‹ Le pape, la guerre et la paixChapitre 38 sur 141 · DENI DE JUSTICE OU DÉFAUT · texte numérisé non relu

DENI DE JUSTICE OU DÉFAUT

— Mais le Pape ne nous fait pas justice. — 11 aurait donc à nous la faire?... Ce serait un joli aveu. Sans trop le retenir ou sans abuser, notons que pour juger une cause il faut la connaître, pour la connaître avoir entendu les plaideurs, pour les entendre qu'ils se soient rapprochés. Or, si les porteparole de Berlin, de Vienne et de Constantinople assiègent les abords du prétoire pontifical, notre représentant brille par son absence, nul envoyé n'y peut ester en notre nom. Nos alliés sont là pour le suppléer? Mieux vaudrait qu'il n'y eut pas lieu à suppléance. Des lettres de crédit officielles et patentes ne suffirent jamais à un ambassadeur, mais elles ont toujours été son premier et très nécessaire instrument. Les censeurs de la papauté ne sentent-ils pas l'odieux de leur im.putalion de déni de justice adressée au tribunal qu'ils n'ont même pas saisi régulièrement du dossier et devant lequel ils font défaut depuis onze années?

Si l'on réfléchissait au peu de consistance des opinions que les peuples nourrissent les uns sur les autres; si nous nous examinions nous-mêmes quant au peu d'importance que nous attachons à nos sentiments sur les riverains du fleuve Amazone et les habitants des Montagnes Rocheuses : ces fleuves et ces monts fussent-ils inscrits sur la carte d'Europe, nous nous dirions qu'il peut suffire à Rome, comme à La Ilave ou à Madrid, de moins de rien, d'un souffle

pour modifier lés impressions essentiellement instables sur lesquelles reposent les jugements pour ou contre nous. Ce souffle, pourquoi le retenir quand il peut nous servir? Pourquoi lier et enchaîner l'idée de l'amitié française à des constructions politiques et religieuses sans rapport étroit avec elle? Comme Barrés le disait si bien, la France a de (juoi être l'amie de tout le monde puisqu'elle a de quoi plaire aux esprits les plus variés. Pourquoi nous priver de leur aide à tous? Nous qui n'avons que trop de divisions nationales, allons-nous diviser l'univers sur notre modèle? Ce ne serait pas seulement un péché de sottise contre nos intérêts, en même temps qu'un acte de fou dédain pour les réalités extérieures : craignons de commettre une indiscrétion.

24 février 1915.

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