‹ Le pape, la guerre et la paixChapitre 76 sur 141 · POUR ASSAINIR L'OPINION · texte numérisé non relu

POUR ASSAINIR L'OPINION

D'abord je le leur dis en toute simplicité, les Français, nos confrères de la grande presse d'information.

Pourquoi le Matin, le Journal, le Petit Journal, le Petit Parisien (qui, tous, paraissent aspirer à un rôle de patriotisme et d'impartialité et qui, si je m'abuse et si je suis dupe, comme je veux l'être, ne me démentiront pourtant pas, et leur silence montrera le véritable postulat de l'esprit public, qui est d'accord avec les nécessités du moment), pourquoi ces grandes feuilles d'informations qui pénètrent au fond des provinces ne se sont-elles pas attelées à une campagne contre ce hideux colportage de guerre civile? Il ne s'agit pas seulement de louer impartialement le curé, le rabbin, le vénérable de loge ou le parlementaire qui tombent au feu : il s'agit de dire non moins impartialement que celui qui charge d'une connivence active avec l'ennemi, une catégorie quelconque de la nation française, commet aussi la plus sale des offenses contre les héros de chacune dos

catégories diffamées. Toutes les apothéoses accordées aux martyrs n'effaceront pas la nécessité de la justice à l'égard de leurs frères. Qu'en pensez-vous, Grosclaude'? Vous qui avez voyagé comme Ulysse, je vous défie d'avoir trouvé en pays jaune ou noir infamie comparable à celle que l'on fait courir : comment ne travaillez-vous pas cinq ou six fois le mois à en dégoûter vos lecteurs! Et vous, monsieur Pichon, et vous, monsieur Jean Dupuy? La bienfaisance de vos grandes machines tombe à rien si elles ne peuvent rien contre des colosses d'absurdité.

Encore tout espoir n'est-il pas perdu de ce côtélà. Il faut, je pense, renoncer à obtenir une ombre de sagesse et de bon sens de la presse d'extrêmegauche. Depuis la faillite du pacifisme et du germanisme, depuis l'oubli (momentané, je l'espère), des idées d'organisation du travail qui leur composaient une façade recommandable et une raison d'être utile, les journaux tels qneVHumanité et la. Bataille syndicaliste vivent depuis six mois dans un anticléricalisme dont je renonce à qualifier la misère.

Ils ne sortent plus de laque pour exercer un vague protectorat sur les idées, les marchandises et les organisations allemandes ou bien pour flétrir la réaction et les réacteurs : les historiettes de médailles et de scapulaires, les ressucées calomnieuses tirées de la légende du moyen âge, les déclamations antipapalines dont quelque Judet fournit le prétexte, composent maintenant le principal de leurs soucis. Eh! bien, à la rigueur, cela s'expliquerait encore

1. Grosclaude, interpellé comme direcleur du Journal, venait de le quitter.

décemment par le désir d'échapper à la domination cléricale dont ils se croient menacés par un réveil général de foi ou plus volontiers encore par un désir peut-être naïf, peut-être stupide, de maintenir d'abord, envers et contre tout, même contre la pitié et le soin des malades, même contre l'évidence de l'état d'esprit des blessés, les droits supérieurs de la personne humaine, de son autonomie selon Kant ou de sa Liberté avec le plus grand L Tout en estimant que n'importe quel prêtre ou religieux, n'importe quel dévot et n'importe quelle dévote doivent avoir, en moyenne, et toutes choses égales d'ailleurs, un respect de la liberté des âmes, un sens de la spontariéité intellectuelle et morale égal sinon supérieur à celui dont peut s'honorer M. Pierre Renaudel ou M. Compère-Morel, la préoccupation do ces messieurs demeurerait intelligible et par Conséquent discutable, à une condition : à la condition que, dans des cas aussi pleinement, aussi parfaitement définis que celui des pauvres gens qui répètent la rumeur infâme ou des misérables qui la font courir, les rédacteurs de V Humanité ou de la Dépêche fussent les premiers, les plus fermes et les plus vigilants, et les plus ardents à dire et à redire, de temps à autre, comme de bons sergents de la démocratie, comme les dignes hommes de confiance du peuple : « Allons, allons, camarades! allons, citoyens et citoyennes, ce sont là de grandes bêtises qu'il fdul bien prendre garde de ne pas répéter, histoire de ne pas devenir idiots.... »

Ces avis cordiaux, qui ne feraient aucun mal à la classe la moins éclairée, rendraient service à l'en-

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semble de la nation, en honorant les hommes d'extrême gauche qui donneraient ainsi les preuves d'un esprit de justice extérieur aux préjugés et aux intérêts de parti. Leur anticléricalisme y gagnerait un aspect d'honnêteté qu'il n'a point et que leur silence, depuis sept mois, ne leur permet plus d'acquérir à moins de quelque merveilleux retour qui, de leur part, m'étonnerait.

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