANGELIAIRE DE NOAILLES

V^UE ce fût le glaive ou la crosse abbatiale, La licorne, la fleur, les monstres ou les dieux, cAvec quelle maîtrise et quel amour pieux Ta main historiait la lettre initiale!

0 zMaitre enlumineur , la sainte liliale Et la tarasque ailée ont ébloui mes yeux, zMais j'aime plus encor l'oiseau mystérieux "Dont tu fis rutiler la traîne impériale;

Er de ma plume où tremble une goutte d'émail, Comme en ce manuscrit au précieux fermail Où ton pinceau mêla la chimère à la guivre,

c4 la gloire du Taon, sphinx orgueilleux et pur, Je veux entrelacer, aux pages de mon livre, q4 la cursive d'or l'onciale d'ajur.

Au Paon

And Peacocks on the emerald grass Spreading their starry tails shall pass \\'ith stately motion...

Richard le Gallienne.

JE VOUS aime tant, Paon familier des Dieux, Que sous votre égide j'écris mes poèmes; Que ne m'apprenez-vous l'art mystérieux De l'indifférence aux sarcasmes suprêmes?

Mes vers, comme vous, amoureux des jardins, Des palais somptueux aux ombres pourprées, Aiment promener leurs nonchalants dédains Parmi les vignes des bleuâtres Caprées;

Et jouissant, comme toi, subtilement, De l'aube déployant ses voiles de soie. Connaissant de midi l'âpre embrasement.

Les nuits de lune rose et leur calme joie.

Us n'évoqueront qu'un décor pastoral,

Un puits, un banc tiède, un mur lourd de glycine

Où, le soir, hiératique et guttural.

Tu secoueras l'or de ton aigrette fine...

La Villa d'Esté

C'est un lieu dont on se souvient

Comme d'un visage.

La pensée errante y revient

Quand l'esprit voyage...

Henri de Régsier.

VOICI le beau jardin lumineux et fleuri Où j'aime consoler mon rêve endolori.

Ceint de murs vermoulus tout empourprés de vignes

Lourdes de fruits moirés, Un étang clair y dort, l'ivoire mat des cvgnes Ondule entre les joncs ambrés.

Le sensuel été renait dans votre automne, O firmament romain! Horace et Suétone Ont vu votre douceur caresser leur front las

Et leur âme troublée; Et les pétales morts sont encor du lilas Au sable rose de l'allée;

Vois les marbres verdis des Vénus et des Pans... Sur le gazon doré par octobre, les paons Étalent, solennels, aux replis de leurs queues

Des ocelles d'azur, Et de blancs nénuphars meurent dans les eaux bleues D'un bassin venu de Tibur.

Le soleil est de sang, de soufre, d'émeraude...

Te sens-tu frissonner de ce frisson qui rôde

Au crépuscule, dans les jardins, dans les champs,

Et dans le coeur de l'homme?

Là-bas, dans la splendeur heureuse des couchants, Flambent les mille toits de Rome...

Et dans l'obscurité muette des taillis

L'aérien jet d'eau qui ruisselle et jaillit

— Mystique fleur de nacre aux ombelles de glace —

D'un élan éternel.

Plus haut que les lauriers, plus haut que la terrasse, Semble vouloir toucher au ciel.

Voici la diaphane et sonore fontaine.

Déjà le croissant tiède y tremble. Viens plus près.

Ne me quitte pas, reste...

Peut-être verrons-nous quelque duc de Modène, Dans l'ombre frémissante et noire des cvprès. Qui revient à la villa d'Esté.

LE PAON DtMAlL

Av

gnon

Sa passion pour Laure fut si vive que son visage, ses yeux, ses mains, tout était pour lui un préteste à des soupirs ininterrompus.

VlTARELLI.

C'est le même jardin, c'est la même aube claire, Auxquels il confiait son amoureux ennui. Le carillon tintait alors comme aujourd'hui. Avant la messe, dans l'église Sainte-Claire.

Ah! comme il désirait la charmer et lui plaire! Que de fois dans son cœur un fol espoir a lui Du jour où CCS yeux d'or inclineraient vers lui Le sourire imploré pour unique salaire...

Dans le calme de l'air de France et du matin. Le doux sonnet toscan, le noble vers latin Alternaient sous ses doigts leur immortel vertige;

Et je me dis que ce laurier peut-être arqua La courbe harmonieuse et verte de sa tiçe Au temps où soupirait, pour Laure, Petrarca.

Giotto

But wanting still the glory of the spire...

D'après H. Wadsworth Longfellow,

QUE d'hommes dont la vie est admirable et rude, Faisant taire leur cœur et recherchant l'effort, Ne cessent d'accomplir qu'à l'heure de la mort Les ordres de l'Esprit dont le sens les élude!

Hélas! tous leurs travaux et toute leur étude Ne connaîtront jamais cette auréole d'or Qu'au front des saints, dans un archaïque décor. De vieux moines traçaient avec sollicitude...

Dans la cité toscane est la tour du Giotto,

— Lys florentin de marbre et de granit, château

De rêve, vision, trésor de ma mémoire, —

IVIais la fleur séculaire et que n'ont pu pencher Tant de sanglants assauts ignore cette gloire : La flèche audacieuse et noble d'un clocher!

lO LE PAON D ÉM Al L

Alip-hieri

Béni soit le Seigneur qui peut faire une telle merveille! Dante. î'ila nuova.

LES dames aux doigts lourds de l'héraldique anneau, Les nobles dames de Florence, Vont rêver le long de l'Arno Dans l'opaline transparence Du soir bleu, de l'air et de l'eau, Vont rêver tendrement aux beaux seigneurs de France;

Des pages portent leurs traînes et leurs missels,

Et de fiers guerriers, dont le rêve

Vers d'illusoires carrousels

Tournoie et s'essore sans trêve.

