L'ACCORD RELIGIEUX ET MORAL
Vraiment, n'y a-t-il pas moyen de s'accorder? En recevant le texte du discours magnifique prononcé par le Père Janvier à Notre-Dame le 29 septembre pour le pèlerinage de supplication à Jeanne d'Arc, j'ai voulu en le relisant avec attention y chercher la matière ou le point de départ des cris de fureur que l'éloquent religieux a arrachés à la presse anticléricale. p]st-il besoin de dire que cette recherche n"a abouti, comme elle ne pouvait aboutir, qu'à faire éclater les analogies de sa haute doctrine de l'expiation catholique avec les vues morales communes
à toute « la philosophie éternelle » Il y a des
gens que le dogme du Purgatoire lait écumer: je n'y puis rien, le Purgatoire est dans Pi:it*»ii. Cela
1, Lfts fomps ont changé avftc lo, retour rie Bordonux.
devrait le recommander à rindulgence ou à Taltention de nos esprits forts.
On me permettra de répéter : n'y a-t il pas moyen de s'entendre? En lisant le Père Janvier, un détail me frappait : c'était l'identité du noble point de vue de sa charité religieuse avec le point de vue noble aussi, d'une très laïque philanthropie qui, parlant de la guerre, de la guerre à continuer, émet en frémissant le vœu que nos bataillons ne se laissent pas emporter aux mêmes fureurs que les hordes allemandes.... Ce vœu nous choque, parfois, quand il l.îisse entrevoir une arrière-pensée de doute sur la noblesse d'âme de nos soldats et de leurs chefs : il nous satisfait pleinement, il correspond à tous les désirs, à toutes les volontés des Français fils de Français et de Françaises, lorsque ce vœu exprime aussi la confiance dans la ma^-nanihiilé des héros de notre nation.
Écoutez ces beaux mots qui portent de beaux sentiments :
Les masses se sont heurtées depuis deux mois, avec des alternatives de succès et de revers, honneur à vous, soldats français {applaudissements), vous n'avez pas tué les femmes qui, armées comme des belligérants, tombaient entre vos mains, vous n'avez pas jeté les blessés dans les fleuves pour vous faire des ponts de leurs cadavres, vous ne les avez pas achevés, mais, disciples de la noble Pucelle, vous avez eu pitié de leur souffrance, vous avez partagé avec eux votre pain, vous les avez confiés à nos brancardiers, à nos médecins, à nos infirmières qui, animés du même sentiment que vous, les pansent aujourd'Iuii et les soignent comme leurs propres frères et comme leurs propres enfants. Je l'espère, bientôt, vous poursuivrez jusque chez lui
l'envahisseur... Quand vous serez victorieux, vous n'userez pas de représailles...
Vous devinez la suite, vous devinez que l'auditoire applaudit de nouveau. Voilà le .sentiment des Fran- (jais catholiques. 11 est humain. Il l'est au moins autant que celui des lecteurs de YHumanilé ou même de la Guerre sociale. Sur des bases pareilles, pourquoi ne pas s'entendre, ne pas se rapprocher? Qu'est-ce donc qui divise, quand cela réunit?
Si l'on veut prendre conscience de cette ressemblance profonde que le commun caractère national et natif a inscrit en chacun de nous tous, pensons à certains traits d'une authenticité indiscutable rapportés des ambulances et des hôpitaux où se trouvent les blessés allemands. Un de leurs officiers se plaint. De quoi, s'il vous plaît? Entendez:
« Mes propres soldats m'ont dévalisé quand ils m'ont vu au sol sans défense. »
Il y a des apaches dans toutes les armées. Quel officier de sang français avouerait cela devant l'ennemi?
Une Française demande à un oflicier allemand sil est satisfait de la manière dont on le traite. Il répond tout net :
« Sans doute. !Mais vous ne nous soignez si bien que parce que vous avez peur de nous ».
Les voilà! Constatons que nous sommes autrement bâtis, et sachons tirer tout ce qu'il contient du sentiment de notre différence profonde d'avec l'ennemi : l'évidence de la fraternité nationale finira bien par jaillir !
15 octobre 1914.