C'est nous qui soulignons, ici et ailleurs
" L'on ne peut pas dire que l'immense conflit ne saurait se terminer sans la violence des armes. Qu'on abandonne ces projets de mutuelle destruction, et qu'on réfléchisse que les nations ne meurent pas. Humiliées et opprimées, elles portent en frémissant le joug qui leur est imposé et préparent leur revanche, transmettant de génération en génération un triste héritage de haine et de vengeance. Pourquoi ne pas peser dès maintenant, avec une conscience sereine, les droits et les justes aspirations des peuples ? Pourquoi ne pas entamer, avec une volonté sincère, un échange direct ou indirect de vues ayant pour but de tenir compte, dans la mesure du possible, de ces droits et de ces aspirations, et d'arriver ainsi à la fin de cette lutte terrible, comme il est advenu en d'autres circonstances analogues ? Béni soit celui qui le premier élèvera le rameau d'olivier et tendra la main à l'ennemi en lui offrant la paix dans des conditions raisonnables ! L'équilibre du monde, le progrès, la tranquillité et la sécurité des nations reposent sur la bienveillance mutuelle et sur le respect des droits et de la dignité d' autrui, bien plus que sur le nombre des soldats et sur l'enceinte formidable des forteresses. " Puis le Saint-Père ajoute cette phrase très significative qui éclaire et précise la direction donnée par Sa Sainteté et qui en fait éclater, à Pencontre
de tous les sophismes, le sens manifeste : " Nous invitons les amis de la paix dans le monde à se joindre tous à Nous, pour hâter la fin de la guerre. "
Dans l'allocution consistoriale du 6 décembre 1915, Benoît XV réitère d'une façon plus circonstanciée encore son appel en faveur de la paix ; et il exprime la certitude que ses collaborateurs naturels, les éminentissimes cardinaux, partageront ses sentiments. Pour lui, " il n'y a vraiment qu'un moyen d'éteindre l'incendie qui embrase le monde et de préparer la paix après laquelle toutes les nations soupirent, une paix basée sur V impartialité, juste et durable : c'est celui qui, en d'autres temps et en des conditions semblables, fut déjà employé avec succès, et qui consiste dans des négociations conduites avec droiture et franchise, sans exigences outrées, et sous l'influence d'un véritable esprit de justice, de conciliation, et même au besoin, de réparation. " Remarquons les graves paroles qui suivent : " Il est nécessaire que l'on se prête à cette œuvre de paix, même au prix de quelques sacrifices ; et ceux qui s'y refuseront porteront devant Dieu et devant les hommes l'énorme responsabilité de la prolongation de cette guerre atroce dont on ne voit pas d'exemple dans l'histoire, et qui est à peine digne des siècles les plus barbares. "
De nouveau, le 4 mars 1916, à l'occasion du
Carême, le Saint-Père dans une lettre au Cardinal- Vicaire exhale toute sa douleur. Il rappelle ce qu'il a fait pour terminer l'immense conflit " d'une manière conforme à la dignité humaine ". " Nous jetant, écrit-il, au milieu des belligérants comme un père au milieu de ses enfants, Nous les avons conjurés au nom de ce Dieu qui est justice et charité infinie, d'écarter toute idée de destruction mutuelle, d'exposer une bonne fois avec clarté leurs prétentions, de tenir compte, dans la mesure du juste et du possible, des aspirations des peuples, de se prêter au besoin, pour le plus grand bien de la société internationale, à certains sacrifices nécessaires d'amour propre et d'intérêts particuliers. C'était là et c'est toujours l'unique moyen de terminer cette guerre monstrueuse selon les règles de la justice, et d'arriver à une paix acceptable pour toutes lés parties en cause et, partant, juste et durable. " Le Pape laisse alors échapper de son cœur désolé cette définition de la grande guerre qui en peint si bien le caractère honteux et néfaste : " Cette guerre nous apparaît comme le suicide de l'Europe civilisée " ; et, pour faire cesser au plus tôt ce suicide, il sollicite des âmes pieuses, avec toute l'ardeur de sa charité apostolique, l'aide suprême de la prière.
Qui osera nier la clarté de ce langage ? A moins que les mots n'aient perdu leurs sens na-
turel, nous avons là, très nettement exprimée 7 toute la pensée du Pape sur la guerre actuelle ; et en dehors et au rebours de cette pensée souveraine, bien téméraire serait celui qui prétendrait trouver la doctrine catholique et l'orientation catholique.