Sont suivis de gais jouvencels Qui gardent le manteau, le faucon ou le glaive.

Mais le Rêveur assis à l'ombre du Vieux-Pont Ne voit dans la foule frivole Que celle aux cheveux de lin blond Qui mêla — présage ou symbole? — Sur l'ivoire pur de son front

Aux lauriers florentins les roses de Fiesole.

12 LEPAONDtMAIL

a S'il ne

VENEZ-VOUS? Le croissant miroite sur Fusine, Sous les doigts violets et soyeux de la nuit Le vitrail d'or de la chapelle sarrasine S'est éteint lentement... Venez-vous? Votre ennui Enlacera, pour plaire à la blanche madone Dont le reflet moiré tremble dans le canal, Aux fleurs du romarin l'algue et la belladone... Le gondolier allume et suspend son fanal A l'éperon ouvré qu'argcntera la vague; Il nous murmurera quelque belle chanson De sa voix de velours, mélancolique et vague : La Dogaresse amoureuse de l'Èchanson, Ou bien des ottave de Bertholde et du Tasse... Je serai le Guerrier tendre qui bercera Votre langueur ardente, inconsolable et lasse; Vous serez une infante en robe nacarat... Et nous écouterons — pendant que la lagune Mystérieuse, calme et proche mêlera Aux parfums des jardins fleurissant sous la lune.

Ainsi qu'un innombrable et furtif encensoir, L'âpre arôme marin des eaux vénitiennes — Tinter, carillons bleus et fluides du soir, Les campanes lunaires et magiciennes.

Adieux à Venise

Un couvent, une tour, surgissant à des lieues, Sortent des flots criblés par des ronds de soleil Semblables aux yeux d'or des paons rouant leurs queues.

Maxime Formont.

URORE d'émail... mandolines crescendo, Matinale fraîcheur des plages du Lido;

Une femme qui chante à sa croisée ouverte... Des pigeons diaprés frôlent la vague verte.

Un vendeur passe, avec de scintillants coraux; Rêveur, un mendiant prie en fixant les flots.

Fontaines sanglotant dans l'albâtre dos vasques... Chez un vieil armurier étincellent des casques.

Le dauphin, l'hippocampe et les lions ailés Se tordent, écailleux, aux balcons ciselés;

L'oeil-de-paon miroitant et le lisse carrare Se glacent de reflets nacrés de perle rare.

MARBRES ET FEUILLAGES If

Rictus rapide et noir de bâillants soupiraux

Au pied d'un mur de marbre où flambent des vitraux.

Voici la Dogana. La gondole fantasque

Bleuit les vagues d'or d'une ombre de tarasque...

Voguant vers Chioggia, Fusine ou Torcello, Des péottes aux voiles rouges fendent l'eau.

Parfums de rose, odeurs de varech, lourds arômes De jardins ignorés... Terrasses, clochers, dômes,

Coupoles de Ziem, palais du Titien, O bleu mol et mourant du ciel vénitien!

Saint-Marc. Un doux oiseau qui traverse la place Vole vers moi... divine et familière audace!

Au détour du rio, couloir muet, secret. Dans une niche, blanche, de fleurs, apparaît

La Madone aux yeux peints, en simarre de soie... Venise de tourment, de volupté, de joie!

D'autres que moi boiront votre air doré, moiré. Je ne reverrai plus San-Giorgio-Maggiore.

Et par ce long canal d'azur et de topaze Faut-il quitter, ce soir, la Ville de l'extase?

l6 LE PAON d'émail

Nonnes

Porte ouverte soudain sur un doux monastère, Où la Clarisse en feu, qui ratisse la terre, Arrose le rosier et vient nourrir le paon, Semble être la rustique épouse du dieu Pan... Comtesse Mathieu de Noailles. La Savoie

NONNES de Bruges ou béguines de Malines, Sous le chaste hennin qui voile vos fronts blancs Quels souvenirs, quels deuils, quels travaux accablants Ont cerné vos yeux gris aux moires opalines?

Au son de verre et d'or des cloches cristallines, Des lumineux ouvroirs aux chœurs noirs et troublants Vous errez, un rosaire entre vos doigts tremblants, Dans le nimbe argenté de pâles mousselines...

Au fond du clair verger dort un glauque canal, La diaphane paix du couchant automnal Plane, comme l'encens d'un vespéral service;

Et là, sous l'œil des paons recueillis et blasés, Leurs doux cols frissonnant, pudiquement rosés. Vos tourterelles font des grâces de novice.

Moulins

Meunier du Roy, ton moulin va trop vite, Meunier du Roy, ton moulin va trop fort !

Vieille chaînon.

VIEUX moulin de Haarlem qui dans le canal sombre Burines le contour immense de ton ombre, Moulin lilas de Delft, moulin gris d'Amersfoort, Qui ne vas pas trop vite et ne vas pas trop fort; Moulin au meunier roux assis devant la porte, Silencieusement, tu calques dans l'eau morte Ton aile où traîne encore un peu de brouillard blond... Sachant bien que tantôt, folle, grotesque, grêle. Avec un grincement de potiche qu'on fêle, Elle s'emportera dans un bleu tourbillon!

Quatre Villes d'Occident

V É%,on.E

CE soir, je pense à vous, ô ciel bleu, A vous, doux cyprès de Lombardie Dont l'ombre est d'or, d'ébène et de feu;

Je pense à vous... Je regrette un peu L'Adige et sa chanson assourdie, Les palais blancs, les clochers aigus.

Et les noirs carrefours exigus

Où se glisse encor l'ombre hardie

Des Capulets et des Montaigus.

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