Aussi l'attitude si sage, si sensée de Benoît XV, eût dû ne provoquer que des marques d'approbation, du moins parmi les fils et les serviteurs de l'Eglise1. Qu'est-il cependant arrivé ?
Trois sortes d'adversaires ont fait obstacle aux directions papales.
Les uns se sont ligués pour les ignorer totalement.
D'autres n'en ont parlé qu'avec des termes du plus cynique mépris et de la plus révoltante impertinence.
D'autres tenant à passer pour catholiques, et plaçant leurs propres idées bien au-dessus de celles du Pape, n'ont pas sans doute osé dire publiquement que le Pape se trompait. Mais, hommes de plume plus retors qu'honnêtes, et plus passionnés que chrétiens, ils ont traité de " pacifistes, " d'" âmes faibles," de " germanophiles
1. Rendons ici hommage aux écrivains et aux journalistes, — trop rares cependant, — qui ont fait courageusement leur devoir, et au lieu d'escamoter la vraie pensée du Pape, se sont appliqués à la mettre en pleine lumière.
ceux qui le défendaient. Ils se sont évertués à fausser sa parole, à la tronquer et à l'amoindrir en lui substituant dans leurs journaux la prose enfiévrée des combattants. Ils ont même poussé l'impudence jusqu'à opposer à cette parole sacrée les déclarations partiales et outrancières de libres penseurs reconnus. Cette campagne sournoise menée contre le Pape, contre la doctrine sociale du Pape, contre l'attitude pacificatrice du Pape, est un scandale1. En des temps plus calmes, elle soulèverait l'indignation commune la plus vive ; car elle constitue, à l'endroit de la Papauté, une véritable trahison.
Ce mépris de sa parole et de sa pensée n'est pas sans affliger très profondément le Saint-Père, et dans le discours qu'il adressa aux petits communiants de Rome, le 30 juillet dernier, il s'en plaignait amèrement : " Vaines, disait-il, sont restées jusqu'ici nos exhortations à déposer les aimes, vaine notre invitation à chercher par les voies de la raison et de la justice un arrangement
1. Des informations dignes de foi nous apprennent que dans certains milieux " intégralistes " la campagne dont nous parlons a pris un caractère particulièrement perfide. On est descendu, pour mieux atteindre le Pape, jusqu'aux pamphlets anonymes. Cette conduite toute libérale ne doit pas trop nous surprendre. Il y a entre le libéralisme et l'intégralisme condamné par Benoît XV, des liens de parenté. Toutes les erreurs se touchent, et beaucoup se rejoignent dans un même esprit sectaire.
qui puisse mettre un terme à cette déshonorante boucherie. " Plutôt que d'écouter la voix du Pape, les chauvins de toute langue préfèrent tremper leur plume dans le sang qui ruisselle et rivaliser d'ardeur pour exalter en style grandiloquent les bienfaits de la guerre et activer le carnage.
Leur œuvre n'est que trop connue à Rome, et voici comment l'a jugée et stigmatisée la Civiltà cattolica1 :
Ce ne sont pas des paroles de paix, des propositions équitables, des procédés de bonne entente, tels que demandés avec tant d'insistance par le Pape, que l'on veut. Au contraire, l'on ne cesse de réclamer, avec des cris de haine, l'effusion du sang, l'écrasement des peuples, l'épuisement des nations et autres barbaries semblables, qui font tristement penser non seulement à une éclipse de la civilisation et de la conscience chrétienne, mais à un obscurcissement total de la raison humaine aveuglée par la passion, même par cette passion pourtant si noble en soi du patriotisme. Et ces accents rendent un son d'autant plus regrettable qu'ils sortent même de lèvres chrétiennes, et, ce qui est pis, même de lèvres catholiques et sacerdotales.
Nous n'avons pas besoin d'ajouter quelle haute signification s'attache à ce jugement de la grave revue italienne, et quel coup direct est ici porté à certains écrivains de qui l'on pouvait atten-
1. Livraison du 1er avril 1916. L'article a pour titre : " Le
suicide de l'Europe civilisée ". Ses causes et ses complices.
dre une franche et complète justification du Pape, et qui se sont laissés entraîner par la passion aveugle hors de la voie droite.
Commentant les enseignements de Benoît XV et l'attitude prise par le Pontife romain dans ce drame épouvantable où se joue l'avenir de l'humanité, la Civiltà continue :
Ces desseins de destruction mutuelle, la raison et la foi, l'Eglise et le Pape tout ensemble les condamnent. Et il n'en peut être autrement ; parce que ce sont là des idées subversives de l'essence même du christianisme, des idées contraires à la plus élémentaire charité du Christ et aux exigences naturelles de la justice et de l'humanité. Quelque coupables que l'on suppose telles ou telles nations ennemies (disons mieux, les quelques hommes et politiciens égoïstes qui les gouvernent et qui forment une oligarchie assez puissante pour mener les peuples " souverains " à la boucherie), qui ne voit combien il est brutal, absurde, inhumain et antichrétien, dans le désir que l'on a de châtier ou de réprimer ces hommes et ces peuples, de parler d'écrasement et d'anéantissement et de tenir semblables propos sauvages entrés désormais dans le vocabulaire militaire et même classique ? Et l'on voudrait mettre sur les lèvres du Pape cet ignoble langage ! Et l'on ose demander contre tout bon sens que les écrivains catholiques s'oublient jusqu'au point de mêler leurs vociférations à celles de ces journalistes stipendiés répandus partout, et dans les bas fonds, et dans les hautes sphères de la société moderne ! Loin de nous pareils accents de destruction et de carnage ! Et Dieu nous préserve des entraînements et des brutalités de cette commune folie où sont tombés les peuples civilisés de l'Europe ! Hélas! nous le disons avec honte, pendant que la jeune
Amérique s'achemine, vigoureuse et prospère, vers des destinées de plus en plus hautes, l'Europe, corrompue, dégénérée, s'épuise en des luttes plus que fratricides. Le délire s'est emparé d'elle ; une haine frénétique l'aveugle, et on dirait qu'une soif de sang la fait courir vers l'abîme. Le Pape n'a-t-il pas eu raison de prononcer le mot suicide ? Oui, c'est là un suicide à la fois physique et moral, intellectuel et économique ; c'est le suicide de la vie et de la civilisation.
La citation est longue. Mais elle reflète si exactement la pensée du Pape, c'est-à-dire la pure doctrine du Christ et l'enseignement impartial de la raison chrétienne, que nous avons préféré n'en rien omettre.
Vouloir la paix avec le Pape, une paix prompte, solide et équitable, qui répare les torts, concilie les droits, rétablisse parmi les peuples divisés et irrités des rapports de confiance mutuelle et de mutuelle charité, c'est souhaiter que le christianisme triomphe des passions humaines et étende son empire bienfaisant sur les lois, les mœurs et les institutions. Rien ne saurait être ni plus conforme aux principes de la foi, ni plus en accord avec les préceptes de l'Evangile.
Réclamer la cessation de l'épouvantable carnage dont le monde stupéfié est le théâtre, qui couche chaque jour sur le sol des milliers d'êtres humains et qui couvre d'immenses territoires de sang et de ruines, c'est obéir aux plus nobles
inspirations de la raison naturelle et aux dictées mêmes du bon sens.
Les nations atteintes dans leurs biens, ou menacées dans leur vie, par un ennemi puissant, ont sans aucun doute le droit de se défendre. Mais ont-elles le droit, pour réaliser ce dessein très juste, de mettre de côté les procédés de discussion et d'entente mutuelle propres aux créatures raisonnables et de s'obstiner dans une guerre exterminatrice ? Ont-elles le droit de repousser tout autre moyen de protection que la violence des armes, et de poursuivre leur œuvre de défense en maintenant délibérément un état de choses qui dépasse les horreurs de toutes les calamités connues, qui cause à l'Eglise du Christ d'incalculables dommages1, qui transforme de vastes régions en véritables cimetières, et que Benoît XV ne peut se défendre de flétrir, de dénoncer et d'abominer ? Ont-elles le droit de prolonger la lutte au prix de leur propre ruine et de la ruine de la société presque tout entière ?
En un mot, l'Europe a-t-elle le droit de se suicider ?
Voilà la question, — question doctrinale au plus haut point, — telle que les faits la présentent, telle que le Pape l'a posée, et telle qu'il l'a